Le Monde – Politique.

Aux portes de Chambord, dans le Loir-et-Cher, un projet de commune nouvelle regroupant deux villages mitoyens peine à voir le jour. Cour-Cheverny reproche à Cheverny de profiter de ses infrastructures. Cheverny, à l’ombre de son château, entend jouir seul de son nouveau label station de tourisme.

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/08/10/la-fusion-entre-cheverny-et-cour-cheverny-sans-cesse-avortee_5498333_823448.html

Capture d’écran 2019-08-12 à 15.46.17

Posted in politique | Leave a comment

Le Monde – Environnement.

Lassé d’un métier standardisé, Olivier Gabilleau a quitté le modèle agricole intensif de ses parents pour basculer vers l’élevage de vaches highlands et l’entretien minutieux des marais. Voici son histoire:

PAGE-130490

Posted in politique | Leave a comment

Parution La Vie – A Besançon, où l’on mesure le temps

Ci-dessous, dans le numéro du 8 août (un numéro compte-double, en kiosque deux semaines) mon reportage à l’Observatoire du Temps de Besançon. Il s’insère dans un numéro spécial consacré au temps. Merci La Vie !
imgd_182593.img

Besançon, royaume de la femtoseconde

Publié le 07/08/2019 – Jordan Pouille

<br /><br /><br /><br />
	© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie<br /><br /><br /><br />

© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie

Le berceau de l’horlogerie française abrite l’Observatoire des sciences de l’Univers, où l’on surveille la « référence temps » comme le lait sur le feu, à la demande d’industries de très haute technologie.

CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

Nous nous sommes présentés pile à l’heure pour notre rendez-vous avec François Meyer, ingénieur de recherche au laboratoire temps-fréquence de l’observatoire de Besançon, dans le Doubs. Sacrilège ! L’homme ne porte pas de montre : « La seule qui m’intéresse, c’est la Master Tourbillon », soupire le scientifique. Un modèle composé de 302 pièces, avec une réserve de marche de 48 heures, pour la bagatelle de 70.000€. « Sauf que j’ai un salaire de fonctionnaire. »

Installé au cœur de l’université de Franche-Comté, sur les hauteurs de la ville, son établissement travaille à mesurer le temps avec la marge d’erreur le plus infime possible, conformément aux attentes du secteur de la télécommunication par satellite. Il fournit ainsi un service d’étalonnage permettant d’assurer à ses prestigieux clients – Thales et Matra, parmi d’autres – la meilleure référence temps, tout le temps. L’observatoire est même assermenté pour attribuer la qualité de « chronographe » aux montres mécaniques, au cours d’un test de 16 jours consécutifs, indispensable pour s’assurer que la fréquence n’évolue pas d’un iota. « En 2009, j’ai eu à mesurer une montre à 600.000€ », se souvient François Meyer, encore ému. L’horlogerie Lip, et ses montres à mouvement automatique, figure parmi ses fidèles clients.

L’observatoire s’est un temps appuyé sur son horloge méridienne : une très grosse lunette de cuivre mise en service à la fin du XIXe siècle, et dont les aiguilles étaient les étoiles. On la fixa à quatre colonnes de pierre, elles-mêmes solidement plantées à huit mètres sous terre, jusqu’au socle rocheux, pour conserver une stabilité optimale. Allongé sur un petit matelas de cuir, un technicien datait l’observation du passage d’une étoile dans le méridien en respectant un intervalle de 23 heures, 56 minutes et 4 secondes. Un travail effectué 80 nuits par an sur 20 étoiles différentes pour établir la référence de temps avec une précision au dixième de seconde, comme le souhaitaient les fabricants de montres de la ville. « Mais la rotation de la Terre n’était pas un si bel étalon que ça. Beaucoup de facteurs le rendaient peu fiable, sans parler de la fonte des glaces aux pôles, qui en modifie la masse. L’horloge mécanique fut balayée par l’horloge à quartz, dès les années 1930. » On rénova l’horloge méridienne en 2008, et la voici de temps en temps caressée par des scientifiques en manque d’inspiration ou des enfants en visite scolaire.

La bonne longueur d’onde

Nous rejoignons la partie moderne de l’observatoire : des laboratoires où ronronnent une foule de systèmes de ventilation. François Meyer se saisit d’une petite bonbonne d’Inox siglée Hewlett-Packard, ce géant de l’imprimante grand public. « Cette invention est née il y a plus de 40 ans grâce à l’argent de l’armée américaine. En fait, c’est un quartz dans lequel on va asservir sur une transition atomique, en l’occurrence le césium. Elle est imbattable. » En (un peu plus) clair : une horloge atomique s’intéresse à l’énergie utilisée par un électron pour passer d’une couche de l’atome de césium à la couche supérieure. Cette variation d’énergie se calcule grâce à la fréquence de la longueur d’onde. C’est cette horloge qui détermine la position des sondes spatiales, en mesurant le temps que met l’aller-retour du signal envoyé : le principe du GPS.

 

© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie

© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie

 

Plus loin, dans une armoire vitrée, notre ingénieur s’empare d’un boîtier blanc aux trois diodes clignotantes. Un appareil Made in Besançon. « C’est avec ça qu’un autre laboratoire pourra conserver son horloge atomique chez lui sans avoir besoin de venir ici pour faire un étalonnage. Il peut le faire à distance et connaître en permanence son écart de fréquence par rapport à la référence nationale. »

Le césium ne fait pas tout. Pour affiner leurs résultats, les ingénieurs et chercheurs de Besançon s’appuient en parallèle sur des horloges plus récentes et plus performantes sur des courtes ou très longues périodes : soit trois horloges à saphir refroidi, ou « oscillateurs à saphir cryogéniques », et trois horloges Maser à hydrogène passif. L’oscillateur à saphir offre une marge d’erreur d’un demi-milliardième de seconde par jour. Tandis que « le Maser est comme un laser, mais avec des longueurs d’onde invisibles. Les pics de stabilité du Maser sont entre le césium et le saphir. C’est donc beaucoup plus sensible, mais aussi beaucoup plus cher » . On s’approche. « Ne touchez pas ! L’autre jour, un électricien venu faire de la maintenance a posé son sac dessus. J’ai failli m’évanouir. »

Je n’imagine pas une seule seconde perdre la référence temps.
- François Meyer, ingénieur à l’observatoire de Besançon

L’horloge parfaite, le Saint-Graal dans l’état actuel de nos connaissances, serait donc un hybride de ces différentes machines. « En prenant en compte les données de chacune et à partir d’un solide travail statistique, on aurait de quoi créer une horloge composite, qui éliminerait le bruit du césium et l’instabilité à long terme des cristaux de saphir. C’est un travail de recherche prometteur, mais sans application industrielle pour le moment. » Pour le moment seulement, car l’européen Galileo n’aura de cesse que de vouloir offrir un meilleur positionnement que ses rivaux états-unien GPS, chinois Beidou ou japonais Quasi-Zenith.

L’observatoire dispose enfin de trois systèmes de protection sophistiqués pour parer à toute coupure de courant, « dont les conséquences seraient désastreuses ». « Je n’imagine pas une seule seconde perdre la référence temps », murmure François Meyer, soudain solennel. « Ça nous ferait même sortir du BIPM ! » Le Bureau international des poids et mesures rassemble tous les nouveaux savoirs liés aux mesures et dispense l’heure le plus précise possible aux pays membres, calculée à partir des horloges les plus exactes au monde, dont celle de Besançon. « On diffère de cinq microsecondes de leur “temps papier” », reconnaît l’ingénieur. On déambule encore un peu. Dans une autre pièce, on découvre les équipements de contrôle de puissance des signaux émis par la Two Ways, une nouvelle parabole transférant toutes sortes de données vers l’observatoire de Paris. « C’est notre cordon ombilical avec la capitale, le lien qui prolonge notre chaîne métrologique vers le haut. »

Les pirates du temps

L’arrivée de la 5G et de tous ses objets connectés, pilotables à distance, ne tolère plus aucun décalage : le temps doit être identique partout pour une communication fluide et instantanée, pour ne pas que A parle en même temps que B. « On passe d’un besoin de fréquence extrêmement stable à un besoin de temps extrêmement stable. Un mètre de câble optique par exemple, c’est déjà cinq milliardièmes de seconde qui s’en vont et qu’il faut impérativement rattraper. » Garantir un temps stable partout suppose de se prémunir du risque de piratage.

« On commence à prendre conscience que leurrer le temps à distance, même une microseconde par jour, peut avoir des conséquences considérables. » Un chercheur de Besançon développe des technologies pour empêcher le piratage du positionnement satellite. « Il est facile de remplacer un signal par quelque chose de ressemblant. Le récepteur n’y voit que du feu et décale votre position dans le temps et l’espace. On en a fait l’expérience récemment : nous étions réunis dans une même pièce et notre confrère a réussi à déplacer de 800 kilomètres le positionnement GPS de tous nos Smartphones sans les toucher. »

Avant de nous quitter, devant une jolie horloge solaire qui a fait son temps, le photographe tente une question pernicieuse. « Au fond, qu’est-ce que le temps ? » Le chercheur répond du tac au tac. « C’est ce qui rythme les changements dans l’Univers, dans l’espace. C’est aussi une forme dégénérée de l’énergie, une projection de l’espace-temps sur la seule dimension temps. » Il s’agite, mais le temps presse. « Bon, je m’aventure sur des chemins sableux, à tantôt ! »

Posted in reportage | Leave a comment

Parution La Vie – En Anjou, dans les églises reconstruites

La Vie cour

 

REPORTAGE

La reconstruction controversée des églises d’Anjou

Publié le 01/08/2019 à 15h09 – Modifié le 01/08/2019 à 15h36 Jordan Pouille

<br />
	Détruite en 2013, l'église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté, édifiée en pierres de mauvaise qualité, menaçait de tomber en ruine. Remplacée en 2017 par un édifice contemporain, elle ne fait pas l'unanimité © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie<br />
Détruite en 2013, l’église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté, édifiée en pierres de mauvaise qualité, menaçait de tomber en ruine. Remplacée en 2017 par un édifice contemporain, elle ne fait pas l’unanimité © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie

Des églises du XIXe siècle ont été récemment démolies dans le département de Maine-et-Loire. Les nouveaux édifices ont métamorphosé le coeur des villages. Avec des résultats inégaux.

CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

A l’époque, la presse locale s’en était émue. Entre 2005 et 2013, de très nombreuses églises ont été détruites dans le département de Maine-et-Loire, une ancienne zone de chouannerie. De style néogothique, elles se ressemblaient toutes et étaient surtout dans un état déplorable. Ces paroisses de village dataient du XIXe siècle. Une époque qui avait connu un retour de la fièvre religieuse, qui faisait suite à un saccage des édifices pendant les guerres de Vendée.

En somme, ces églises étaient les témoins d’une histoire chargée. Devant ces projets de démolition, les experts du patrimoine religieux du XIXe siècle parlaient de scandale, disant en substance que si ces bâtiments étaient d’époque romane, ils auraient été rénovés et à l’identique. Le ministère de la Culture et les municipalités sont restés sourds à ces cris d’orfraie. Six ans après les faits, nous sommes retournés sur les lieux. Pour voir comment ces églises, repensées du sol au plafond, s’insèrent dans le paysage, et si les habitants se les sont appropriées.

De verre et d’acier 

En ce jour de juillet, un peloton de cyclistes du dimanche traverse Gesté (Maine-et-Loire) à vive allure, sans un regard pour un nouvel édifice qui semble faire partie du décor : l’église du village n’a pas deux ans et succède à une autre qui menaçait ruine. Nous observons cet ovni circulaire relié à un clocher ancien par un couloir de verre. Un vieil homme s’approche, un sac en osier à la main : « Elle est belle hein ? » On hésite : « Ça fait un peu… Un peu gymnase vous voulez dire ? C’est ce que je pense aussi. C’est ce que tout le monde pense ici. » Il disparaît.

Raymond, l’un des quatre sacristains, nous ouvre la porte. Il s’en va astiquer l’autel pendant que son épouse dispose des cierges neufs. « Rendez-vous compte que, pendant 10 ans, l’église était fermée tellement elle était vétuste. Nous sommes une commune de 2.700 habitants tout de même et nous devions sortir de Gesté pour chaque sépulture. » Après 30 ans d’avancées et de reculades, l’église Saint-Pierre-aux-Liens, bâtie en 1844, est finalement démolie en 2013. Seul le clocher et un morceau de la crypte sont conservés. « J’étais là et je peux dire que les démolisseurs en ont vraiment bavé. Sans parler des 289 tombes que l’on a découvertes en dessous, des fouilles qui ont coûté cher à la commune. On aurait dit que notre église ne voulait pas partir comme ça. » 

Ça fait un peu… Un peu gymnase vous voulez dire ? C’est ce que je pense aussi. 

La nouvelle peut accueillir 450 fidèles, contre plus d’un millier pour la précédente. À l’intérieur, un rétroprojecteur évite de devoir imprimer les chants et prières avant chaque messe. La sacristie s’est transformée en réfectoire cosy, avec toilettes accessibles aux fauteuils roulants. On discute du nouvel autel, assorti au nouvel ambon, conçus par deux compagnons du devoir visiblement férus de verre et d’acier. Le nouveau chemin de croix minimaliste s’accorde plutôt bien avec ces bancs de chêne à la couleur toute scandinave. « Ce sont les anciens bancs qu’ils ont fait poncer pour leur donner un coup de neuf. » Les agenouilloirs ont disparu dans la foulée.

 

La reconstruction controversée des églises d'Anjou
© © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie

 

Après un quart d’heure de palabres, nous voici en nage – qu’il semble loin le temps de la fraîcheur néogothique, propice au recueillement ! « Nul besoin de chauffer en hiver mais l’été, qu’est-ce qu’on transpire ! », regrette le sacristain en pointant les baies vitrées au sommet : « Regardez, il n’y a aucune ouverture, rien pour ventiler. » En regagnant la sortie, on aperçoit un cahier d’intentions de prières. À moins qu’il ne s’agisse d’un livre d’or ? La grande majorité des messages concerne l’architecture de l’église.

Et la gratitude côtoie la colère. « Nous découvrons agréablement ce beau coin de notre belle France. Puis cette église magnifiquement aménagée. Un lieu de prière revisité fort astucieusement », écrit une touriste. Juste en dessous : « C’est scandaleux d’avoir abattu une architecture d’époque pour construire une salle des fêtes ni plus ni moins. Cette église “new look” est la preuve de ce que sont capables de faire les politiques et autres architectes des temps modernes. » Le message du jour renverse la vapeur radicalement: « Cette construction moderne peut vous réconcilier avec la religion. Bravo. » Le sacristain a son avis. « Cette amertume, c’est à cause d’Internet. Cette démolition a fait le buzz et des gens de loin, qui n’avaient jamais mis les pieds ici, s’en sont indignés. L’église voisine du Fief-Sauvin a connu exactement le même sort 18 années plus tôt mais n’a souffert d’aucune opposition. » 

Le choeur conservé 

Le Fief-Sauvin : même architecture néogothique et même scénario : durant les années 1980 et 1990 s’enchaînent les chutes de pierres, puis les infiltrations. Une vétusté précoce qui conduit le conseil municipal à réclamer des devis tous azimuts, puis à hésiter entre une rénovation et la construction à neuf. En 1994, la commune opte pour la « restructuration lourde » de l’église, soit une démolition suivie d’une construction qui ne dit pas son nom. Le choeur ancien est conservé – après une opération de sablage pour lui rendre sa blancheur -, et la nouvelle église le recouvre comme une cloche à fromages. Plus petite, elle a aussi permis de libérer de l’espace pour offrir à la supérette mitoyenne un parking bitumé de six places et un parvis de l’autre côté, sur lequel flotte un drapeau européen.

Mais elle n’a pas épargné le village du fléau de la désertification commerciale : planté juste en face, le bistrot du village a fermé 10 ans plus tard, tout comme la boulangerie adjacente, désormais remplacée par un distributeur automatique de baguettes « tradition ». Denise Launay, agricultrice à la retraite et ancienne correspondante paroissiale, a bien connu l’époque de l’ancienne église, puis celle de sa démolition. « J’étais au conseil municipal, le maire a bien reçu quelques lettres anonymes, mais rien de plus. Les habitants avaient compris qu’il fallait démolir pour mieux reconstruire. Et puis on a su garder certaines choses, dont le bel autel de bois. » La forme avant-gardiste du nouveau bâtiment n’a pas décuplé la foi : « L’église n’est pleine que lorsqu’on enterre un jeune », reconnaît Denise.

Des panneaux solaires sur la toiture 

Installé à Angers, l’architecte Jean-Pierre Crespy, 47 ans, a notamment signé ces deux nouvelles églises. Pour lui, la démolition était, à chaque fois, inéluctable. « Pour construire ces deux églises, les tailleurs de pierre ont exploité une même veine de tuffeau de très mauvaise qualité. Je n’invente rien : à Gesté, les pierres s’effritaient, tombaient et durant sa décennie de fermeture, le casque était strictement obligatoire. Et puis j’étais là pendant la démolition du Fief-Sauvin. C’était très émouvant : une dame à côté de moi pleurait, elle me disait qu’elle n’allait pas à la messe, mais que c’était là qu’elle s’était mariée, là qu’elle disait au revoir une dernière fois à ses proches. L’église était comme une amie intime. Il m’a semblé important de préserver ce lien sentimental dans mes esquisses. »

Jean-Pierre Crespy relativise les critiques, souvent acerbes, dont il a été l’objet. « Il y a toujours eu des conservateurs, surtout en période de crise, c’est ainsi. Mais allez donc jeter un oeil à La Tourlandry. Par le passé, dans nos églises, les notables étaient assis aux premiers rangs et les paysans tout au fond : j’ai cherché à changer cela. » En août 2010, un incendie ravage l’église Saint-Vincent à cause d’un court-circuit. La charpente brûle, la voûte s’effondre. Elle rouvre ses portes pour la messe de Noël 2013, avec d’importants changements. L’aspect extérieur reste fidèle au style néogothique, même si l’on découvre des panneaux photovoltaïques sur la moitié de la toiture. « Ils nous rapportent chaque année 12000 EUR et permettent d’assurer le bon entretien du bâtiment, explique le maire, Joseph Ménanteau, gendarme à la retraite. J’étais adjoint pendant l’incendie et c’est à moi que l’on confia le dossier de la reconstruction. Sans le soutien de la paroisse et la bienveillance de l’expert de l’assurance, nous n’aurions jamais fait une chose aussi belle. »

Une large tribune surplombe la nef. Les nouvelles charpentes donnent l’impression d’envelopper les fidèles, de les protéger comme dans un cocon. Le plafond est partout recouvert d’un revêtement acoustique pour magnifier les chants liturgiques. Une partie de l’église accueille la nouvelle bibliothèque municipale, qui dispose de sa propre entrée. Un morceau de l’ancienne sacristie est devenu un salon avec kitchenette pour permettre aux familles de partager un café avant ou après une messe. « Je ne suis pas certain que les maires à venir, la nouvelle génération, auront la même envie de protéger nos églises. Je suis soulagé qu’on ait fait le maximum. » L’église a reçu le prix départemental d’architecture en 2014.

Trop coûteux pour les mairies 

La commune de Saint-Gemmes-d’Andigné a failli connaître la même aventure, avec l’annonce en 2013 d’une démolition de son église du XIXe siècle – elle-même construite en lieu et place d’une église du XIIe siècle – et la présentation du projet architectural : un bâtiment circulaire en béton coiffé d’un toit en zinc. Dans cet ancien haut lieu de la chouannerie, les nombreux partisans de la préservation de l’église obtiennent un gel du processus, puis l’inscription du bâtiment au titre des monuments historiques un an plus tard. « C’est le dernier recours des conservateurs. Cela permet de tout figer, mais la rénovation à l’identique aura un coût tout aussi élevé, si ce n’est plus », soupire l’architecte. Saint-Lambert-du-Lattay, son musée de la Vigne et du Vin d’Anjou quarantenaire et ses vignobles à foison.

Jusqu’à l’arrivée de l’autoroute A87 en 2002, des centaines de poids lourds de fruits et légumes traversaient le village par la départementale pour rejoindre Rungis. « Et cela faisait trembler et se fissurer notre église », se souvient Jean-Paul Foulonneau, qui chaque jour vient ouvrir et fermer ses portes, en se signant devant la statue de sainte Philomène, très en vogue jusqu’au début du XXe siècle. « L’ancien maire n’était pas partisan de travaux tant il craignait pour les finances de la mairie. » Le salut vient de la naissance fin 2015 d’une nouvelle commune, Val-du-Layon, fruit du rattachement de Saint-Lambert-du-Lattay à Saint-Aubin-de-Luigné. Les budgets fusionnent et un financement pour le chantier est enfin voté. Depuis quelques mois, un échafaudage de 52 mètres de hauteur enveloppe le clocher décrépit dont un tiers a déjà été démonté pour être refait… à l’identique. Jean-Paul Foulonneau de préciser : « Et j’ai convaincu le maire d’exposer la croix restaurée pour que les habitants puissent l’admirer de près avant qu’elle ne soit fixée là-haut à jamais. »

Posted in la vie, reportage | Tagged , | Leave a comment

Parution La Vie – Chez les derniers habitants du Mont-Saint-Michel

Jordan Pouille mont saint michel

Jordan Pouille mont saint michel3855_014-019_3

Posted in reportage | Tagged | Leave a comment

Parution – Le Monde – Reportage – Les Chinois du Loir-et-Cher

PAGE-127928 chinois loir et cher

Posted in politique | Leave a comment

Parution – Le Monde – Reportage à la maison d’arrêt de Tours #canicule

images

La canicule en prison : « A un moment, j’avais les étoiles qui montaient »

A la maison d’arrêt de Tours, où le thermomètre affichait 40 °C vendredi, détenus et surveillants tentent de faire face à la chaleur dans une prison en sureffectif, mais où la climatisation a enfin investi les parloirs.

Par  Jordan Pouille

Il fait 40 °C aux abords de la maison d’arrêt de Tours, édifiée en plein centre-ville. Les grillages qui rehaussent les murs de son terrain de football sont sertis de pochons multicolores, autant de projectiles jetés depuis la rue de la Prévôté mais ayant raté leur cible. Sous bonne escorte, on traverse le parloir dont les six cabines sont, depuis vendredi 28 juin au matin, dotées de la climatisation. « L’été, tout le monde suffoquait et des mamans n’amenaient plus leurs enfants à cause de ça, dit un surveillant, avant d’enfiler ses gants de palpation. La fraîcheur, c’est le meilleur moyen pour baisser la tension. » 

Construite en 1934, la prison compte 112 cellules avec lavabos, réparties sur trois niveaux. Les portes sont en chêne massif d’un côté, en fer de l’autre. « Nous sommes en sureffectif, vous ne trouverez que des lits superposés de deux ou trois niveaux. Mais, au moins, il n’y a pas de matelas au sol », prévient Christophe Tribouillard, capitaine pénitentiaire et adjoint au chef d’établissement. Jusqu’à cette année, à part celles réservées aux huit mineurs, aucune cellule ne comptait de prise électrique en dehors d’une sortie pour le téléviseur. Les nouvelles prises, actuellement en cours d’installation, vont enfin permettre aux détenus d’y brancher un ventilateur ou un frigo de location. Depuis le début de l’épisode caniculaire, les prisonniers les plus âgés ou chétifs ont été déplacés dans les cellules du rez-de-chaussée, là où il fait plus frais. Berevan*, 67 ans dont quarante-six en France, en fait partie. Ce Kurde râle sur ses appareils auditifs toujours sous scellés puis embraie sur la canicule. « J’ai mis une serviette trempée à la fenêtre car le soleil cogne dur dès midi. Mais on ne va pas se plaindre. Là d’où je viens, aux portes du désert, c’est la canicule de mars à novembre. »

« La coursive, l’un des rares endroits où l’on respire ces temps-ci »

Igor, incarcéré depuis un an dans l’attente de son jugement, travaille à la maintenance contre quelques euros. Les gardiens le sollicitent pour un robinet cassé, une poignée branlante ou un coup de pinceau. « Comme je n’aime pas aller en promenade dans la cour, ce job me permet de sortir et de passer du temps dans la coursive, le long des cellules, un des rares endroits où l’on respire ces temps-ci. »L’homme partage 9 mètres carrés avec un détenu plus âgé. « Je lui ai laissé le lit du bas, un peu plus frais. » Il se tourne vers Nelson Francomme, le chef des détentions :

« Chef, je sais bien qu’on n’est pas là pour rigoler, mais à travers la grille de ventilation on ne sent rien, aucun air ne circule. Moi, je fais du diabète, alors hier, pendant un moment, j’avais les étoiles qui montaient ? 

— C’est peut-être bouché, on va regarder ça », lui répond le fonctionnaire pénitencier.

Dans la cour, rares sont les détenus à faire des pompes ou les cent pas : la plupart rasent les murs pour embrasser l’ombre du préau. Contrairement à la maison d’arrêt de Blois, celle de Tours n’offre pas de brumisateur. Alors on laisse un robinet couler, pour créer une pataugeoire et rafraîchir un peu cette dalle de béton. Ce soir, comme à midi, chaleur oblige, chacun mangera un repas froid.

En quittant la maison d’arrêt, on croise un dernier gardien, délégué syndical SPS (Syndicat pénitentiaire des surveillants). « Vous pourrez écrire que cela fait des années qu’on demande à l’administration un vrai attirail pour empêcher les colis projetés depuis la rue. Les jeunes, dans la cour, ils se font la courte échelle pour les récupérer. Quand on est cinq et qu’ils sont quarante, on ne peut pas faire grande-chose. » Son collègue abonde : « L’autre jour, j’ai trouvé une pince coupante. On est même tombé une fois sur de la coke. Mais c’est surtout du cannabis. La fumette sous 40 °C, c’est jamais très bon. »

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/29/la-canicule-en-prison-a-un-moment-j-avais-les-etoiles-qui-montaient_5483188_3224.html?fbclid=IwAR2ksv7JrX7BZCb4gziXIBwXh6z1tOf-EkXpZ_qdA8OzmyzKygPzQPqD01g 

 

Posted in politique | Leave a comment

Parution – La Vie – Déambulation au Clos Lucé

pascal Brioist la vie clos luce amboise Pouille jordan

clos luce Pouille jordan amboise la vie reportage

Posted in reportage | Leave a comment

Dans leur usine sarthoise, des ouvriers licenciés continuent d’espérer «pour ne pas mourir comme des chiens»

MEDIAPART_charte_graphique.ai 

machines-en-veille- Mediapart.fr

A Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, les salariés licenciés de la papeterie géante d’Arjowiggins n’ont pas abandonné leur usine. Ils maintiennent les machines en veille, dans l’espoir d’un sursaut de l’État.

Bessé-sur-Braye (Sarthe), de notre envoyé spécial.– Deux mannequins pendus, des croix blanches alignées de chaque côté de la chaussée, un « patron = meurtrier » peint en lettres rouges sur les murs extérieurs : rien n’a bougé aux abords de l’usine de papier Arjowiggins de Bessé-sur-Braye (Sarthe), depuis l’annonce de sa liquidation judiciaire le 29 mars dernier. Un décor lugubre qui a manifestement dissuadé Jacqueline Gourault, la ministre de la cohésion des territoires, de s’en approcher. Lors d’une récente visite de soutien à l’industrie sarthoise, elle évita cette papeterie bicentenaire pour qui le glas avait sonné.

L’usine, propriété d’une holding financière jusqu’à sa cession, fut pourtant le fournisseur des affiches de papier ignifugé du métro londonien, un des leaders de la carte à jouer et le fabricant exclusif des cartes Pokémon à collectionner. Le PDG du groupe a ordonné l’arrêt de la production deux jours après l’annonce du redressement judiciaire le 8 janvier. « J’étais de l’après-midi », se souvient Stéphane, un employé. « On était en train de remplir les cuves de pâte à papier, j’avais des compos dans les pulpes que je commençais à peine à envoyer. À 15 heures, le téléphone a sonné : “On arrête l’usine, terminé”. J’ai été abasourdi. »

Le 24 avril, l’un des 568 salariés mis au chômage s’est suicidé quelques jours après avoir reçu sa lettre de licenciement. Il avait un enfant, et trente-trois ans de maison.

Malgré la fermeture, personne n’a encore éteint les néons de la « papèt’ ». Une trentaine d’anciens salariés, ingénieurs ou contremaîtres payés à 150 % de leur ancienne paye par le mandataire judiciaire, se relaient jour et nuit. Ils ont déjà dressé l’inventaire des machines et engins de manutention, évalué le stock des matières premières, repéré tous les déchets et fait expertiser la valeur des machines. Quand ils ne chargent pas les camions d’anciennes commandes à honorer, ils tuent le temps dans les bureaux, devant des écrans de télésurveillance. Ils sont la « cellule de garde ». 

« Mais n’y a-t-il pas, parmi eux, des gens qui nous savonnent la planche ? se demande un ouvrier. Parce que quand ils nous annoncent trois camions, il y en a sept qui débarquent. Il suffit qu’une seule machine parte en catimini, qu’un seul maillon de la chaîne de production disparaisse et on est mort. » Avec une douzaine de camarades vigilants, il joue les sentinelles devant l’entrée principale, sous un abri. Un pot à tabac, un thermos de café et quelques saucisses froides s’étalent sur une table pliante. Ils forment, pour ainsi dire, la « contre-cellule de garde ». 

« Vous voulez visiter l’usine ? Tant qu’on est là, profitez-en. » S’ensuivent trois bonnes heures de déambulation guidée, qui permettent de prendre la mesure d’un gâchis industriel. À Bessé-sur-Braye, quatre usines dont une filature et une imprimerie ont fermé ces dix dernières années, entraînant la perte de 330 emplois. « Nous sommes isolés, loin des axes routiers. Heureusement, il y a encore Arjo, sinon la commune pourrait disparaître », disait en 2012 le maire de la commune. À chaque fois, Arjowiggins – aux carnets de commande pleins — servait de bouée de secours pour les chômeurs dont les contraintes les empêchaient de quitter le territoire.

Les bâtiments de la papeterie s’étalent sur sept hectares, une rivière tumultueuse traverse le site. Le premier hangar est déjà hors normes : une montagne de balles de pâte neuve de 250 kilos chacune, en provenance de forêts scandinaves ou sud-américaines, avoisine une autre montagne de pâte à papier recyclé, produite dans une usine Château-Thierry, elle aussi du groupe, mais récemment cédée à un papetier allemand.

La machine à papier no2 et sa grande sœur, la no3 sont deux cathédrales d’acier qui, ensemble, inondaient le monde d’un papier couché – idéal pour imprimer des photos – de la meilleure qualité. La 3 est aussi haute qu’un immeuble de quatre étages et atteint 200 mètres de long. On y grimpe par un dédale d’escaliers métalliques. Le flux de pâte arrive à la « caisse de tête », pour mieux s’étaler sur une « toile de formation », toute bleue, et former une grosse feuille de papier, épaisse et gorgée d’eau.

« Moi, quand je vois ça, j’ai mes poils qui se hérissent », dit Michael, un colosse. Laurent, son collègue, poursuit : « Tout le boulot de la machine à papier consiste à étaler et enlever l’eau ajoutée en amont. On passe de 1 % de fibres et 99 % d’eau à 3 % d’eau et 97 % de fibres à l’arrivée. »

Le savoir-faire est partagé par des techniciens aux appellations uniques : un “gouverneur” qui surveille l’épuration, un “sécheur” et ses cylindres alimentés en vapeur, un “conducteur général” et un “conducteur des cassés”, qui réintroduit le moindre déchet interne dans le cycle de fabrication. Au bout du rouleau, dans un vacarme assourdissant, une bobine de papier était attendue.

Lorsqu’elle atteignait 25 tonnes, après 40 minutes seulement, on la déplaçait vers la machine suivante, la « coucheuse ». Grâce à une valse de rouleaux compresseurs, les travailleurs pouvaient changer la texture, l’épaisseur et l’apparence du papier, selon les besoins. Toutes ces machines ronronnent et clignotent encore. Une fine poussière blanche recouvre les écrans de contrôle : tout est en veille.

« Il faudrait les ingrédients nécessaires pour faire mes sauces, soit du latex, de l’amidon, du carbonate… Mais une journée suffirait pour tout remettre en marche ! » assure Laurent, le chef de « cuisine » qui se demande tout de même s’il aura la force de se remettre aux 5×8, soit deux matinées, deux après-midi, deux nuits suivies de quatre jours de repos. « Si l’usine reprend, on sera quelques anciens à ne pas vouloir être ré-embauchés parce que c’est un rythme éprouvant. Mais ceux qui resteront ne feront que du papier qualitatif, pas du prospectus. Alors l’usine sera vraiment rentable. »

Les salariés reprochent à Pascal Lebard, le PDG de Séquana Capital, d’avoir gaspillé les 200 millions d’euros d’argent public injectés par la Banque publique d’investissement (BPI) – qui détient 15,42 % du groupe – et accéléré la chute de la production papier pour que s’affranchisse Antalis, le bras commercial d’Arjowiggins, devenu leader européen de la distribution de papier.

« Nous vendions 30 à 40 % de notre papier à perte, le papier glacé, pour qu’on reste compétitif, mais ça n’empêchait pas Antalis de se prendre une grosse marge en le revendant. Surtout que de nombreuses commandes ne transitaient même pas vers leurs entrepôts », affirme un ouvrier amer devant des bobines emballées, étiquetées Antalis et promises à une imprimerie polonaise. « Des routiers nous disaient qu’ils allaient directement vers les imprimeries. Alors Antalis était payé à quoi faire ? »

Depuis l’arrêt de la production, Antalis propose à ses clients imprimeurs français du papier recyclé autrichien, d’un papetier sud-africain. « Pour l’instant, ce n’est pas la même chose. Le toucher n’est pas le même. Je ne vous parle même pas des cartes à jouer », assure Laurent, le chef de « cuisine », en expliquant les spécificités selon les pays demandeurs. « Entre les fines feuilles cartonnées, on mettait de la colle bleue pour les clients japonais, de la rouge pour les Turcs. Et de la noire bien épaisse pour les casinos de Las Vegas… » Un filtre idéal pour ne pas exposer son jeu.

Naturellement, cette fermeture brutale assomme déjà plusieurs commerçants et artisans de Bessé-sur-Braye et des environs. Le fabricant de palette sur mesure s’est retrouvé avec 200 000 euros d’impayé et a dû licencier. L’électricien qui intervenait à toute heure, à la moindre défaillance du transformateur, a perdu son principal client. L’opticien qui fournissait les ouvriers en lunettes de sécurité fait grise mine. Dolorès Bourgouin tient la boulangerie-pâtisserie du Pétrin qui chante à Bessé, rue Jean-Jaurès. « Depuis l’arrêt d’Arjo, mes ventes de casse-croûte ont chuté de moitié. Alors j’ai renoncé à refaire la devanture et je ne reprendrai plus de jeune en alternance. Maintenant, on serre les dents. »

À Saint-Calais, une commune voisine, la bijoutière âgée venait tout juste de retrouver un repreneur, qui se ravisa à l’annonce de la fermeture d’Arjowiggins. « Pour faire changer une pile de montre et remplacer un bracelet, c’était elle ou Vendôme, à 30 km », regrette Béatrice, la cinquantaine. Salariée d’Arjo depuis trente ans, au service des expéditions, elle est retournée à l’usine pour récupérer ses derniers Chèques-Vacances. « Je serai sans doute au Smic, avec zéro ancienneté, mais je réfléchis à devenir aide à domicile auprès des personnes isolées, car, ici, c’est tout ce qui va rester. Je serais prête à démarrer tout de suite, mais le prestataire de Pôle emploi nous tanne pour suivre des formations en tout genre. Je lui ai pourtant bien expliqué que je ne quitterai pas la vallée : mes parents sont très âgés. »

Depuis un mois et demi, une pétition circule sur les marchés comme sur la Toile pour obtenir une nationalisation provisoire – à l’instar du chantier naval STX à Saint-Nazaire en 2017 – le temps de retrouver un acheteur sérieux. Forte de 8 900 signatures, elle sera remise au préfet de la Sarthe lundi 17 juin à midi, en présence de toutes les confédérations syndicales et d’élus locaux. « Parce qu’on refuse de vivre dans un désert et d’y mourir comme des chiens », justifie Nadia Mattia, habitante retraitée du petit village voisin de Lavenay et à l’origine de cette mobilisation.

Posted in economie, mediapart, reportage, societe | Tagged , , , , , , , | Leave a comment

Mme Li et la dentelle de Calais: récit d’un fiasco industriel

MEDIAPART_charte_graphique.ai

Racheté il y a trois ans par un groupe chinois qui lui promettait la lune, Desseilles, l’un des derniers fleurons de la dentelle calaisienne, vient d’être placé en redressement judiciaire. Récit d’un fossé d’incompréhensions.

Jeudi après-midi, Renato Fragoli, représentant des salariés de Desseilles, est sorti par la grande porte du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, tandis que la patronne Cloris Li et ses avocats parisiens s’esquivaient par l’arrière. Une soixantaine d’hommes et de femmes, quinquagénaires, attendait le jugement, celui que réclamait aussi la direction : un redressement judiciaire. « On obtient trois mois, les gars, on va pouvoir souffler, car on est tendus comme des arbalètes ! Mais il faut un vrai projet industriel, vous le savez, car ce qu’on veut, c’est bosser. On était 73 familles à espérer cette décision. » L’humeur n’est pas aux applaudissements.

Catherine, peau de nacre et lunettes sombres, est dessinatrice chez Desseilles depuis 1986. De sa patronne, elle dit : « On aurait dit une princesse avec un beau jouet offert par son papa. Madame Li ne savait pas s’en servir, elle l’a cassé et maintenant elle s’en va. »Un résumé pétri d’amertume.

 

Devant le tribunal de commerce, jeudi 6 juin 2019. © Jordan PouilleDevant le tribunal de commerce, jeudi 6 juin 2019. © Jordan Pouille

Fondée en 1847, l’une des dernières usines de dentelle de Calais fut rachetée fin mars 2016 par le groupe chinois Yong Sheng pour 300 000 euros. Pendant trois ans, le groupe a payé les salaires et le loyer rubis sur l’ongle, 250 000 euros en moyenne, puis, brutalement, il a décidé d’arrêter les frais. Dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, il prétextait une impossibilité de sortir des capitaux de Chine pour financer une entreprise étrangère, a fortiori déficitaire et de « basse » technologie.

Cette firme de Hangzhou (province du Zhejiang) produit du textile synthétique en rouleaux depuis 1993. Plus tard, elle a ajouté la fabrication d’imprimantes 3D et le placement financier à son éventail d’activités. Avec l’acquisition de Desseilles, Yong Sheng s’offrait sa première usine en Occident. Son fondateur Cheng Li, dans les petits papiers des officiels communistes du Zhejiang si l’on se fie aux articles de presse locaux relatant d’innombrables cérémonies, décida d’y envoyer à la présidence Cloris Li, sa fille, sortie diplômée de l’université polytechnique de Hong Kong quatre ans plus tôt.

L’auteur de ces lignes a rencontré la jeune femme en décembre 2017 puis en mai 2018, au milieu des métiers à tisser, avec l’espoir de documenter cette rencontre entre deux mondes. Des ouvriers en bleu de travail lui faisaient la bise dans les couloirs décatis et Cloris Li, enveloppée dans son carré Hermès, promettait d’ouvrir à Desseilles les portes hermétiques du marché chinois, de moderniser l’outil, de développer la vente en ligne. Elle changea le logo, apporta un scanner, améliora l’éclairage des machines pour soulager la vue des techniciens vieillissants et organisa une exposition à Shanghai… avec des pièces et des dessins de valeur : certains ne revinrent jamais.

Puis au printemps 2018, l’atmosphère se raidit : Cloris Li remercia son chauffeur-interprète, une Chinoise installée depuis longtemps en France, très appréciée des salariés pour sa simplicité et son franc-parler. Elle recruta, en qualité de vice-présidente, Louise-Chen Zhou, formée en France et cadre chez SunCity Group, une société basée à Tremblay-en-France et produisant en Chine des vêtements sous licence Avengers, Game of Thrones ou encore Disney.

Sous ses vastes hangars de tôle, Desseilles n’a rien d’un parc d’attractions mais le lieu vaut le détour tant il mêle une production classique de dentelle sur des métiers électroniques de type Jacquard et une production traditionnelle sur des métiers de type Leavers, des colosses de fonte assourdissants datant du XIXe siècle et qui ne sont plus fabriqués aujourd’hui.

À la Cité internationale de la dentelle et de la mode, édifice calaisien futuriste inauguré en 2009, on explique, outils multimédia à l’appui, que la dentelle Leavers est « la seule qui parvient à reproduire le travail des doigts agiles des dentelières ». Cette dentelle noble nourrit les fabricants de lingerie renommés tels Aubade et Chantal Thomass. « C’est d’une solidité et d’une finesse incomparable ! J’en ai acheté pour ma femme il y a 15 ans, elle les porte encore », raconte Olivier, 50 ans, esquisseur chez Desseilles « passé par presque toutes les dentelleries de Calais à Caudry », dont celles où, malgré la crise accélérée par la levée des quotas d’importation sur le textile chinois en 2005, « les patrons se comportaient comme des rois du pétrole et osaient même revendre des métiers à tisser d’occasion vers la Chine et la Corée ».

Les ateliers Desseilles sont voisins de la dernière teinturerie calaisienne, Color Biotech, elle-même en redressement judiciaire, après avoir déjà beaucoup licencié. Les grandes surfaces de vins et spiritueux pour touristes britanniques complètent le périmètre. L’an dernier, un long mur de béton rehaussé de fil barbelé à lames de rasoir est venu encercler la station de service Total mitoyenne et son parking à camions en partance pour l’Angleterre. « Ça, c’est pour les migrants », nous confie la caissière.

Grisée par une poussée de commandes provisoire, Madame Li refusa de recruter des intérimaires… pour mieux embaucher. « On ne va pas se plaindre mais c’était quand même insensé. On était en difficulté chronique et on passait de 60 à 73 salariés en quelques mois. Moi, j’avais 53 ans, je postulais pour un CDD et on me proposait un CDI direct, quelle aubaine ! » dit un ouvrier-ourdisseur, sur le parking de l’usine. Son collègue, licencié sous l’ancienne direction, fut même réembauché, avec l’ancienneté.

« Vous travaillez pour le prestige »

Olivier l’esquisseur intégra également Desseilles sous l’ère chinoise. « Je suis arrivé trois mois après l’arrivée de Madame Li. Je quittais une société qui venait d’être liquidée. On me proposait 2 600 euros net, le même salaire depuis 15 ans, mais je n’allais surtout pas me plaindre. Le premier jour, j’ai fait le tour de l’usine avec l’un des anciens dirigeants. Je lui ai dit : “Tu te rends compte de l’état des machines que tu vas laisser ?” Il m’a sorti : “T’inquiète pas, ils n’y verront jamais rien parce qu’ils n’y connaissent rien.” Alors, pour moi, les Chinois se sont fait avoir : ils ont acheté une mariée déjà bien habillée. » La direction ne procèdera à aucun audit : ni sur les machines, ni sur les finances. Et ne procédera jamais aux investissements nécessaires, estimés récemment à 400 000 euros.

« C’est simple, tous les devis de rénovation envoyés par nos tullistes restaient lettre morte. Pour les machines Leavers, il fallait juste 80 000 euros pour la maintenance et le retour sur investissement aurait été immédiat. Quel gâchis ! » Des salariés racontent comment, dans ces conditions, les délais de fabrication s’allongeaient jusqu’à l’absurde. « Pour obtenir 10 bonnes pièces, il fallait en produire 15 au minimum. » Ou alors : « À l’arrivée, on sortait des trucs invendables, alors que les dessins étaient prêts depuis longtemps. » Ou enfin : « Chez Noyon [le principal concurrent – ndlr], on commençait le dessin et on livrait la marchandises trois semaines plus tard. Chez Desseilles, avec les Leavers qui se bloquaient sans cesse, ça prenait deux mois ! » Les préconisations répétées d’aménagement de plusieurs postes de travail par la médecine du travail n’ont semble-t-il pas été entendues. Les sièges de bureau cassés et hors d’âge n’étaient jamais remplacés.

 

Cloris Li dans l'usine. © Jordan PouilleCloris Li dans l’usine. © Jordan Pouille

Sans surprise, l’espoir collectif d’un accès privilégié au marché chinois, à cette clientèle aisée amatrice de Made in France, s’est avéré chimérique. « Avant l’arrivée de Madame Li, nous vendions déjà pour Aimer, une marque basée à Pékin. Mais avec elle, c’était le comble : leurs commandes ont chuté. On ne va pas me faire croire que nous n’étions pas capables de produire de la dentelle de luxe pour la Chine ! », confie une opératrice qualité.

« C’est pour ça que pas plus tard qu’il y a deux mois, lors d’une réunion du CE, l’un de nous a demandé à la vice-présidente quel était notre seuil de rentabilité. Vous savez ce qu’elle lui a répondu en souriant ? “Ce n’est pas important. Vous travaillez pour le prestige, pour l’image de marque.” Pour nous, ça n’avait pas de sens. C’est là qu’on a compris que Desseilles allait imploser. »

Hugo Winckler est avocat d’affaires à Neuilly-sur-Seine. Il accompagne les investisseurs chinois dans leurs transactions et tourments administratifs. Sollicité brièvement lors du rachat de Desseilles, il explique que le rachat par des Chinois d’entreprises françaises en difficulté est de plus en plus rare, mais il reconnaît que, dans certains cas, « ces patrons chinois cherchent à arborer une filiale à l’étranger. Cela permet d’obtenir une posture internationale juste avant une valorisation boursière en Chine par exemple ». Yong Sheng était pourtant déjà cotée à Hong Kong.

Le faire-valoir français de Yong Sheng ne bénéficiera pas des méthodes éprouvées de gouvernance chinoise, celles des entreprises modernes, où la compétition en interne est valorisée. Madame Li décide au contraire de placer deux des trois anciens propriétaires à des postes de direction décisifs (commerce et création), fonctions qu’ils occupaient déjà, avec un succès relatif. « C’était, disaient-ils, pour faciliter la transmission mais ils nous mettaient des bâtons dans les roues. L’un d’eux imposait une politique de création qui ne correspondait plus à l’époque actuelle, tout en s’octroyant un salaire mirobolant, à cinq chiffres. Il facturait aussi ses services à une autre société, en Espagne. Tout ça, ç’a été découvert par hasard, dans des poubelles. Quand Madame Li a mis le doigt dessus fin 2017, ça n’a pas duré, elle l’a viré ! Moi, j’avais l’impression qu’il restait pour continuer à plomber la boîte et peut-être récupérer le bébé derrière. On ne sait pas », dit un salarié. On reprocha au directeur commercial de ne pas aller chercher les nouvelles commandes, de ne plus rencontrer ses clients, tout en privant sa collègue de son précieux fichier. « Au bout du compte, on n’avait personne pour trouver les clients à l’international. Nos rivaux s’étonnaient même de ne plus nous voir dans la compétition. Lui, il aura fallu deux ans pour l’éloigner », apprend-on.

Natacha Bouchart, maire de Calais, va en Chine

Dans un contexte morose, Desseilles s’appuie sur des commandes cycliques, rythmées par la solidarité de la profession. Les Aubade, Chantelle, Simone Pérèle font ainsi tourner les commandes parmi les derniers fabricants de dentelle Leavers comme Noyon, Codentel à Calais ou Sophie Halette, Solstiss et Jean Bracq à Caudry. « Afin de nous maintenir à flot chacun son tour, dit une ouvrière. Comme ce n’était pas notre année pour les Leavers, on a connu une chute. Mais on se maintenait plutôt bien sur les Jacquards. »

À une demi-heure de route de l’usine, et en dépit des cris intempestifs de goélands, le trottoir du tribunal du commerce devient exutoire. Les instructions subites et mal digérées remontent à la surface. « Un jour, Madame Li nous demanda une écharpe tricotée d’1 m 50 de long. Elle disait que c’était pour elle et pour ses amies riches qui l’achèteraient sans doute 400 euros », se souvient Évelyne, affectée aux ventes. « Avec les moyens du bord et cette peine à obtenir des sous pour les fournitures, comme c’était laborieux ! Il a fallu deux mois pour faire le dessin à quatre, un mois pour perforer le carton qui servait à programmer la machine. Et on ne sait pas ce qu’elle a fait de tout ça. On ne savait jamais rien. Il n’y avait aucune communication, sauf lorsqu’elle avait besoin de quelque chose en urgence. Est-ce comme ça que les choses fonctionnent en Chine ? », nous demande Catherine, la dessinatrice.

« Comme c’est la patronne, je ne disais rien, mais Madame Li me demandait souvent d’envoyer nos dessins vers la Chine. Ce n’était pas plus gros qu’une pièce jointe classique. Sur l’adresse mail, il était écrit “Hua Ling” », explique-t-elle.

Hua Ling est un fabricant de dentelle et teinturier basé à Xiamen, dans la province du Fujian, au sud de la Chine. Deux cents tonnes de dentelle sortent de cette usine tous les mois, pour rejoindre des manufactures de lingerie au Bangladesh, au Vietnam et en Thaïlande notamment. « Au départ, Cloris Li n’allait chercher que des dessins anciens. Puis les dessins qui l’intéressaient étaient de moins en moins anciens. Or, ceux-là devaient rester en réserve pour nos gros clients. Certains dessins qu’elle me demandait d’expédier étaient si récents qu’ils n’avaient pas encore été envoyés au client ! Vous imaginez ? Mais madame Li s’en fichait, elle faisait son petit marché. J’ai bien dû en envoyer une centaine à sa demande. »

Le délégué syndical Renato Fragoli fut alerté : « Nous savions qu’une partie de la production de notre collection était produite en Chine pour certaines commandes, mais l’argent ne revenait jamais à Calais, alors que nous en avions tellement besoin. Pas même un euro de royalties. J’imagine que tout revenait au groupe Yong Sheng, mais dans quelle ampleur ? C’est l’opacité totale. »

En consultant une base de données chinoise, on découvre que le groupe Yong Sheng a déposé en Chine trois marques en relation avec Desseilles : soit le nom « Desseilles » en mai 2017, son équivalent phonétique en mandarin le mois suivant et « Dentelle Royal »en août 2018. M. Fragoli, secrétaire du CE, tombe des nues. Il n’en savait rien. « Et maintenant qu’ils partent, vont-ils vraiment abandonner ces marques ? En douce, la vice-présidente était allée photographier les dessins d’archives le jour de l’audience. Ils font ça maintenant, car rien ne les en empêche. Ce sera moins facile quand viendra l’administrateur, pendant le délai du redressement. »

 

Le groupe Yongsheng a déposé trois marques en Chine : "Desseilles" en mai 2017 dans les catégories fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; 黛萨尔 (équivalent phonétique en caractères chinois) : fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; "Dentelle Royal".Le groupe Yongsheng a déposé trois marques en Chine : “Desseilles” en mai 2017 dans les catégories fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; 黛萨尔 (équivalent phonétique en caractères chinois) : fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; “Dentelle Royal”.

 

Le divorce est donc consommé entre la présidence et les travailleurs de Desseilles. La maire de Calais, Natacha Bouchart, espère que les derniers matériaux seront bien achetés pour continuer de produire. « Les salaires vont être versés par le régime AGS pendant trois mois, mais il faut souhaiter que le père de Cloris Li envoie bien les 200 000 euros nécessaires pour honorer plus de 600 000 euros de commandes restantes, explique la maire, qui avait voyagé jusqu’en Chine fin mars pour rencontrer le paternel. Il m’assurait alors que Yong Sheng ne lâcherait jamais Desseilles, tout en confiant qu’il lui était devenu très difficile de sortir des capitaux de son entreprise et qu’il puisait dans sa cassette personnelle. »

Une réunion entre le sous-préfet et le président de région Xavier Bertrand est annoncée le 14 juin pour tenter de trouver un avenir à Desseilles et plus généralement à la dentelle calaisienne, si menacée. « Certains diront que c’est l’Arlésienne, puisque nous en parlons à chaque redressement, mais la meilleure solution serait une mutualisation des forces, un regroupement des dernières entreprises en une seule et solide entité, pour que tout le savoir-faire reste à Calais. » Avec une perte d’emplois importante à la clé, en attendant le sursaut.

Car la ville entretient un vivier de futurs travailleurs, grâce au maintien d’un établissement de formation unique en France, pour une douzaine d’étudiants : il mène en trois ans vers un bac pro « pilote de ligne de production en dentelle ». Le lycée professionnel qui la dispense vient même de s’équiper d’un métier à tisser à commande numérique, « pour être au plus proche de ce qui se fait dans les entreprises du secteur », assure le proviseur.

Une formation qui n’aurait pas été de trop pour la présidente Cloris Li : il y a quelques semaines, elle s’intéressait enfin au fil, au chemin qu’il parcourt sur un métier à tisser, entre les peignes, les chaînes et les grosses bobines. Elle posa des questions techniques à des salariés médusés mais coopératifs. « Au bout de deux ans et demi ! Ah ça non, Cloris Li n’était pas à sa place », regrette l’un d’eux. Privés de dirigeants, les salariés aimeraient tout de même que Desseilles fasse bonne figure au prochain salon « Interfilière » des métiers de la lingerie qui se tiendra Porte de Versailles dans un mois.

Le tribunal de commerce a promis une audience intermédiaire le 18 juillet, pour s’assurer qu’un repreneur est activement recherché.

Posted in France, mediapart | Leave a comment