La Vie – Reportage sur les choses essentielles en milieu rural, en temps de confinement

La Vie Molineuf Chambon

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Numéro en kiosque du 12 novembre
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« Quand Saint-Jul’ fermera, ça fera très mal » : l’inquiétude des salariés de l’usine Daher, en Loir-et-Cher

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REPORTAGE La France en crise | L’usine de l’équipementier aéronautique Daher de Saint-Julien-de-Chédon, avec 304 salariés en CDI, cessera d’exister d’ici à 2022. Un cataclysme pour une commune rurale de 773 habitants.

Comme chaque midi, Stéphanie sort du Carrefour Market avec une salade de pâtes et une bouteille d’eau. Depuis cet été, un sticker noir « Non à la fermeture de Saint-Julien » recouvre le logo Daher cousu sur sa veste polaire.

La quinquagénaire, embauchée en 2000, a été la première femme de son usine à faire les trois-huit. « J’étais à la découpe de tissus, du Plexi puis de la fibre carbone et je gagnais très bien ma vie. » Mais une blessure à l’épaule la conduit à reprendre des horaires classiques. Un coup dur alors qu’elle vient d’acheter une maison : « Mon salaire a baissé, j’ai frôlé le surendettement. Je devais faire attention à tout. » Après vingt ans d’ancienneté, Stéphanie gagne 1 600 euros net, sans compter le treizième mois. « Quand Saint-Julien fermera, parce qu’il faut pas rêver, ça fera très mal. J’ai pas fini de payer ma maison, mes parents sont âgés… Impossible de déménager. »

En annonçant le 25 juin vouloir restructurer ses sites de production pour lutter contre une surcapacité industrielle, l’équipementier aéronautique Daher a acté son départ de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), sous deux ans.

C’est à « Saint-Jul’ » que sont produits des pièces de moteur pour l’A350, des carénages pour Airbus Helicopters et des morceaux de jets privés Gulfstream. Le tout en matériaux composites. « Et on se débarrasse dans la foulée d’un bureau d’études stratégique, là où naissent nos prototypes, là où les ouvriers montent sans crainte pour soumettre des idées, explique un cadre qui, comme nombre de ses collègues inquiets, préfère l’anonymat. Daher promet de le dupliquer à Nantes. Mais ça nous a pris quinze ans pour créer un tel écosystème ! En voulant faire des économies, ils prennent un gros risque. »

« Daher nous tue »

Les premiers effets économiques et sociaux de la crise sanitaire se font sentir : tous les intérimaires ont déjà disparu de l’usine et le chômage partiel s’applique plus ou moins fortement selon les ateliers. Sur les 304 postes en CDI, il est prévu d’en supprimer 50 au premier semestre 2021. Puis s’opérera le transfert d’environ 80 salariés vers les sites Daher de Tarbes et de Nantes.

A titre exemple, sur les six postes d’opérateurs ultrasons de Saint-Julien, chargés de déceler la moindre aspérité dans les matériaux, quatre seront supprimés et deux délocalisés. Sur les grilles de l’usine bordant la D976 qui relie Tours à Vierzon (Cher), des draps tagués sont étalés. On y lit : « Daher nous tue »« Daher en rêvait, le Covid l’a fait ».

L’équipementier aéronautique s’est toutefois engagé à trouver un repreneur pour l’usine de Saint-Julien, en lui laissant des machines et avec l’espoir que le nouvel arrivant conserve un noyau d’au moins cinquante salariés. Le cabinet EY est chargé de trouver cette perle rare, avec une rémunération en fonction du nombre d’emplois sauvés.

De longues réunions entre syndicats et direction s’enchaînent actuellement au siège opérationnel du groupe, à Orly (Val-de-Marne). Les salariés devaient débrayer mardi 29 septembre toute la journée, une première dans l’histoire du site. Les conditions de licenciement et de mobilité seront, normalement, arrêtées à la fin octobre, avant leur validation par l’inspection du travail. Les salariés auront ensuite à se positionner rapidement.

Des salariés de l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), le 13 septembre.
Des salariés de l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), le 13 septembre. Nicolas Wietrich pour «Le Monde»

« On nous parle de quinze jours pour prendre des décisions de vie ! »,se lamente un employé qui n’entend pas déménager à Nantes malgré les attraits de cette ville. « Ici, dans cette campagne du Loir-et-Cher, ça gagne peu mais je consacre à peine 20 % de mon salaire au logement. Et si je mets ma maison en vente, qui l’achètera ? Qui osera venir s’installer ici ? »

L’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon n’est de fait pas le seul site du bassin à être malmené. La commune mitoyenne de Montrichard dispose, sur ses hauteurs, d’un autre petit site Daher de fabrication de « shelters ». Ces conteneurs ultra-sécurisés servent, notamment, à protéger les missiles stockés dans les cales de porte-avions. Il est prévu que plusieurs salariés de Montrichard perdent leur emploi au profit de collègues de Saint-Julien, selon leur positionnement sur une grille de critères parmi lesquels figurent les compétences, l’ancienneté et la composition du foyer. « C’est un processus évolutif très encadré par le dialogue social », assure la direction.

Parallèlement, des salariés de Saint-Jul’ témoignent du cas de ces conjoints travaillant dans l’hôtellerie ou l’assurance, tout juste licenciés. Sans oublier qu’à Montrichard, une usine du spécialiste de l’homéopathie Boiron, qui emploie 70 salariés, a annoncé sa fermeture pour la fin 2021. « Heureusement », soufflent certains, CDM, maroquinier sous-traitant de Louis Vuitton, également installé à Montrichard, tient bon.

« Une décision très difficile »

Saint-Jul’ a permis au logisticien Daher (racheté en 1999 au groupe Lhotellier) – un « pousse-palettes » diront les anciens – d’intégrer le cercle prisé des industriels de l’aviation civile et militaire, et à son fondateur, Patrick Daher, de siéger au conseil du puissant Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), aux côtés des Safran, Thales et Dassault.

Pendant ce temps, des ingénieurs et chefs d’ateliers de Saint-Julien parcouraient la planète pour former des sous-traitants ou ouvrir de nouveaux sites, comme au Maroc en 2001 puis en 2016, répondant ainsi aux injonctions des donneurs d’ordres de réduire leurs coûts de production.

Les salariés ont senti le vent tourner quand des cadres de l’automobile ont été nommés aux postes clés, à la place de spécialistes de l’aéronautique. « Le composite, c’est travailler de la matière, emmener la fibre où on veut, en suivant des cotes… pas juste serrer des boulons », ironise un drapeur, affecté à la superposition des couches de tissus sur les moules. « Quand je reçois une pièce des drapeurs, je la fraise, je la détoure, j’y mets de l’accastillage, c’est jamais sur les mêmes pièces, les plans sont complexes, il faut être très consciencieux », renchérit un ajusteur.

« C’est une décision très difficile sur le plan humain, contre nature pour un groupe familial comme Daher qui cherche à grandir depuis vingt-cinq ans. Mais c’est la survie du groupe qui est en jeu », écrivait Sylvain Ruellé, directeur du développement industriel chez Daher, dans une de ses récentes lettres adressées au maire de Saint-Julien-de-Chédon, Michel Leplard (sans étiquette). L’élu transmet systématiquement les missives à ses administrés, parmi lesquels une trentaine de familles dont un ou plusieurs membres travaillent dans l’usine menacée.

L’usine Daher, à Saint-Julien-de-Chédon, qui devrait fermer ses portes en 2022.
L’usine Daher, à Saint-Julien-de-Chédon, qui devrait fermer ses portes en 2022. Nicolas Wietrich pour «Le Monde»

« C’est un groupe familial puisque les actionnaires sont de la même famille, mais ici, leur contribution citoyenne se limite à un encart publicitaire de 30 euros dans la gazette communale », note le premier édile. Quand Storengy, gros stockeur de gaz naturel situé à une trentaine de kilomètres, finance pour sa part plusieurs rencontres sportives et culturelles. « Si jamais ça ferme totalement, s’il n’y a pas de repreneur, ça sera catastrophique. En tant que maire, on a encore envie de développer des équipements, pas de se contenter de gérer le cimetière », poursuit M. Leplard.

Dans le village voisin, Faverolles-sur-Cher, le maire Bernard Girault (sans étiquette) est, comme deux de ses conseillers municipaux, un ex-ouvrier Daher, menuisier de formation. Ses épais avant-bras témoignent d’un demi-siècle de labeur. M. Girault a connu l’épopée Lhotellier puis la gestion de Daher, dont le chiffre d’affaires dépassait le milliard d’euros en 2019, pour la quatrième année d’affilée, avant de s’effondrer cette année.

« Lhotellier, c’est familial, Daher, faut que les sous rentrent. Et si ça rentre pas, on ferme la boutique… », résume-t-il. L’édile se demande s’il arrivera à trouver des jeunes couples pour ses terrains fraîchement viabilisés. « Il y aura moins de chantiers, moins de gamins à l’école. »Récemment, un peintre de chez Daher l’a abordé pour savoir s’il cherchait un agent communal. « Ça m’a rendu triste… Et vous saviez que Philippe Lhotellier n’avait même pas été prévenu par son successeur de la fermeture de l’usine ? »

La nostalgie de l’époque Lhotellier

L’amertume générale est aussi forte que la nostalgie éprouvée pour la famille Lhotellier, arrivée en terre paysanne en 1941 et qui apporta la culture industrielle. « La viticulture se mécanisait et n’avait plus besoin de tous ses bras. Nous absorbions les excédents », se rappelle Philippe Lhotellier.

Fils de Lucien, le fondateur qui dispose d’une rue à son nom, M. Lhotellier, 82 ans, occupe un bureau près de l’usine. C’est là, sur les rives du Cher, dans une belle maison en tuffeau, qu’il épluche la presse locale et nationale ou égrène des souvenirs glorieux à ses visiteurs, comme cette commande de 600 000 carcasses composites de Famas, l’ancien fusil d’assaut de l’armée française, ou la conception d’écrins pour équipements d’avions à réaction.

« On a formé des hommes pour qu’ils soient fiers de leur métier. Pourquoi pensez-vous qu’on organisait des portes ouvertes ? C’était pour faire venir les familles, pour que les enfants aient les yeux qui brillent ! » Lhotellier est resté au conseil d’administration de Daher jusqu’en 2009 et racheta, en 2002, son unité de production de revêtement antiadhérent pour moules de boulangerie industrielle dont M. Daher souhaitait se séparer pour libérer de l’espace à Saint-Julien. « Je l’ai installée à Contres, 25 kilomètres plus haut, on a doublé l’effectif et des Hollandais ont repris le tout avec succès. »

Dans son ascension, M. Lhotellier avait pu compter sur Bernard Schillewaert, directeur de la branche aéronautique et défense chez Daher jusqu’en 2007, toujours installé à Saint-Julien. L’une de ses obsessions fut de maintenir l’afflux d’ingénieurs. « Dans les années 2000, c’était aussi difficile que de trouver des médecins aujourd’hui. En vingt ans, j’en ai fait entrer une cinquantaine. Des gars au top qui parlaient le même langage que leurs homologues d’Eurocopter ou d’Airbus. »

Aujourd’hui, l’ancien responsable qualité des sites Daher, Christian Beaudouin, attend un sursaut : « Allez annoncer un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] à Tarbes et vous ne franchirez pas le portail, ils l’auront déjà soudé. Saint-Julien doit se montrer plus combatif qu’aujourd’hui. » M. Beaudouin ne veut pas d’affrontement mais une nouvelle dynamique, où chaque acteur du territoire retrousserait ses manches : « Quand je vois des usines s’engouffrer dans le paramédical ou le nautisme, je me dis que des secteurs ont encore de l’avenir et qu’il faut y croire à fond. »

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«Il faut ramener de la convivialité»: face au Covid, des seniors refusent la retraite sociale

REPORTAGE – Médiapart
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L’épidémie chamboule la vie des seniors actifs, vulnérables mais pressés de profiter de leur retraite. Cours de danse, militantisme, bistrots… Du Var au Loir-et-Cher, beaucoup refusent de renoncer. 

Dans ce bistrot fréjusien du bord de mer, le retour du mistral nourrit les conversations d’une clientèle d’habitués plutôt âgés. Un jeune homme en tenue de chantier, sans masque, s’avance jusqu’au comptoir. Des regards réprobateurs l’assaillent de toutes parts : l’ouvrier remonte son maillot jusqu’au nez. Le taulier, agacé, avertit : « Moi je ne fais plus la police ! Qu’elle se débrouille ! Bon, qu’est-ce que tu veux, minot ? »

Chaque année pendant la saison touristique, de Fréjus-Plage au port Santa-Lucia de Saint-Raphaël, les seniors désertent les bars de la baie pour mieux les reconquérir dès septembre. En cette rentrée, en apparence, pas de changement : l’arabica du matin aux côtés des travailleurs de l’aube, ripeurs et balayeurs, est un antidote à l’assèchement de la vie sociale causé par l’obsession d’éviter le virus.

Fin septembre, à Saint-Raphaël (Var). © JPFin septembre, à Saint-Raphaël (Var). © JP

 

Adeline, 74 ans, a un rituel matinal qui consiste à gratter deux tickets de Bingo achetés chez le buraliste, tandis que son mari épluche Aujourd’hui en France. Ils sont assis côte à côte, chacun sa table, face à la mer, le FFP2 « bec de canard » sur le visage. Le SARS-CoV-2 a changé radicalement leurs habitudes sociales. « C’est simple, on ne va plus chez les gens et on ne les invite plus chez nous. On ne voit les amis qu’en terrasse de bar, au grand air, dit celle qui fut secrétaire de direction pendant 37 ans. C’était toujours la course tandis que mon mari, ouvrier-bitumier, ne rentrait qu’une fois par mois. »

À l’heure de la retraite, le couple a quitté Lyon pour emménager à Valescure (Var) dans une résidence entourée de pinèdes. « Cet été, ma fille est venue en vacances avec son adolescente. Elles ont vu les plages bondées et ont eu très peur, dit cette femme qui jamais ne sort sans masque ni gel. Mes précautions vont durer car il faudra du temps avant d’obtenir un vaccin fiable. » Chaque année, Adeline se vaccine contre la grippe. « Cette année, alors que je suis fumeuse, je n’ai même pas eu de bronchite, sans doute grâce au masque… »

Chemisette bleue assortie au bermuda, Pascal est chauffeur de bus pour une agence de voyages. Ses passagers sont retraités « à 90 % ». Lourdes, Lloret de Mar (Espagne), massif des Dolomites (Italie), etc., composent son itinéraire routier depuis vingt ans. Son dernier séjour remonte au mois de mars. Le voici en chômage partiel. Cette année, les seniors varois désertent les voyages organisés, les déplacements s’annulent à la chaîne.

« Les jeunes retraités ne voyagent plus en groupe, n’ont plus envie de se mélanger avec des inconnus. Ceux qui ont des sous optent pour le camping-car. » Si tout va bien, son prochain voyage aura lieu cette semaine. « J’emmènerai des randonneurs aux Cinq Terres [Italie – ndlr]. C’est un groupe constitué, qui se fréquente depuis longtemps. S’ils décident ensemble de ne pas porter le masque, de ne pas occuper un siège sur deux, de ne pas être disposés en quinconce, qu’est-ce que je ferai ? Absolument rien. Pas envie de déclencher une bagarre. »

Pour Louis Ploton, psychiatre et chercheur en gérontologie, un senior vigilant pour sa santé est prêt à tomber le masque pour ne pas risquer l’isolement social : « Spontanément, il est très insultant de porter un masque devant ses amis, ça veut dire que je m’en méfie comme des étrangers, cet étranger suspect qui amène le miasme. » Et de soulever cette contradiction : « On demande à son aide-ménagère de venir avec un masque et on ne le fera pas avec ses amis ou des membres de sa famille, quand bien même ces derniers interagissent avec l’extérieur et peuvent tout autant nous contaminer… Les aînés doivent aussi intégrer qu’ils servent de modèles, positifs ou négatifs, et qu’ils ont un devoir d’exemplarité. »

La Caisse mutuelle complémentaire d’action sociale (CMCAS) du Var, qui chapeaute les œuvres sociales d’EDF et de l’ex-GDF dans le département, dispose à Saint-Raphaël d’un vaste camping réservé aux agents, des bungalows de toile cirée jaune et turquoise restés fermés cet été, par précaution.

Hors saison, c’est aussi un lieu de sociabilité ouvert aux 170 retraités de l’électricité et du gaz recensés dans les environs. Ce mercredi 23 septembre se tient leur assemblée générale. La salle est pleine, masquée. Les fenêtres sont grandes ouvertes. On vote à main levée sur les activités à venir. Faut-il maintenir la fête des pensionnés ? La distribution à domicile des colis de Noël pour les plus de 80 ans ? Le concert de Louis Chedid du 10 novembre et les pots de l’amitié ? Oui unanime : ici, on ne mégote pas avec le « présentiel ».

Laurent Pojaghi, élu CGT et président de la CMCAS de Toulon, explique vouloir préserver la santé des bénéficiaires en « restant toujours dans les clous », sans abîmer ce qui leur est fondamental : l’entraide. « On a passé 2 600 appels pendant le confinement, auprès de retraités de 65 à plus de 80 ans. Pour voir comment ça allait, rompre la solitude, repérer des besoins éventuels, financiers ou en termes de dépendance. » Son bilan : « Il nous est apparu un danger encore plus grave que le Covid : l’isolement qu’il a créé. »

Cette réunion aura permis de dépoussiérer un dispositif de soutien intergénérationnel : les jeunes retraités se portent volontaires pour rendre visite aux plus anciens ou servent de chauffeurs aux enfants des actifs, à l’occasion d’une compétition sportive par exemple. Un homme se lève : « Moi je vis dans l’arrière-pays. Qui ira me chercher pour aller jouer aux boules ? »

Un spectacle clôt la réunion : trois danseurs lyonnais bondissent et s’enlacent pendant quarante minutes, comme s’ils jouaient avec la mort, devant une audience… libérée. L’angoisse s’est envolée. Le pot de l’amitié qui succède exhale même un parfum de lutte sociale : les néo-retraités enragent contre le futur projet Hercule visant à découper EDF en conservant publiques la production d’énergie nucléaire et le transport du courant…, tout en privatisant sa commercialisation et la production des énergies vertes.

« Nationaliser les pertes, privatiser les profits », résume un ancien, qui appelle à la mobilisation générale en s’inspirant des grandes grèves d’antan. L’assemblée avait-elle médité ce conseil du géro-psychiatre Louis Ploton : « Si un senior est morose, racontez-lui vos soucis. Cela le met en position avantageuse de remonter le moral de l’autre, c’est très valorisant » ?

On quitte le bord de mer azuréen pour une guinguette du Loir-et-Cher. Une ultime demande de bal, dimanche 27 septembre, pour clore la saison, a été refusée par la préfecture à la patronne de La Guinguette des Îles de Trôo, à Montoire-sur-le-Loir. « Nos clients nous téléphonaient constamment pour connaître la réponse, raconte Catherine Chevais. Ils n’auront donc pas dansé de l’année. Vous imaginez leur frustration. » Même scénario pour la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, qui rassemblait jusqu’en mars près de 200 danseurs deux après-midi par mois, pour l’amour du paso doble et de la bachata.

Danse au Carroir, à La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher). © JPDanse au Carroir, à La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher). © JP

 

Dans la belle salle du Carroir de La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher), on apprend encore le rock sur le tube We could have had it all, de la chanteuse Adèle. « La danseuse est une fleur, le cavalier est un vase, la jolie fleur grandit dans le vase », lance Frédéric, le professeur à visière, à ses huit couples masqués.

La mairie a rouvert sa salle de danse en septembre, après six mois de diète. L’école de danse associative qui l’occupe, plébiscitée par des couples sexagénaires et au-delà, a vu son nombre d’adhérents chuter de 30 % en cette rentrée, malgré les précautions prises : distribution de gel par une bénévole à l’entrée, masques, espace important entre chaque binôme et interdiction de permuter les cavaliers.

Frédéric : « Ils se disent peut-être que ça ne vaut pas le coup d’apprendre à danser puisqu’ils ne pourront pas mettre leurs connaissances en pratique, faute de dancings. » Martine, sa partenaire : « Ils ont sans doute un peu peur aussi. En revanche, ceux qui dansaient ici l’an dernier sont tous revenus. »

Le président, Jean-Marie Péchard, croise les doigts pour que le Loir-et-Cher ne passe pas en zone d’alerte, ce qui conduirait le préfet à faire fermer les salles de sport. « En attendant, il faut ramener de la convivialité. Avec une soirée d’entraînement en plus par mois… sans pot ni repas, mais chacun pourra se retrouver. »

Un peu plus loin, le camping municipal de la Grosse Grève, à Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher), accueille ses derniers visiteurs : il fermera le 5 octobre. Le retraité Philippe Larose, alias Fifi, ancien ouvrier de l’usine Renault MCA de Maubeuge (Nord), guette les visages familiers depuis sa caravane installée à côté d’un écriteau « Camping » visible depuis la départementale. « Chaque année, je plante des tomates sous ce panneau. Là, je n’y ai mis que du persil, le camping n’ayant ouvert qu’en juin. »Mal à l’aise avec le port du masque, Fifi n’est presque pas sorti de l’été, sauf pour rejoindre les sanitaires ou le supermarché.

Son emplacement est devenu au fil des semaines un bistrot d’appoint où ses amis, retraités comme lui, se présentent pour l’apéro, chacun leur tour. « Mais on ne parle plus de politique, on ne débat plus pour savoir si la gauche fait mieux que la droite ou inversement. » L’heure est au doute à l’égard des médias comme des autorités. « Maintenant, c’est : est-ce qu’on nous ment ou pas ? Est-ce qu’il y a un plan caché derrière tout ça ? », résume Philippe.

À l’accueil, la réceptionniste décrit une nouvelle clientèle : « Ce sont de jeunes retraités, ils viennent de s’offrir un camping-car, neuf ou d’occasion, et souhaitent le tester ici, dans les vraies conditions. » Quand, derrière sa paroi de Plexiglas, elle leur dresse la liste des précautions sanitaires, la plupart haussent les épaules. « Ils disent qu’ils n’y croient pas, qu’en fin de compte, on ne peut pas mourir de ce machin, que le masque ne sert à rien. Comme s’ils avaient oublié tous ces hôpitaux saturés au printemps. »

 

 

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La Vie – Dunkerque, une architecture de renaissance

dunkerque pouille ilots rougesdunkerque 2 pouilleAoût 2020.

 

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Aides à domicile: ces invisibles du Covid

MEDIAPART_charte_graphique.aiMEDIAPART – Le choc de la pandémie aura permis des avancées salariales pour le personnel soignant mais fait prendre conscience aux aides à domicile, soutiens essentiels des seniors dépendants, de leur tenace invisibilité. Sur Facebook, loin des syndicats, certaines préparent le sursaut. Samedi, un collectif appelait à manifester à Paris.

Payées au rabais pour des tâches délicates auprès de personnes vulnérables, certaines aides à domicile attendent encore le coup de pouce promis aux « oubliés de la prime Covid » par Emmanuel Macron, début août. Samedi, à Paris, à l’appel d’un collectif naissant baptisé La Force invisible, elles étaient une poignée à manifester, conscientes des risques de contamination pour elles et les personnes qu’elles assistent.

Faute de ressources, il leur est difficile de faire grève. Ces derniers jours, Mediapart en a rencontré trois en milieu rural, qui s’indignent de leurs faibles rémunérations, du remboursement dérisoire de leurs trajets ou du mépris de leur ancienneté, inquiètes aussi des effets d’une deuxième vague.

À 47 ans, Caroline, mère de quatre enfants, mariée à un surveillant de collège, travaille comme aide à domicile à Onzain (Loir-et-Cher) depuis neuf ans déjà, après avoir été caissière puis assistante maternelle – « Jusqu’à ce que j’en aie assez de rester à la maison ». Aide à la toilette et au repas, ménage, lever et coucher : chaque jour, Caroline rend plusieurs fois visite à six bénéficiaires, ceux que lui octroient l’association ADMR (Aide à domicile en milieu rural), son employeur, auxquels s’ajoutent de nombreux remplacements. Des heures supplémentaires stockées dans un « compteur » et redéployées par l’employeur quand des visites s’annulent, suite à l’hospitalisation du bénéficiaire, par exemple.

Dans son secteur patrouillent une quarantaine d’aides à domicile qui ont touché, au mieux, quelques centaines d’euros de prime après l’annonce du chef de l’État. Ces derniers jours, presque la moitié s’est mise en arrêt maladie. Le métier est éreintant et celles qui l’exercent, dans ce territoire rural, ne sont pas toutes jeunes. « Des mères célibataires y vont pour se faire un peu d’argent, mais elles ne tiennent jamais plus de quelques mois, car les horaires sont ingérables, sans parler de la paye, qui n’est versée que le 8 ou 9 du mois suivant. »

Caroline traîne une douleur dorsale à force de manipuler des patients chichement équipés. « Certains ont des logements adaptés et d’autres n’ont pas de lit médicalisé et tout devient compliqué, comme quand il faut multiplier les transferts entre le fauteuil-confort et la chaise percée de la chambre en déplaçant la personne sur son fauteuil roulant. » 

Le mois dernier, Caroline a reçu 1 280 euros net sur son compte courant. Comme elle ne dispose pas d’un véhicule de fonction, à la différence des aides-soignants qu’elle croise au quotidien, elle inclut dans cette somme le remboursement de ses frais kilométriques, soit 35 centimes du kilomètre pour les trajets en voiture entre chaque intervention, 15 centimes si elle se déplace à scooter. « Le trajet de ma maison au premier lieu d’intervention n’est payé qu’à 60 %. Pareil pour le retour. C’est comme ça depuis 2010. »Cette année-là, l’ADMR signa une nouvelle convention collective.

Comme toutes ces collègues, Caroline dispose d’un contrat à temps partiel. Le sien atteint 130 heures par mois, au tarif horaire de 8 euros net. Chaque prestation excède rarement une demi-heure. Elle démarre à 8 heures et s’accorde une pause déjeuner à 13 h 30. Elle reprend à 14 heures et rejoint son foyer vers 20 heures, juste à temps pour vérifier les devoirs des enfants. Un week-end sur trois est travaillé avec, dans ce cas, une journée de repos le lundi. « Sachant qu’on reste tout le temps d’astreinte. Demain, samedi, je suis certaine qu’ils vont m’appeler, mais là, je refuserai. Et tant pis pour leurs 3 euros de bonus par intervention. »

Caroline réclame une revalorisation des salaires, soit au moins 11 euros net et non plus 10,15 euros brut de l’heure, équivalant au strict smic horaire, en vigueur chez l’ADMR. « Parce qu’on fait bien plus que de l’aide à domicile. Le week-end, ce sont des toilettes sur des personnes qui ont de grosses pathologies, or c’est le travail des aides-soignantes. Quand on vous demande de nettoyer une personne âgée paralysée de moitié, forcément, vous appréhendez. »

Caroline appréhende aussi la deuxième vague de Covid-19 et les protocoles sanitaires lourds qui indisposent ses bénéficiaires. « Certains ont du mal à comprendre, ils disent qu’on est parano, qu’on leur ment. » Pendant le confinement, les prestations de ménage étaient annulées.

Ana Fernandes, 53 ans, est déléguée syndicale CGT à l’ADMR du Loir-et-Cher depuis décembre dernier. Aide à domicile depuis cinq ans pour 800 euros net par mois, elle rend visite, ce vendredi soir, à deux bénéficiaires : une heure et trois minutes de travail lui seront comptabilisées, temps de trajet inclus. « Pour du déshabillage, du changement de protection », résume-t-elle.

Pendant le confinement, Ana a tenté d’alerter les hautes sphères à propos du manque de tests chez les aides à domicile, des incohérences dans la distribution des masques par sa direction locale. Laquelle l’a sanctionnée de quatre jours de mise à pied. « Des personnes étaient autour de moi [au cours de l’entretien disciplinaire – ndlr] et l’une d’elles a dit, à haute voix : “Et si elle était comme ça avec les bénéficiaires ?” Ça m’a glacée. »

 

Ana Fernandes arrivant chez un couple âgé, à Chailles (Loir-et-Cher). © JPAna Fernandes arrivant chez un couple âgé, à Chailles (Loir-et-Cher). © JP

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Samedi, Ana est allée à Paris, de son propre chef, répondre à un appel à manifester d’un collectif naissant, La Force invisible. Sur un post Facebook, le rendez-vous était fixé à 14 heures sur le parvis de la Maison de la Radio. Une petite trentaine d’aides étaient présentes, avec des banderoles et des tee-shirts blancs, à l’écart des « gilets jaunes ».

En fin de journée, les participantes semblaient amères : « J’ai mené plusieurs manifs soutenues par la CGT cet été, devant les locaux de l’ADMR. J’ai fait grève, aussi. Et là, je ne sais plus comment faire bouger les choses, confie Ana. Mon employeur exige plus de contrôles sur les arrêts maladie, mais il ne s’intéresse pas à sa raison principale : le manque d’argent à la fin du mois. Combien de filles m’ont dit que sans la paie de leur mari elles ne survivraient pas ! »

Ana nous raconte comment une jeune maman a laissé un soir ses enfants de 6 et 8 ans seuls à la maison. « Elle est arrivée à l’ADMR l’an dernier, elle avait un contrat de quatre-vingts heures et souhaitait basculer rapidement vers un contrat de cent quatre heures. Bien sûr, ils lui ont fait du chantage, en lui donnant des heures du soir qu’elle ne pouvait pas refuser, alors qu’elle ne trouvait pas de moyen de garde pour ses gosses. Elle s’en est voulue à mort. Quand elles font les plannings, les maisons de services se fichent pas mal des contraintes de ces filles, de leur vie de famille. Au final, elles sont sur les nerfs, angoissent beaucoup et se mettent en arrêt. »

Ana décrit enfin les remplacements au pied levé, envoyé d’un clic de souris, à accepter sans sourciller : « Avant, tout se faisait au téléphone, mais, depuis quelques mois, les plannings sont envoyés par email, vers 17 heures, juste avant la fermeture des bureaux. Il est alors trop tard pour contester, demander un ajustement. C’est comme ça qu’on arrive à devoir commencer une heure plus tôt sans pouvoir déposer son enfant à l’école. Pour une jeune femme, c’est ingérable. »

Lyna, 59 ans, trois enfants, travaille depuis vingt ans déjà avec l’ADMR du Loir-et-Cher, sur un périmètre au nord de Blois. « J’ai fait beaucoup de métiers avant, j’ai distribué des prospectus, travaillé dans les cantines, fait le ménage dans les écoles, puis la nounou, comme une de mes filles aujourd’hui. » Son contrat de soixante-dix heures avec l’ADMR lui rapporte à peine 600 euros par mois.

Lyna, aide à domicile à Villebarou. © JPLyna, aide à domicile à Villebarou. © JP


« Petit à petit, les anciennes perdent leurs heures au profit des plus jeunes. On est plusieurs à constater cela. L’inspection du travail s’en est mêlée et l’ADMR nous a reçues en entretien pour savoir si nous voulions travailler plus. En fait, ça nous a plutôt incitées à chercher du travail ailleurs, à trouver des bénéficiaires en direct, qui nous paient en Cesu
 [chèque emploi service universel – ndlr]. »

La différence de paie est frappante. « Jusqu’à 14 euros net de l’heure pour du repassage. Avec l’ADMR, au bout de vingt ans d’ancienneté, j’en suis à 10,28 euros brut de l’heure, pour m’occuper de dames qui ont des maladies de type Charcot, Alzheimer ou Parkinson. » Son mari, jeune retraité, a transformé un atelier de leur maison, une ancienne ferme bordée de champs de céréales, en petit studio coquet qu’ils louent à l’année. « Ça me permet d’avoir enfin un revenu décent. »

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La Vie – Tournée de lait dans le Berry, reportage chez des producteurs laitiers laminés par la sécheresse

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La Vie – Reportage au VRF Fondettes, résidence de vacances pour aidants et aidés

Fondettes reportage Pouille jordan

Reportage à Fondettes

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Prato’s migrant workforce

Le Monde Diplomatique, English edition, July 2020.

Le monde diplomatique Prato

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La Vie – La bataille du 5G

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La Vie – Coronavirus et plans sociaux déguisés

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