Note de lecture | Chine: le grand bond dans le brouillard

On sentait poindre, en Chine, le réveil d’une société civile. A la manière d’un TED Talk, un documentaire en ligne d’1h40 démontrait début mars l’ampleur de la pollution de l’air en Chine, son terrible impact sanitaire. Plus de 200 millions de ‘vues’, l’espoir d’une prise de conscience généralisée menant vers des actions étatiques salvatrices… avant que le Département de la Propagande ne fasse supprimer la vidéo des grandes plateformes chinoises (Baidu, Youku, v.QQ)

Toujours en poste à Pékin, le correspondant des Echos publie un livre dense, lucide et prenant sur la situation de la Chine actuelle. Journaliste pour un quotidien économique et financier, Gabriel Grésillon aurait pu proposer un récit glorieux sur une économie chinoise tonitruante ou au contraire appuyer la meute des économistes prophètes qui, régulièrement, annoncent l’imminence d’un krach boursier, d’un effondrement bancaire, d’un éclatement assourdissant de la bulle immobilière.

La tentation autocratique du nouveau président Xi Jinping, les aspirations territoriales de la Chine, l’ascension des nouveau géants de l’industrie, l’opacité des grandes manoeuvres boursières, la corruption endémique de la fonction publique, l’impuissance du système judiciaire face aux potentats locaux, la chasse systématique aux lanceurs d’alerte: l’auteur synthétise et concilie toutes les grandes tendances observées en Chine ces dernières années.

Gabriel Grésillon livre un véritable travail de journaliste: expliquer sans simplifier, rendre compte sans forcer le trait, décortiquer en s’appuyant d’éléments saisis sur le terrain, de témoignages éclairés, de chiffres bien sourcés. Sa plume, souvent humoristique, rend ce foisonnement d’informations très accessible.

UnknownEditions Stock – 11 février 2015 – 19€50

 

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Paysages de steppes mongoles, aujourd’hui

Nous sommes dans la prairie d’Hulunbuir. Un territoire où fut tourné le dernier long métrage de Jean Jacques Annaud. L’intrigue se déroule pendant la Révolution Culturelle, quand les Gardes Rouges sont envoyés en Mongolie Intérieure pour ‘éduquer’ les paysans mongols. Quelques décennies plus tard, l’industrie du charbon et la sédentarisation des bergers imposées par le gouvernement central ont redessiné une grande partie de ce territoire. Il m’a semblé intéressant de vous proposer ici cette modeste série de photos, quelques unes figurent dans le livre ‘Le Tigre et le Moucheron’ (Arènes)

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Les Petites Mains d’Apple – Extrait

Chapitre 10. Pixian est l’une des dernières villes-usines chinoises de Foxconn, le géant taïwanais de l’électronique et premier fournisseur d’Apple. Situé en banlieue de Chengdu, province du Sichuan, ce site est entièrement dédié à l’assemblage d’Ipads.

LE TIGRE et le moucheronHD

A Pixian, les langues ouvrières se délient devant un cornet de glace ou un œuf de 100 ans. Yun Zhen vient de remporter un parapluie à la tombola d’une boutique de portables et l’offre à son épouse, qui s’attarde près de lui quelques instants avant de rejoindre son dortoir réservé aux femmes. Le couple a accepté un double poste chez Foxconn dans l’espoir de se renflouer. Yun Zhen vendait des ramettes de papier pour photocopieur. «Avant d’arriver ici, j’étais commercial, payé à la commission. J’ai dilapidé mes économies en voulant faire plaisir aux clients, en les invitant systématiquement au restaurant. Mais ça ne suffisait jamais et si le prix de mes produits augmentait d’un yuan, ces salauds passaient chez le concurrent sans regret. » Sa femme s’occupait de leur enfant à la maison.

La conversation se poursuit derrière un bosquet, à l’écart de gardiens intrigués. Yun Zhen nous raconte comment le comité du village du Parti communiste est venu le démarcher à domicile. Il a carrément signé son contrat de travail chez lui, sur la table du salon. « Un matin, le secrétaire local est venu lui- même frapper à ma porte. Il semblait désespéré. Après m’avoir offert quelques cigarettes, il m’a expliqué qu’il devait livrer les jeunes restés au village à la nouvelle usine de Foxconn pour continuer de recevoir les aides financières du gouvernement de province. J’ai accepté cet emploi en échange d’une aide administrative. Je lui suis reconnaissant d’avoir facilité le mariage avec ma compagne, originaire d’une province voisine. » Yun Zhen connaît les clauses de son contrat dans le détail et assure qu’il pourra quitter l’entreprise quand bon lui semblera. Nous le laissons devant le spectacle de cuisiniers ambulants en fuite, chassés par des gardiens en voiturette de golf.

Le Tigre et le Moucheron: sur les traces de Chinois Indociles. (Les Arènes. Novembre 2014 – 19€80). D’autres extraits de ce chapitre chez Médiapart ou ici:

Dans son atelier de Longhua, en banlieue de Shenzhen, le pupitre de Petit Dragon, 19 ans, regorge des pièces de ces objets maniés chaque jour sans jamais avoir conscience de leur provenance. Batterie, écran de verre panoramique, coque, bouton central et touches latérales, l’employé attrape les pièces dans des casiers de fer à hauteur du menton et les assemble, à toute vitesse, droit comme un i, les pieds joints sur le rectangle d’adhésif jaune qui délimite sa place. Comme souvent, Petit Dragon termine son service bien plus tard que prévu. Il sait qu’en Chine comme ailleurs, la demande de produits Apple est insatiable. Son atelier sort quatre-vingt-dix iPods par minute.

Son patron, qu’il ne verra jamais, s’appelle Terry Gou, un Taïwanais sexagénaire richissime, deux fois marié et père de quatre enfants. Sa fortune, dépassant les 6 milliards de dollars, lui vient de l’empire industriel de Foxconn dont les trente usines chinoises assemblent à moindre coût et en quantités infinies la plupart des articles des grandes marques de l’électronique domestique. Foxconn fabrique un appareil Apple sur deux, toutes les imprimantes et cartouches Hewlett-Packard, les smartphones Nokia, les ordinateurs Dell, les liseuses Amazon et les Box ADSL équipant nos foyers. Foxconn peut ainsi se vanter d’être le premier employeur privé de Chine avec un million et demi de salariés. Le site de Longhua en concentre deux cent quarante mille, lycéens stagiaires, jeunes ingénieurs ou ouvriers sans diplôme.

L’usine se présente comme un bunker de 3 kilomètres carrés, encerclé des dortoirs du personnel. Autour gravitent d’autres ateliers, plus petits, qui l’approvisionnent en composants et matériaux nécessaires.

Quand Petit Dragon pousse le tourniquet à la sortie de son atelier, les traits de son visage se détendent visiblement. Dans la moiteur nocturne, une batterie de cuisiniers ambulants font résonner les casseroles et danser les couteaux à fruits. C’est là que les employés viennent reprendre des forces au terme de treize heures de travail à la chaîne.

Lei et moi prenons place sur des tabourets de plastique, parmi une soixantaine de convives assis autour du triporteur aménagé de M. Bo. Les ouvriers sont affamés mais affables. Tout en préparant ses nouilles, Bo les laisse papoter à leur guise. Après tout, ils pourraient très bien fréquenter la cantine de l’usine où ils disposent d’une carte-repas créditée de 300 yuans chaque mois. « Les chefs font tout pour garder leurs salariés près des ateliers pendant la pause repas. Par exemple, dès qu’on rapplique, ces poils de bite font baisser le prix de la cantine à 1,50 yuan, contre 4 yuans le reste du temps ! » Mais le cuistot dispose d’une réplique imparable avec ses bananes caramélisées… Des pommes d’amour à la chinoise pour les forçats de l’électronique.

Bo connaît la gourmandise des ouvriers. Il fut des leurs. Deux ans plus tôt, il s’étiolait dans l’atelier de laminage des armatures métalliques des ordinateurs portables, MacBook Air. Il se souvient d’une salle mal ventilée et bruyante, de la chaleur suffocante, de cette poussière de magnésium qui pénétrait dans les narines et le faisait saigner du nez. Six jours de travail sur sept, entre dix et quatorze heures par jour jusqu’à, parfois, trois semaines d’affilée. La direction de Foxconn pouvait le faire basculer arbitrairement du service de jour au service de nuit. On ne lui demandait pas son avis. Bo partageait son dortoir avec sept inconnus aux horaires et ateliers disparates. À cette époque, non seulement les ouvriers n’avaient aucun contact avec la hiérarchie, mais les cadres eux-mêmes évitaient toute relation avec leurs supérieurs taïwanais, pourtant décisionnaires. Comme toutes ses demandes de mutation restaient lettre morte, Bo quitta l’usine, las d’une année à s’esquinter la santé. « Maintenant, ce sont mes camarades qui me font vivre », s’amuse-t-il en surveillant la préparation des nouilles aux champignons, la spécialité de sa mère qui le seconde.

Et tant pis si Foxconn a éteint les réverbères sous lesquels s’installent les cuisiniers ambulants. Qu’importe si les rats déambulent sous les tabourets et si la fumée industrielle se mêle au parfum délicat des bananes rissolées. Les affaires tournent.

« Moi, j’aime bien m’installer à la sortie des ateliers. D’autres cuisiniers se postent au pied des dortoirs, dès 6 heures. Les ouvriers attrapent leur petit déjeuner au vol et le mangent sur le chemin de l’usine, comme ça. » Bo fait le pitre, galope entre les tabourets, un bol de carton sur le crâne. Sans le savoir, il offre une satire du travail à la chaîne, tel Chaplin dans l’Amérique industrielle des Temps Modernes, en 1936.

Suicides à la chaîne

Mais, au printemps 2010, Foxconn a été secoué par une vague de suicides. En quelques semaines, dix-huit ouvriers se sont défenestrés. Quatorze d’entre eux ont trouvé la mort. Parce qu’ils n’avaient pas 20 ans, parce qu’ils assemblaient des objets mythiques, leur geste désespéré a provoqué un émoi planétaire. Pendant trois ans, à cinq reprises, j’ai arpenté les dortoirs et sorties d’ateliers de Foxconn à Shenzhen, Chongqing et Chengdu, dans le Sichuan. C’est à Shenzhen que j’ai vraiment pris la mesure de l’expression, si souvent galvaudée, de « marée humaine ».

Il faut imaginer, en sortant à 6 h 15 de l’hôtel, se faire emporter par un flot de deux cent quarante mille ouvriers, envahissant subitement toutes les rues d’une ville. La moitié migre de l’atelier vers le dortoir. L’autre moitié migre du dortoir vers l’atelier. L’image est encore plus saisissante par temps pluvieux, quand chacun déploie son parapluie. Le visage fermé et la bouche muette d’une foule suivant des trottoirs en pente pour faciliter cette sorte de transhumance. Le bruit d’un demi-million de baskets soulevant la poussière. Et puis plus rien… en quelques minutes, une ville redevenue fantôme. (…)

DES PHOTOS ICI http://www.jordanpouille.com/2010/12/22/apple-foxconn-worker/

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Les Fantômes Rouges de Chongqing. Extraits

A l’été 1967, des milliers d’ados s’affrontent et s’entretuent dans la ville de Chongqing. Gorges tranchées, crânes défoncés: on compte 645 morts parmi deux bandes rivales. Affolées, les autorités locales ont laissé faire… avant d’effacer soigneusement toute trace du massacre. Aujourd’hui encore, on ne trouve aucune mention de l’évènement dans les archives, aucune pancarte commémorative. Comme si tout cela n’avait finalement jamais existé. Les chefs de bandes eux, sont toujours là, bien vivants au milieu de cette amnésie collective. Et nous racontent cet épisode macabre de la Révolution Culturelle. Voici les tout premiers paragraphes du Chapitre 9.

 
LE TIGRE et le moucheronHD

Chapitre 9. Le Tigre et le Moucheron: sur les traces de Chinois indociles.

En un beau dimanche printanier, il fait bon batifoler sur les pelouses de l’université des arts et des sciences, à l’ombre des ginkgos. Un havre de paix au cœur de Chongqing, à l’écart de ses 30 millions d’habitants, sa myriade de gratte-ciel, de ponts en béton serpentant entre les deux rives escarpées du plus long fleuve d’Asie, le Yang-Tsé. Des étudiants flirtent sous les bustes de bronze des savants Galilée ou Faraday, loin du regard pesant de leurs parents. Les statues rythment les allées pavées du campus. Sous des paniers de basket, des garçons en sueur, aux maillots des Spurs de San Antonio – où brilla la star Yao Ming –, se mesurent, admirés par une vingtaine de jeunes filles émoustillées. Chacune protège sa peau nacrée sous une fine ombrelle et entonne quelques refrains de Jay Chou, un bellâtre taïwanais. Cézanne ou Monet en auraient été inspirés.

Lei s’amuse plutôt des ronflements montant d’une guérite de plastique où somnole un gardien de dortoir, avachi dans son espace climatisé, son képi gris enfoncé jusqu’aux oreilles. « Je crois que c’est le moment », murmure Huang Shunyi en nous invitant à enjamber une balustrade. Après une rapide inspection des lieux, le vieil homme, vêtu d’une redingote noire, s’agenouille sur le bitume, tire une enveloppe cartonnée de son attaché-case et, tout en se mouvant à quatre pattes, étale une vingtaine de portraits plastifiés. Des visages d’anges couleur sépia aux airs d’enfants bien coiffés avec une raie de côté. « Voilà ! Je vous présente mes camarades. Ils étaient gardes rouges pendant la Révolution culturelle et j’étais leur chef de faction à l’université. » À chaque portrait posé au sol correspond l’emplacement d’une dépouille. Bien qu’aucun plan ni panneau ne l’indique, le parking à vélos sur lequel nous piétinons recouvre le terrain d’un cimetière. « Juste sous vos pieds reposent vingt- sept étudiants. Ils se sont entretués sur le campus à l’été 1967. Moi, je les ai enterrés ici, avec le maître des corps que je vous présenterai. » Une photo témoigne de tombes splendides, aujourd’hui disparues. « Dans les années 1980, le recteur a démoli toutes les sépultures et fait construire ce putain de dortoir pour accueillir neuf cents étudiants étrangers. Des Pakistanais qui parfois prient dehors, sur ce parking, alors que moi, je n’ai jamais réussi à faire mettre une plaque. » On y tolère tout juste quelques bâtons d’encens plantés dans un bidon de plastique recyclé en cendrier pour étudiants.  (…)

Fin de l’extrait.

A l’autre bout du spectre, à la demande du magazine 6Mois, Lei et moi étions partis à la recherche d’un ancien photographe du régime durant la Révolution Culturelle. Weng Naiqiang vit en banlieue de Pékin, seul au sommet d’une tour sans âme. J’ai rédigé son portrait et 6mois a publié ses plus belles photos.

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Hiver tranquille à Notre-Dame-des-Landes (LA VIE)

© Jordan Pouille

© Jordan Pouille

Les gendarmes ayant déserté la « zone à défendre » en sursis, ses occupants goûtent à une autre forme de lutte : l’enracinement.

Les ados avachis sur les marches de l’église savent bien « là où ça chauffe ». Sur leurs indications, nous roulons au pas jusqu’au carrefour des Ardillières, en direction de La Paquelais. Quelques tags virulents (« Une balle = un flic », « Incitation à la révolte ») ornent d’anciennes chicanes policières et les façades décaties de fermes abandonnées. Derrière une barricade de pneus, dans son poste de guet aux planches vermoulues, un barbu nous accueille :« Bienvenue chez nous. Longez la chaussée jusqu’à la deuxième épave de voiture, et c’est à droite ! »

Black Plouc Kitchen, table d’hôtes

Au bout d’une allée bordée de châtaigniers, voici la Black Plouc Kitchen. Une table d’hôtes mobile, une roulotte pour gastronomes inaugurée à la fin de l’été. La taulière – qu’il faut appeler Black – a 30 ans, une coupe à la garçonne et fait partie des 150 indignés qui squattent la vaste « zone d’aménagement différé », malicieusement rebaptisée « zone à défendre ». Ces 1 600 hectares de bocage furent réquisitionnés en 1974 par l’État en vue d’y construire un nouvel aéroport, au nord de Nantes. Par la grâce de la crise pétrolière, le projet fut mis en veille jusqu’aux années 2000. Les squatteurs sont apparus dix ans plus tard et avec eux, les échauffourées. « Mais depuis un an et demi, il faut bien avouer que c’est très calme. Alors on s’enracine ! »

Black est auvergnate. Fille d’un professeur d’électro­technique et d’une employée du Trésor public, cette serveuse de café associatif ferraillait contre l’arrivée d’un incinérateur à Clermont-Ferrand. À l’automne 2012, une vague d’expulsions de paysans à Notre-Dame-des-Landes l’a poussée à monter un comité de soutien. De cabane auvergnate en ferme abandonnée, la demoiselle s’est installée.

Au milieu de potagers, cette roulotte grandiose aux fenêtres bleu azur est sa plus grande fierté. Un chalet chaloupé, posé sur une remorque de tracteur. À l’intérieur, 12 belles places autour d’une grande table de bois massif. La cuisine a été montée grâce à des matériaux de récupération, les ustensiles dénichés dans une brocante, comme cette batterie en cuivre acquise pour 10 €. « L’idée est que les opposants à l’aéroport puissent nous rencontrer ailleurs que dans une manif. » Une gazette circule dans les boîtes aux lettres des fermes squattées et annonce, entre les dates d’un marché à libre tarif, celles des repas de la table d’hôtes. On peut aussi réserver sur un blog. « L’autre jour, nous avons accueilli des retraités du Finistère. Ils étaient sensibles à notre cause, mais n’osaient pas nous rendre visite. » La cuisine mobile fut leur sas d’entrée.

La carte se concocte au hasard. Le dernier repas, végétalien, offrait une mousse de betteraves, des courges farcies et un velouté de potiron aux cèpes. La seule condition : que tous les aliments soient issus de l’agriculture biologique, récoltés sur place ou chez des exploitants dans un rayon de 50 km. Des contacts sont pris avec un vigneron local, pour arroser les prochains repas de muscadet bio. « La seule chose qu’on n’arrive pas à fabriquer nous-mêmes, c’est le café et le chocolat. »

Des migrants de Calais décompressent

Mine de rien, les zadistes de Notre-Dame-des-Landes font tourner un moulin, pousser 12 hectares de sarrasin, huit hectares de blé, deux hectares de patates, 3 000 m2 d’oignons. Ils bichonnent aussi 25 vaches. « Des gens de l’extérieur prennent encore les zadistes pour une armée de punks cagoulés et violents. Bien sûr, quand on est attaqués, on se défend. Mais la plupart du temps… nous cultivons les champs. » Même si la Black Plouc Kitchen est mobile, elle attendra la belle saison pour s’aventurer dans le bocage. « Pour l’instant, le sol est très humide. Aucun tracteur ne viendra la chercher. Plus tard, cette table d’hôtes pourra même quitter la Zad et investir d’autres lieux de lutte. » Comme la forêt de Sivens dans le Tarn, ou le chantier de Center Parcs à Roybon, en Isère.

En ce jour de repos, Black nous invite chez elle, à 4 km de sa roulotte. Sur le chemin, nous croisons trois Africains fluets marchant en file indienne, tête ­baissée. « Ceux-là, ce sont des migrants de Calais. Ils décompressent ici avant de retenter leur course vers l’exil. » Avec cinq colocataires, Black a repris la ferme d’un octogénaire arrivé en fin de procédure d’expulsion. « Il n’avait pas l’énergie pour squatter sa propre ferme. Il était heureux que nous prenions le relais », affirme-t-elle. La maison a été remeublée en quatre jours. Les squatteurs ont ouvert des abonnements internet, d’eau et d’électricité. Et paient leurs factures rubis sur l’ongle : « En débarquant chez nous, l’huissier a été très surpris », s’amuse Vincent, son colocataire, et fils de paysans landais.

Un pôle de recherche et développement

« Pour moi, le squat n’est pas un renoncement… mais la possibilité de construire sa vie », résume Black. « Vous voyez, je ne renonce à rien », ajoute Vincent en servant une généreuse tartiflette. Pour lui, la Zad est un pôle de recherche et développement. À moindre coût, il y mène ses expérimentations, tournées vers la traction animale. « Avec un designer en service civique et quelques paysans, nous planchons sur un prototype de bineuse. Il faut un cahier des charges, élaborer des plans en 3D et discuter de chaque étape par e-mail. Tout cela prend du temps, mais justement, ici, j’ai du temps. »

D’autant que les perspectives sont porteuses. « De plus en plus de gens reviennent au cheval de trait ! » Son cobaye s’appelle Babar, un joli canasson offert par un paysan franc-comtois. L’attelage a été testé avec un dynamomètre, un GPS pour contrôler la vitesse et la pente. « J’ai ajouté une couverture de pression pour voir où cela appuyait. La traction animale indolore est une toute petite filière, qui ne pourra grossir qu’avec cette énergie-là, celle des bénévoles de la Zad. Ou bien on importera tout de chez les amish ! »

 

> Du bâton de César au triton cendré

D’octobre 2012 à avril 2013, les zadistes ont affronté les nombreux gendarmes dans le cadre de l’opération « César ». Des médias ont décrit des scènes de guérilla interminables, des combats au corps à corps. Les réoccupations ont succédé aux évacuations forcées. « Ils contrôlaient tout le monde, tous les jours et même le facteur à chaque tournée. Ils espéraient créer un ras-le-bol, pour que les agriculteurs évitent de nous fréquenter. Aujourd’hui, on voit seulement des fonctionnaires comptabiliser les tritons cendrés », dit Black. Le 5 janvier, sur France Inter, François Hollande a de nouveau évoqué la construction de l’aéroport : « Quand les recours seront épuisés, il sera lancé. » Sans donner de date…

http://www.lavie.fr/solidarite/hiver-tranquille-a-notre-dame-des-landes-06-01-2015-59178_406.php

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Le Monde Diplomatique (janvier 2015)

A propos du livre:

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Lipdub des étudiants de l’Institut de la Diplomatie de Chine

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Entretien vidéo, bonnes feuilles et critique – Médiapart

logo mediapart boite a idees jordan pouilleCes 12 minutes filmées… sont ma première “télé”. J’y explique ma démarche journalistique en Chine, livre mon analyse de la conjoncture actuelle du pays. Puis je présente ces “Chinois indociles”: le petit peuple des campagnes ou villes usines, n’attendant plus grand chose de leurs lointains édiles.

La vidéo est à regarder ici:

Cet entretien vidéo est précédé d’une présentation de François Bonnet, le rédacteur en chef de Médiapart. Et s’achève par de “bonnes feuilles”. Les six mille premiers signes du chapitre dix, “Les Petites Mains d’Apple”.

La critique est à lire ici :

Un voyage dans la Chine indocile

Longtemps correspondant de Mediapart à Pékin, Jordan Pouille publie Le Tigre et le moucheron, un long récit de la Chine qui nous dit combien son peuple est devenu invisible ou « méprisé par le système ». Entretien vidéo et extrait : « Les petites mains d’Apple. »

Les lecteurs de Mediapart connaissent bien Jordan Pouille. De 2008 à début 2014, il a été notre correspondant à Pékin. Ou plutôt dans toute la Chine. Loin des analyses et des arcanes de la vie politique dans un régime à parti unique, Jordan Pouille nous a d’abord raconté les Chinois (ses articles sont ici). De la Mongolie intérieure aux provinces du Sud, de la frontière nord-coréenne aux sous-sols squattés des mégalopoles. Autant d’histoires, de reportages, de témoignages, de récits de vie : mis bout à bout, ils font émerger une société chinoise peu connue, largement « méprisée du système » et qui tente par tous les moyens de défendre quelques droits élémentaires.

Le Tigre et le moucheron est donc un long récit, tissé de onze reportages. Les problématiques sont bien différentes mais c’est un même fil qui court tout au long du livre : celui d’individus ou de groupes qui veulent résister aux violences de bouleversements économiques sauvages, appuyés par une surveillance politique de chaque instant. Il ne fait pas bon être paysan ou ouvrier en Chine, être « moucheron » face au tigre. « Ce peuple est devenu inaudible dans son propre pays, les moucherons sont humiliés par des édiles corrompus et violentés par leurs sbires », écrit l’auteur.

Mais au-delà des mécanismes d’oppression, la force de ce livre est de saisir la vivacité d’une société entretenant un rapport de force permanent avec les puissants. Il n’est nulle part question de soumission, de renoncement, et l’on comprend bien vite que ce tigre chinois repu marche sur de la dynamite dans un pays où les révoltes sociales et les entreprises pétitionnaires ne s’arrêtent jamais. Ces luttes sociales ou environnementales restent certes éparses, isolées, fragmentées. Elles ne dépassent « que très rarement le niveau provincial », dit Jordan Pouille. Et c’est bien là le principal défi du régime chinois : empêcher qu’elles ne convergent en de vastes mouvements de revendications. Alors, il en serait fini du capitalisme sauvage du parti unique.

D’autres médias ont eu la gentillesse de s’intéresser à mon livre:
RFI, BFM, le Club de la Presse du Nord Pas de Calais, La Voix du Nord, Var Matin, GQ, La Croix, l’Humanité, La Vie et Le Monde. A lire ou écouter ici. Si vous repérez une mention du “Tigre” quelque-part, n’hésitez pas à m’en tenir informé ! Bonne année à vous.
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Un Noël “Las Vegas” à Pékin

Messe de Noël dans la petite église Sainte Thérèse de Lisieux (Nan Gang Zi), près du Temple du Ciel.

Un fourgon de police, gyrophares allumés, stationne aux portes d’une usine mitoyenne, qui fabrique les crèmes de beauté Dabao ou “Grand Trésor”.

Deux ‘volontaires’ trapus, déguisés en Père Noël, passent les fidèles au détecteur de métaux. Une grand-mère pousse son tripoteur fatigué jusqu’au parvis, où l’accueille une vierge Marie enguirlandée.

Dans une nef aux couleurs du ciel, on se tasse. Des enfants jouent à cache-cache sous les arcades. Un photographe du Quotidien du Peuple mitraille quelques religieuses au premier rang.

Il faudra deux messes identiques, à 18h puis 20h, pour contenter les nombreux chrétiens du quartier.

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jordan pouille(texte et photos Jordan Pouille – 24 décembre 2014)

 

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