La Tribu des Rats à la Cité Chaillot

Pendant plusieurs années, j’ai eu la possibilité de documenter la vie de personnes logeant sous-terre, dans des abris de défense anti-aériens creusés sous la capitale dans les années soixante. Les Pékinois les nomment La Tribu des Rats. Ils seraient plus d’un million de résidents, travailleurs migrants pour la plupart. Cinq photos rejoignent cette exposition de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, à Paris, intitulée “Habiter le campement”.

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http://www.citechaillot.fr/fr/expositions/expositions_temporaires/26192-habiter_le_campement.html

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Dans le nouveau camp de Grande Synthe

Le nouveau camp, aux normes humanitaires, est installé. 1500 migrants y vivent enfin au sec. Les enfants vont à l’école, celle ouverte sur place par des volontaires. Les grands jouent au foot ou déambulent dans le supermarché mitoyen. Avec une bâche, quelques planches, les 300 cabanons sont customisés, rallongés. Ici on ajoute un salon de coiffure. Là, un petit commerce de tabac. Ce qui n’est pas sans rappeler le Jungle calaisienne, la présence policière en moins.

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Le Snack Show

Hier après-midi, avec un ami, j’ai déambulé au Snack Show, ce salon de la Porte de Versailles consacré au “marché du snacking et de la consommation nomade”. Au pavillon 3, les stands rendent hommage au sandwiches, aux cookies et à la pizza réchauffée. Fascinant de constater à quel point cette industrie agro-alimentaire a développé le créneau du “comme à la maison”. Pas un exposant qui n’échappe à ces formules rassurantes: “les bonnes recettes”, “home made”, “le gâteau de mamie”, les “sandwichs de Jules”, les “salades de Nathalie”, “les muffins de la ferme”. Bref, j’ai reniflé des pâtisseries industrielles encore plus artisanales que celles de mon pâtissier, des ‘fonds tomatés’ pour pizzaiolos pressés, du kebab en broche précuit, des macarons prêts-à-remplir,… tendus par des gens radieux, en chemise à carreaux et tablier marron. Génération ‘Michel et Augustin’ ?

Précisons au passage que la pizza se porte très bien en ces temps de baisse du pouvoir d’achat. Notre pays est son deuxième marché mondial, derrière les Etats-Unis. Le Français dévore plus de pizzas que son voisin italien ! 220 000 pizzas surgelées Buitoni sortent chaque jour d’une usine des ‘Hauts de France’. Une pizza Buitoni se vend toutes les 2 secondes dans l’Hexagone.

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Co-working à Saint-Ouen

Je re-découvre les joies d’un bureau partagé avec des confrères et consoeurs journalistes/photographes. Le lieu s’appelle “Les Mains d’Oeuvres”, à Saint-Ouen.

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Manifestation contre la Loi El Khomri #travail

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Goodbye Jungle #GrandeSynthe

Quelques mots de Grande Synthe, où je suis retourné hier, pour assister au déménagement des migrants kurdes irakiens vers leur nouveau camp, aux normes humanitaires. L’opération a bien démarré, se poursuit aujourd’hui et s’achèvera demain.

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La Vie – Interview du Cardinal Zen (Hong-Kong)

Interview La Vie février 2016

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Médiapart – Dans une ferme de 1000 vaches, italienne.

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En Italie, la ferme aux mille vaches «Go Farm» maximise son business

29 FÉVRIER 2016 | PAR JORDAN POUILLE

Dans la plaine du Pô, en Lombardie, un jeune homme a transformé la ferme familiale en usine à lait comptant près de mille vaches, mêlant génétique, méthanisation, main-d’œuvre étrangère à bas coût et performances laitières… Le tout est censé sauver les fromages du terroir.

Lombardie (Italie), envoyé spécial. - À Casalmorano, village lombard de 1 600 âmes à une heure de route de Milan, les distractions sont rares. Au café-restaurant jouxtant l’église San Antonio di Padova, des retraités savourent un verre de chianti en commentant le décolleté de la présentatrice télé. On pérore aussi sur la nouvelle carte du taulier, proposant une pizza sans gluten, garnie de mozzarella sans lactose. Un comble pour qui vit sur les terres du Grana Padano, symbole de la noblesse fromagère italienne, avec le parmesan.

Leur repas terminé, ces clients affables nous orientent avec fierté vers la ferme de la famille Gozzini, la plus grosse des environs. C’est la « Go Farm », le long de la via Bergamo : une exploitation de 1 800 bêtes, dont 450 taureaux reproducteurs et 920 vaches, de la race Holstein, reconnue pour ses aptitudes laitières. C’est une version italienne de la si controversée ferme des mille vaches créée dans la Somme, et cette usine à lait lombarde n’a pas provoqué d’opposition particulière.

Jusque dans les années 1980, les Gozzini tiraient le lait d’une trentaine de vaches. À la mort du paternel, les fils quittent l’école et le remplacent. La famille Gozzini attendra dix ans pour payer les dettes et s’offrir un employé. Lorsque la mère atteint l’âge de la retraite, Roberto convainc ses deux frères d’entraîner l’exploitation dans l’univers mondialisé de la performance laitière. À 44 ans, il n’est pas peu fier du résultat : « Yes ! 30 000 kilos de lait par jour ! » claironne-t-il sur la page Facebook de sa ferme. Son mur virtuel reçoit chaque jour un déluge d’éloges en plusieurs langues. Et provoque des rencontres. L’été dernier, des éleveurs de la Mayenne se sont offert une immersion dans son exploitation.

Nous rencontrons Roberto sur le parking de sa ferme. L’homme est arrivé en trombe, au volant d’un 4×4 allemand rutilant. Il s’excuse de sa tenue chic, doudoune Moncler et lunettes de soleil Carrera, qui lui confère une allure d’homme d’affaires milanais. Roberto s’absente quelques minutes puis nous reçoit en salopette et bottes de travail. Son après-midi démarre comme sa matinée : un café serré, quelques chèques à signer ou encaisser et un regard vers son écran d’ordinateur. Un camionneur repart avec trois de ses veaux, fraîchement sevrés. Un autre, consultant pour un laboratoire canadien, vient lui vanter la semence de ses taureaux reproducteurs vedettes, le « Genomax », pour des vaches résistantes, et le « Health$mart », pour des vaches à fort rendement.

Les 920 vaches de Roberto n’ont jamais reniflé un brin d’herbe, le pâturage leur est totalement étranger. Bracelet électronique à la cheville, elles naissent et grandissent entassées dans l’un des huit hangars métalliques que compte l’usine à lait. Si les veaux gambadent quelques mois dans un enclos de paille, les vaches obèses demeurent allongées dans leurs « logettes » confinées : des paillassons de plastique recouverts de granulés mous, leurs excréments séchés et recyclés : « C’est gratuit et cela minimise l’entretien », dit Roberto.

Les Holstein ne se lèvent que pour s’alimenter, en passant leur tête sans cornes dans un « cornadis », cet anneau qui se referme et les bloque au cou… ou pour avancer seules vers l’imposante salle de traite de 40 places, lorsque les barrières leur ouvrent le passage. Robin Vergonjeanne, ingénieur agricole français et journaliste pour un média spécialisé, a visité la ferme l’été dernier, avec la délégation mayennaise : « J’ai constaté un manque d’espace. Il n’y a pas assez de logettes pour toutes les vaches. Mais je préfère éviter l’anthropomorphisme. Si des vaches produisent 36 litres de lait par jour et vivent longtemps, c’est qu’elles sont en bonne santé, qu’elles ne sont pas maltraitées. »

L’obsession de Roberto : la productivité grâce à l’amélioration permanente de l’espèce. Sa ferme produit 9,2 millions de litres de lait par an, soit plus que les 8 millions initialement envisagés par la Ferme des mille vaches en Picardie. La Go Farm réalise 350 implantations d’embryons sur la même période.

« Les Sikhs ont sauvé le parmesan »

Ses deux frères exploitent les 180 hectares de champs environnants, à travers la monoculture du maïs destinée entièrement à l’alimentation animale. Un modèle déjà répandu il y a vingt ans, tel qu’on pouvait le lire dans la revue Fourrages en 1995 :« Depuis la fin des années 60, le nombre d’exploitations laitières a été divisé par deux. Parallèlement, le nombre de vaches par exploitation (35 en 1974, 69 en 1995) et la quantité de lait par vache ont doublé… Dans la plaine de Lombardie, l’ensilage de maïs est devenu la base de l’alimentation des vaches laitières. »

Dans sa tâche, Roberto est secondé par sept ouvriers indiens trentenaires qui découvrent chaque jour son management sourcilleux. Ils travaillent sept jours sur sept, comprimant leurs congés pour s’octroyer un mois au pays chaque année. Trois d’entre eux dorment à la ferme, prêts à veiller lors d’une mise bas. La première traite démarre à 1 h 30 du matin, à raison de 170 vaches par heure. Chaque salarié coûte entre 2 000 et 2 500 euros par mois à Roberto, charges incluses.

Le patron-fermier tient ses salariés à l’œil. Plusieurs caméras trônent dans la salle de traite et les hangars à cheptel. Gare à celui qui n’essuie pas les pis des vaches après manipulation. « Cela permet aussi d’éviter les vols de médicaments ou les problèmes d’alcool. » En cas de manquement, des pénalités sur salaire sont prévues. Ou des primes quand la production est exceptionnelle. « Quelques semaines après la naissance d’un veau, je prélève toujours quelques gouttes de sang pour mesurer la quantité d’anticorps. Si le niveau est bas, je sais que sa ration alimentaire n’aura pas été proportionnée. C’est à ce moment que je distribue les amendes. » La méthode est imparable : « Aujourd’hui, le taux de mortalité de mes veaux est de 1 %, contre 11 % pour la moyenne régionale. »

La présence dans une ferme lombarde de travailleurs indiens peut surprendre. Mais elle est très répandue en Lombardie tant cette main-d’œuvre spécifique répond aux attentes des exploitants agricoles : « Ils connaissent les vaches, savent en prendre soin. Ils s’adaptent aux horaires de travail et veulent s’intégrer », nous explique le jeune maire de Casalmorano, Andrea Arcaini. L’école du village scolarise plusieurs enfants sikhs, aux cheveux recouverts par un turban. Un reportage de la BBC explique que toute la filière fromagère de l’Italie du Nord doit sa survie aux immigrés indiens : « Les Sikhs ont sauvé le parmesan », résume le journaliste anglais.

Avec l’effondrement du prix du lait, la majorité des fermes laitières de Casalmorano a jeté l’éponge pour s’orienter vers l’agriculture. Roberto a racheté leurs « contrats de lait », devenant un fournisseur incontournable de la laiterie Soresine, spécialiste du Grana Padano. « Les autres fermiers craignaient d’être dévorés : beaucoup de charges, d’investissements pour satisfaire chaque nouvelle réglementation… Il fallait payer pour obtenir un quota de production et être en mesure de travailler, malgré un prix du lait toujours plus bas. »

Deux fois par jour, plusieurs camions-citerne de la laiterie Soresina, installée à 3 kilomètres, viennent collecter le lait de Roberto. Parce qu’il est destiné à un produit final AOC (« DOP » pour denominazione di origine protetta), le prix d’achat du lait est plus élevé que la moyenne nationale : 420 euros la tonne, sur laquelle sont déduits 10 % de TVA. « Avec la génétique, la méthanisation, je diversifie mes revenus et respire un peu mieux. Je peux donc descendre jusqu’à 380 euros par tonne de lait. En dessous, je suis mort. »

Plus de vaches produisent plus d’excréments, faisant tourner la nouvelle unité de méthanisation de Roberto depuis l’été dernier. Par un procédé de fermentation, une bouse produit du biogaz convertible en électricité que l’Enel, le principal fournisseur d’électricité italien, rachète à prix avantageux. Pendant vingt ans, chaque kilowatt sortant de sa petite centrale va lui offrir 0,236 euro, à comparer avec le tarif français de 0,17 euro. Roberto table sur un chiffre d’affaires de 500 000 euros par an. Si tout se passe comme prévu, il remboursera bien vite son emprunt d’1,8 million d’euros « garanti sans subventions », précise le fermier.

« On peut s’interroger sur l’absurdité du modèle »

Après méthanisation, les excréments de ses vaches sont transformés en granulés à logettes mais aussi en fertilisants : c’est l’épandage, un procédé qui charge les champs en azote. Dans cette partie de l’Italie, les autorités tolèrent un seuil de 340 kilos d’azote par hectare, contre 170 kilos en France. L’ingénieur agricole et journaliste Robin Vergonjeanne tempère : « En Bretagne, sous la terre il y a le granit. Par temps de pluie, l’azote glisse sur la pierre jusqu’à la mer. D’où les marées d’algues vertes. » Au sud de Venise, près du delta du Pô, la lagune a longtemps été frappée par le fléau, avant que l’algue ne soit systématiquement récupérée et transformée.
L’agriculteur-méthaniseur-généticien balaie les craintes provoquées par sa colossale exploitation : « Ma progression a été graduelle et ici, les gens saluent le travail accompli. Ils savent que je ne suis pas un industriel qui avait de l’argent à jeter dans l’agriculture. »

Un jour, les sirènes prospères de la génétique et du biogaz pourraient bien rendre sa production de lait accessoire. À Turin, certains fermiers prospères ont entièrement délégué la traite à un prestataire pour se focaliser sur ces nouvelles activités. « C’est vrai qu’on peut s’interroger sur l’absurdité d’un modèle. Pour les grosses structures comme moi, il devient aussi plus intéressant de se fournir en soja sud-américain pour nourrir le bétail. Je pourrais donc détourner complètement l’usage du maïs cultivé sur place et le jeter directement dans le méthaniseur. Par principe, je préfère en garder la majeure partie pour nourrir mes bêtes. »

Malgré ses journées à rallonge et des lendemains incertains, Roberto sait qu’il peut compter sur la patience de sa jeune fiancée chinoise, Jiajia, 23 ans, fille d’immigrés prospères du Zhejiang, aujourd’hui propriétaires d’un bar-tabac dans le centre historique de Modène. « Il est très rare que nous passions un dimanche à deux. Mais s’il est passionné par son travail, comme pourrais-je lui en vouloir ? »

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Salon de l’Agriculture – Parole d’éleveur

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Voici la réflexion (fichier mp3) de Laurent Reversat, éleveur de brebis. Il fournit du lait à la marque de roquefort Société, propriété du groupe Lactalis. Face à la volatilité du prix du lait, il revendique une liberté de production – que chacun soit libre de produire comme il l’entend – mais à un prix garanti jusqu’à un certain volume.

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Taiwan – souvenirs.

Quelques notes écrites chaque soir, lors de mon premier séjour à Taiwan, à l’été 2014. Je les glisse ici, telles quelles. Il m’en manque. Ce n’est pas de la littérature. Juste des mots, des impressions, glanées en déambulant avec femme et beaux parents pékinois. Bonne lecture.

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Jour 14

Notre journée débute par une visite du Musée National du Palais, station Shilin. Sous une chaleur écrasante, dix adeptes du Falun Gong en chasubles jaunes méditent accroupis devant l’arrêt des bus déversant leurs touristes chinois en mode “sac banane et bâton à selfie”. Nous en verrons dix autres aux abords de la Tour 101, avec des panneaux illustrant de manière sanguinolante leurs persécutions en Chine.

C’est donc là qu’est exposée la majeure partie des trésors de la Cité Interdite. Céramiques, bronzes et calligraphies. Sculptures d’ivoire ou de jade. Meubles anciens, archives et tableaux. La plus grande exposition d’artisanat traditionnel chinois au monde. A côté, le Musée du Palais, à Pékin celui-là, fait pâle figure. Les visiteurs chinois ne semblent pas se sentir spoliés mais fiers que tout soit si bien préservé et présenté. Ma carte de presse de Chine populaire m’assure une entrée gratuite dans ce musée taïwanais. La réciproque est improbable. Je trouve ça assez amusant.

13h. Station de métro Dongmen, sortie n°4. J’ai rendez-vous avec Austin. Il est originaire de l’Iowa, fils d’agriculteur. Sa copine vient du Michigan. Il a la voix rauque, il est grand et tout fin. Cheveux clairs, yeux bleus derrière des Rayban de bois. Passionné de chiens et de Grande Boucle. Il me décrit l’étape roubaisienne, la victoire de Lars Boom chez Astana, la chute du Kényan Christopher Froome, avec des yeux pétillants. Mon accent français, peut-être ch’ti, le fait voyager. Il me raconte son parcours du combattant pour trouver du Baygon à Taipei. Fichus moustiques.

Austin est le correspondant du New York Times à Taiwan. Je l’ai connu à Pékin, d’où il a été expulsé en décembre dernier. Là bas, il était le journaliste « Chine » du Time magazine, un sacré job. Le New York Times appréciait son travail et le débaucha. Pékin, en bisbille avec le NYT depuis l’enquête de Barboza sur la fortune cachée du clan Wen Jiabao a refusé de renouveler son visa de journaliste. Le 31 décembre 2013, Austin a été contraint de quitter le territoire.

« Je préfère être contraint de sortir que d’être forcé de rester » confie Austin les yeux rivés sur son Iphone. Au NYT, les journalistes “Chine” ont une application dédiée et cryptée, qui leur permet de dialoguer entre eux.

Austin m’a manqué. A Pékin, de temps en temps, nous organisions des dîners entre jeunes journalistes étrangers, dans une sorte de brasserie bavaroise près du Parc Ritan. Un Japonais, un Indien, un Danois, un Britannique, trois Américains et moi. Austin est un type extrêmement modeste, simple et brillant. Avec lui, les statuts, le prestige, le nom de ton canard, sont remisés au placard. Seuls la curiosité, les découvertes, l’amour des bonnes histoires et de la bonne bière importaient. Et l’on se réjouissait quand un camarade réussissait un projet, atteignait un objectif fusse-t-il modeste. A la fin de chaque repas, le Japonais retrouvait sa voiture avec chauffeur, Austin rentrait dans son compound diplomatique à vélo et moi je poussais mon scooter électrique déchargé jusqu’à mon appartement, dans un vieil immeuble de briques, derrière le Marché de la Soie.

A sa demande, je lui débriefe ma recherche d’emploi parisien. Les portes fermées, les espoirs déçus, le CDI jamais décroché mais aussi les belles rencontres et les nouveaux projets. A ma demande, il me raconte ses reportages. Comme la couverture du typhon Hayan aux Philippines, en novembre dernier.

Austin imite la voix du photographe de guerre envoyé par son journal pour l’épauler. Un accent monotone et guttural digne d’un Arnold Schwarzenegger. « Austin, what izzz your plan ? ». A la fin d’une journée décevante, très loin de l’épicentre qu’ils espéraient rejoindre, le photographe lui adresse de nouveau la parole. « Austin, what izzz your back-up plan ? » (quel est ton plan B ?). Nous rions de bon cœur, autour d’un café serré, servi dans son bistrot préféré, où des vélos de courses italiens sont suspendus comme des lustres, au plafond.

Le séjour s’achève par une escapade suffocante sur la colline de l’éléphant, qui surplombe la ville. J’y retrouve Lei pour photographier ensemble le coucher du soleil, son hobby favori. Nous enchaînons avec un diner climatisé dans un restaurant de centre commercial, achetée avec une carte prépayée, puis une balade à la librairie Eslite de Xinyi, ouverte 7 jours sur 7, 24h sur 24h.

Tellement de livres sulfureux, interdits en Chine populaire, que des lecteurs feuillettent longuement sans oser les acheter.

Jour 13

Rien.

Enfin si, une commande de pige est tombée. Je me suis barricadé la journée dans ma chambre sans fenêtre, pour une interview téléphonique et la rédaction d’un papier. Tout en bataillant avec mon linge humide au sèche cheveux.

A midi, j’ai pris l’air et avalé un fabuleux repas servi dans une cantine sans prétention, avec de la soupe misu à volonté. A l’évidence, les Taïwanais ont inventé le gnocchi avant les Italiens et omis de déposer le brevet. C’est la cafet’ des employés du musée mitoyen, qui propose une exposition sur l’Islam dans le monde, que je n’aurai malheureusement pas le temps de visiter.

Sur le chemin du retour, au fond d’un parc assailli d’écureuils peu farouches, je tombe sous le charme d’une carte postale subversive. C’est un portrait de Mao sans visage. Seuls son col, sa coupe de cheveux et son gain de beauté légendaires sont imprimés.

Le soir, Lei et ses parents me retrouvent à l’hôtel et nous repartons diner. Je suggère un Italien pour leur éviter de marcher longtemps “mais payer si cher pour des pâtes, je ne vois pas l’intérêt” a rétorqué la mère, pleine de bon sens, qui avouera dans la même phrase, n’avoir jamais goûté à la cuisine italienne. Un excellent Japonais, engoncé entre un salon de massage et le siège rose bonbon du mystérieux “Parti des Femmes Chinoises” (dont le slogan est “promouvoir l’industrie de la femme”) mettra tout le monde d’accord.

Jour 12

Les Hong-kongais se plaignent souvent des Chinois du continent. Ils leurs reprochent leurs mauvaises manières. Sur les réseaux sociaux, ils se défoulent sur ces pauvres continentaux sans gêne. Si l’un est surpris à faire uriner son gamin sur un trottoir, c’est tout le peuple chinois qui en prend pour son grade. Les Taiwanais (ou au moins les Taipeisiens) cultivent à l’évidence un certain art du savoir-vivre ensemble. Comme dans les transports publics. Notre objectif du jour est de grimper jusqu’au sommet de la Tour 101, faramineux gratte-ciel, surprenante tige de bambou métallique. Nous prenons le métro. Une photo de Croc’s rouges barrés signale aux piétons qu’il est dangereux de porter des sandales en caoutchouc dans un escalator. Près du quai, un coiffeur attend ses clients. Son commerce est une cabine, verrouillée. Il faut donc quelques pièces dans un boitier pour faire s’ouvrir la porte et obtenir une coupe basique. Plus loin, de grandes affiches montrant un smartphone à pattes et yeux globuleux. L’improbable mascotte exhorte les passants au respect de “l’étiquette téléphonique”: opter pour les sms plutôt que les appels, réduire au maximum la durée des conversations, parler à voix basse sont les trois commandements du passager courtois.

La station Dongmen est dotée de plusieurs fontaines à eau. Chacune s’accompagne d’un tableau avec analyse quotidienne et détaillée de la qualité du nectar. On parle bien ici de “vidéo protection” plutôt que de “télésurveillance”: les bancs sur lesquels sont braquée de nombreuses caméras sont présentés comme des zones “d’attentes sécurisées” pour la gente féminine.
Nous montons à bord. les Iphones et Samsung couteux débordent des poches sans émouvoir personne. Suis-je un pickpocket refoulé pour y prêter attention? Contrairement à Pékin, ici pas de publicité ni de propagande hurlée sur des écrans lcd. Un calme apaisant. Dans cette rame immaculée – il est 21h – de braves gens se lèvent dès que le père de Lei enlève son béret et laisse apparaitre ses cheveux blancs (il connait la technique). Sa mère, aux cheveux noirs, n’a pas le droit à autant de faveurs, mais elle est ravie d’autant d’humanité.  Les voyageurs peuvent aussi demander un joli autocollant de “personne fatiguée” au guichet, qu’ils porteront exceptionnellement à la poitrine pour signaler leur accès privilégié aux sièges prioritaires.

Nous arrivons trop tard pour accéder au dernier étage – panoramique – de la tour 101. Je vous le donne en mille, la tour 101 dispose de 101 étages, surmontés d’une énorme boule censée absorber toutes les vibrations. Retour à l’hôtel par le bus, lui aussi climatisé. Notre chauffeur à képi et cravate remercie chaque passager “d’être monté dans ‘son’ bus”. Les ainés s’acquittent d’une somme symbolique. A l’intérieur, obligation de porter la ceinture sous peine d’amende. “Buckle up or pay up”. Arrivée tardive à l’hôtel. Et corvée, comme hier, de plat préparé dans ces fameuses supérettes 7-11, les seuls ‘restaurants’ ouverts, éclairés au néon, avec tables et tabourets au fond, entre le distributeur à oeufs de cent ans et le rayon coloré des sodas sans sucre.

Jour 10

Aujourd’hui, j’ai si bien dormi, par la grâce d’un réveil très matinal des parents de Lei. Ils ont interrompu leurs ronflements harmonieux pour assister au lever du soleil, depuis un versant embrumé.  Du coup, j’observe mon environnement avec une fraicheur infantile, propice à la curiosité. J’ai donc partagé mon clafoutis à la carotte avec trois chiens sans collier qui me fileront pendant trente bonnes minutes.  Je me suis aussi rabiboché avec les gérants de l’hôtel cradingue d’Alishan et nous avons pris le minibus pour un autre village de montagne, un peu plus bas. En retrait des boutiques à souvenirs, derrière ce parking où les petits artisans garent discrètement leurs rutilantes BMW, j’y ai retrouvé un gite catholique jaune et gris, à 5 euros la nuit. Il est tenu par de vieilles religieuses scandinaves et accueille en ce moment l’équipe nationale d’escrime des moins de 16 ans. J’ai discuté avec l’un des sportifs, un Franco-taiwanais à la coupe mulet qui a grandi à Lyon. Avec ses camarade, il crapahute dans la montagne avec des sacs remplis de cailloux. Et s’envolera vers Nankin la semaine prochaine pour une compétition asiatique. “Nous allons nous faire ratatiner” pronostique le Français.

Ce village est le point de départ d’une autre liaison ferroviaire, jusqu’à Chiayi, où nous dormions il y a deux jours (dortoir ‘ikea’ militaire). Là encore, comme à Alishan, le tout a été bâti par les Japonais pendant l’occupation et rénové par leurs soins en 2013. Les touristes chinois sont aux anges: le chef de gare pousse la chansonnette dans son mégaphone, les vendeurs de tickets surveillent gracieusement les valises dans leur petit local. S’en suivent 2h30 de trajet à couper le souffle, dans ce petit tchoutchou rouge et blanc (ambiance Oui Oui dans le train de Mini-ville). Les wagons s’enfonçent dans la forêt de bambous ou les champs de thé. Chaque siège dispose de son sachet à vomis assorti. Je sors mon appareil photo de la fenêtre pour filmer la balade, les passages de la Micheline dans les tunnels étroits ou sur les ponts suspendus. Pluie diluvienne. Sans prévenir, mon Canon se fige. L’engin avait déjà pris la flotte il y a deux ans et demi, lors d’un reportage dans une ferme de saumon d’élevage écossaise (du Label Rouge) pour un média québécois.  L’appareil ‘tropicalisé’ s’était éteint pour mieux se réveiller, après une nuit posé sur le chauffage en fonte du bed & breakfast. Espérons qu’il en soit de même aujourd’hui.
Ce soir, arrivée à Taipei. Nous avons quitté l’ambiance japonaise pour un univers plus aseptisé, presque hong-kongais. L’hôtel est à deux pas du Musée National mais en plein coeur du quartier d’affaire. Ambiance “Esplanade de la Défense” et seules ces fichues supérettes blanches et vertes  ’7-11′ sont ouvertes en soirée. Je commence à maîtriser toute la carte des plats préparés. Ce soir, je suis bon pour une barquette de poulet tandoori à 1.60 euros. Nous ramenons à l’hôtel deux bouteilles d’eau minérale au “P.H. 9″. La mode ici, pour soulager les estomacs acides.

Jour 9

Je suis à Chiaxi, et j’ai visité une prison fermée en 2001 et rouverte depuis peu aux touristes. Elle fut construite par les occupants japonais. Ces colons avaient introduit une ‘tradition’ surprenante: les ateliers artistiques obligatoires pour les prisonniers. Une pratique toujours en vigueur. Nous avons donc découvert, aux abords des cellules exigues, des centaines d’oeuvres de détenus taïwanais, d’hier et d’aujourd’hui… de la nature morte à une réplique géante d’Optimus Prime en bouchons de plastique. Le musée-pénitencier est entretenu par quelques femmes en uniforme orange. Des “saoulotes” d’après la guide volontaire anglophone, soumises à des travaux d’intérêt général.

Sous le porche, je bavarde avec une Taïwanaise revenue d’une année d’étude à Lyon. Elle prévoit de retourner en France, cette fois à Paris, pour apprendre à cuisiner. Avec l’espoir d’ouvrir un petit restaurant dans son pays. Ses parents, militaires à la retraite, semblent extrêmement fiers de l’entendre parler français. Je parle très lentement pour qu’elle comprenne et n’affiche aucun moment d’hésitation, d’incompréhension devant eux.
Ce soir nous dormons dans une auberge de jeunesse tenue par un couple tendance commando. Chaque objet a son emplacement, signalé au mur par un écriteau. Le cintre en plastique doit être disposé à cet endroit, la télécommande de la clim’ ne doit pas quitter son périmètre. Interdiction de manger dans la chambre. Seule l’eau est autorisée. Jus, sodas et bières sont prohibés. Obligation de déposer ses chaussures à l’entrée, de fumer dehors. Interdiction de faire venir des visiteurs, de quitter l’hôtel après minuit. Si je pose une question, la courtoise matrone préfère me montrer le récapitulatif des règles, punaisé un peu partout. Nous partageons une chambre de quatre lits superposés, aux murs violets. Je me consolerai au petit déjeuner, grâce à deux gaufres fourrées à la crème vanille vendues dans la rue. La valise du père de Lei a perdu ses roulettes. Je me résous à la traîner, en pénitence.
Jour 8

Le train taïwanais est décidément peu onéreux (6 euros le trajet de trois heures), propre et calme. Même les aliments vendus à bord s’alignent sur les prix des supermarchés. Rien à voir avec nos wagons restaurants franchouillards, où les salades “équitables” et yaourts “gourmet”  hors de prix ont depuis longtemps remplacé les jambons beurre, dont Renaud moquait l’épaisseur. Nous avons quitté Taitung à 10h. Kiki et Momo, les filles du patron de l’hôtel nous ont conduits jusqu’à la gare. Kiki la candide est ce soir mon amie Facebook. Elle m’a remercié d’avoir dessiné une tour Eiffel sur un post-it… Le hall d’entrée de sa maison d’hôte est tapissé de messages d’invités reconnaissants. Durant le voyage en train, j’ai compté un bon millier de bassins d’aquaculture et leurs machines agitant l’eau pour l’oxygéner.
Nous avons finalement atterri dans un hôtel miteux, près de la gare, face à la route la plus embouteillée de Kaosiung. Comment décrire le  Shun Yu Business Hotel ? Salle de bain verte, tapisserie grise, plafond noir, lit étroit, draps tâches et fenêtre fine comme du papier à cigarettes. Le décor d’un bordel, d’une chambre de passe en faillite. Note pour plus tard: ne plus se fier aux commentaires élogieux sur Tripadvisor.
Comme à Hualien, les friches industrielles sont converties en espaces artistiques. On y trouve des objets ingénieux pour la vie de tous les jours, des vélos magnifiques qui ne tiendraient pas une journée à Paris sans douze mille cadenas… et toujours ces statues monumentales de ‘Transformers’, un blockbuster hollywoodien qui fait un tabac en Asie. Nous avons assisté à la répét d’un groupe de Hard Rock taïwanais. Il aurait beaucoup plu à mon ancien collègue finlandais à Pékin qui ne pouvait écrire ses articles sans secouant sa tête aux hurlements de musiciens gothiques. Taiwan a gardé un énorme tissu industriel et créatif… de l’époque où toute notre électronique était ‘made in taiwan’ avant que la Chine ne la remplace.
Kaosiung se vante d’avoir la plus belle station de métro du monde. Ici pas de ticket mais des jetons noirs, comme à Canton. Propreté éclatante. Des artisans tiennent boutiques près du quai. L’une est un atelier de maisons de poupées. Légumes, ustensiles miniatures. Deux femmes et leurs pinceaux. Elles baragouinent quelques mots de français. J’ai pris la soeur pour la mère et elle s’est vexée. Je lui ai mimé un baise-main en partant, pour me faire pardonner.
En surface, Lei et moi dégustons  un ‘latte” au fond d’une librairie. Le père de Lei ne boit généralement rien et se contente de remplir sa théière d’eau chaude. Sa mère adore le coca cola mais avec parcimonie parce qu’elle est diabétique (“depuis trente ans, quand j’ai arrêté de laver le linge avec l’arrivée de la machine à laver”).
J’achète des stylos fantaisie pour mon neveu, écrit une lettre pour une amie iséroise qui vient d’accoucher.  Une carte d’oiseau découpé au laser. Précision inouïe. Les minutieux maîtres chinois du papier découpé peuvent s’inquiéter. Ah oui, la librairie se trouvait dans le “Wedding district” de Kaosiung. Une longue avenue où les boutiques de robes de mariées, les studios photos et les babioles pour décorer les tables du banquet vous réservent une haie d’honneur. Parmi les énormes bouquets de fleurs factices, ces petits paniers garnis de manière improbable, mélangeant crème nivéa et pots miniature de confiture suisse. Les commerces s’appellent tantôt ‘les charmes de Paris’, ‘Paris Paris’ ou bien “New York, New york”. Nous longeons un institut de beauté et ses cabines pour blanchir la peau.

Rejoindre un autre quartier. Nous louons un char à 4 places, façon La Panne, et pédalons comme des sagouins. J’ai sué mes trois litres de lait de papaye, Lei s’est jointe à l’effort comme elle a pu, sa mère n’atteignait pas les pédales et son père, ex-fumeur, se remet d’une opération du coeur alors autant ne pas le surmener. Nous approchons un port où sont amarrés deux navires blancs des gardes cotes… et cet hélicoptère, avec six Go-pro fixées sur la carlingue. Le vigile nous informe que l’hélico survolera la ville demain matin pour un tournage de film policier. Demain nous rejoindrons Chiayi par le train, puis Alishan par le bus pour se rafraichir à nouveau au sommet des montagnes, cerclées de nuages.

Un diaporama de notre périple, en photos et vidéo:

Pouring rain along Alishan railway, Taiwan - video
 

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