Enquête | Le Monde Diplomatique | Mars 2021 | Alibaba, épopée chinoise

Mars 2021 Jordan Pouille Alibaba Enquête Chine

Le Monde Diplomatique – pages 1, 8 et 9 – édition Mars 2021
Enquête sur l’empire Alibaba et son fondateur Jack Ma

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La Vie | Crise sanitaire et chômage poussent la jeunesse rurale dans les rangs de l’armée

[Reportage] Les cours universitaires à distance et la fermeture de pans entiers de l’économie précipitent des jeunes vers les métiers de la défense. Reportage dans le Loir-et-Cher, à Blois puis Vendôme, aux côtés d’un recruteur de l’armée de Terre.

Publié le 23/02/2021
L’armée attire une jeunesse victime de la crise sanitaire
 

À Blois, sur l’aile gauche de la Villa comte de Saxe, ancienne caserne convertie en résidence de standing, il reste encore une permanence de recrutement de l’Armée de terre ou Cirfa (Centre d’information et de recrutement des forces armées). À l’entrée, un mannequin de résine en tenue de camouflage, un doigt sur la gâchette d’un fusil factice, accueille le visiteur. Un écran mural diffuse ses informations en continu. On y parle ce midi d’un homme assassiné.

L’adjudant-chef Frédéric Martin reçoit sur rendez-vous, derrière une barrière de Plexiglas. Il ne retire son masque noir que pour porter à la bouche un mug « meilleur papa du monde ». Dès qu’il s’assoit face à lui, le jeune repère tout de suite cette grande carte de France où figurent les visages des nouvelles recrues : certains partent à la logistique en Alsace, d’autres comme combattants des forces spéciales dans un régiment des Landes. Voire en Martinique.

Les raisons d’une telle affluence

À cause des contraintes sanitaires, de la peur du virus, des confinements successifs, les rendez-vous de l’adjudant-chef ont été rares en 2020 par rapport à 2019, avec seulement 50 recrues à la clé au lieu de 100. Mais depuis janvier 2021, la tendance s’inverse. L’armée attire de nombreux jeunes dont les perspectives d’avenir restent floues : « Les entretiens se succèdent. J’ai déjà reçu trois garçons issus de la restauration. Ils n’ont plus de travail, réfléchissaient à l’armée et ont fini par se décider. »

Des parents appellent aussi, afin d’obtenir un rendez-vous pour leur gamin décrocheur ou déprimé. « Depuis la rentrée, on constate l’arrivée dans les Cirfa de personnes ayant perdu leur emploi dans le contexte de la crise sanitaire et pour qui l’armée, outre la stabilité d’un employeur public, offre la possibilité de donner du sens à un nouvel engagement », se sont émus deux sénateurs, Joël Guerriau et Marie-Arlette Carlotti, dans un rapport portant sur le recrutement des forces armées publié le 4 décembre dernier.

Cette jeunesse bousculée dans ses projets par la pandémie se sentira-t-elle dans son élément dans l’armée ? En 2019, une recrue de l’armée de Terre sur trois partait avant la fin de la période probatoire. « La période d’incertitude ouverte par la crise sanitaire et la recrudescence du chômage constituent un terreau favorable à la présentation d’un plus grand nombre de candidatures aux profils compatibles avec les métiers exercés », estimaient, optimistes, les sénateurs Guerriau et Carlotti dans leur rapport.

L’armée attire une jeunesse victime de la crise sanitaire

« Je veux me sentir utile »

Martin, 18 ans, exhibe un large logo Adidas sur son masque en tissu. Ce fils d’une mère infirmière et d’un père chauffagiste a quitté son lycée après avoir triplé sa première l’an dernier. Il s’est inscrit dans une agence d’intérim mais a vite déchanté. Seule l’usine de sushis Marco Polo, située à Controis-en-Sologne, à 25 kms de Blois, qui vient de s’associer avec Lidl et cherche 50 personnes, embauche des gens sans expérience. Un travail éreintant, en deux-huit, à une température entre 0 et 1 degré.

Martin s’est souvenu de ces soldats en visite dans son lycée l’an dernier. « À l’époque, je n’avais pas osé leur parler. Mais maintenant, je sais que je veux quitter la maison et gagner ma vie. » Il croise le regard du recruteur et se redresse : « Je veux me sentir utile. Aider la France, enfin mon pays, je veux dire ! »

Martin sait déjà qu’il veut rejoindre l’infanterie, comme combattant. « Tu auras le choix, entre tireur antichar ou tireur de précision », détaille l’adjudant. Il repartira avec une brochure sur les forces combattantes. On y découvre les avantages : 1362 euros nets comme salaire de départ, logé, nourri, 75 % de réduction sur les trajets personnels SNCF, neuf semaines de congés par an, « quartier libre les soirs et les week-ends, hors missions et manœuvres. Un soldat ne part en opération extérieure (OPEX) qu’à partir de la deuxième année de service ».

Bastien vise les chasseurs alpins

Le rendez-vous suivant, c’est Bastien, 20 ans, jean déchiré aux genoux, cheveux bouclés jusqu’aux yeux. Sa mère est agricultrice chez ses grands-parents. Son père est ouvrier dans un silo. Ils vivent à Fréteval, dans le nord du département. « Leur boulot, les céréales, ça ne m’attirait pas du tout dès le début. »

Bastien est en BTS de gestion et protection de la nature en Corrèze. Il y est allé pour le grand air mais cette année encore, pandémie oblige, toutes les activités extérieures ont été annulées. « Je n’avais pas signé pour ça. Moi j’adore la nature ! Et j’ai deux copains chasseurs alpins. J’aimerais les rejoindre. » L’adjudant le tempère : « Tu sais que ces militaires-là vont partout, même au Mali. »

« J’ai 20 ans et j’ai déjà fait plusieurs métiers »

Notre militaire sillonne le département et ses missions locales, agences pôle emploi et centres d’orientations. Comme ce matin à Vendôme (Loir-et-Cher) dans le bureau d’une psychologue scolaire. Y entre Villia Chauvette, 20 ans. C’est son deuxième rendez-vous afin de constituer le dossier. Ses parents sont séparés depuis presque deux ans. Elle vit à Authon, chez son père, qui tient un élevage de dindes depuis cinq ans, après avoir longtemps été ouvrier avicole, dans la dinde toujours. « Des bêtes bruyantes et nerveuses, je préfère les poules », dit-elle.

Villia a décroché un bac en 2019 et s’est inscrite à la faculté de droit de Tours, où vit sa maman enseignante. Lorsque le premier confinement arrive, les cours en présentiel sont annulés, la jeune fille retourne à Authon s’occuper de ses chevaux et épauler son père. « Et c’est là que j’ai complètement décroché, car je n’étais plus obligée de me présenter en cours, puis mon père m’a expliqué qu’il n’allait pas m’entretenir très longtemps. »

La jeune fille part dans le Poitou, planter les melons avec sa meilleure amie et décroche ensuite un job à Intermarché : de la mise en rayon pendant sept mois, 26 heures par semaine, de 6 h à 11 h, à 930 euros par mois. « Finalement, je suis fière. J’ai 20 ans et j’ai déjà fait plusieurs métiers. » Elle est séduite par des publicités de l’armée, comprend qu’elle pourrait intégrer une caserne pas trop loin, au Mans, et demande un entretien. Puis un deuxième. « Je suis tentée par le médical, mais là encore, c’est large. » Va pour brancardier. « Ce sont les tout premiers soins et de l’administratif, ça me va. »

Retour à Blois. Clémence, 17 ans, lycéenne en internat, fille unique, a prévenu sa marraine, mais pas encore ses parents, qu’elle allait voir un recruteur militaire. « Je leur ai parlé de mes choix sur Parcoursup, mais pas d’une carrière à l’armée. Ils savent que je ne veux pas travailler à l’usine et ça les rassure déjà. » Ses deux parents, quadragénaires, sont ouvriers à l’abattoir de volailles de Savigny-sur-Braie, proche de la Sarthe.

Un travail à la chaîne, caché dans une blouse, avec interdiction de se parler. « Ils me disent que leur travail n’a pas d’intérêt. À l’armée, j’en vois un », dit Clémence qui parle d’esprit d’équipe, de paix aussi et songe à y entrer comme infirmière.

La concurrence féroce d’Amazon

En mai, aux beaux jours du printemps, l’adjudant-chef Martin se postera à l’entrée du centre commercial Leclerc de Blois, avec un blindé et quelques hommes du 27e régiment des chasseurs alpins. Un centre de formation d’apprentis n’est pas loin. Des dizaines de jeunes affluent vers le Leclerc chaque midi pour acheter leur sandwich et une canette de soda.

« Amazon, près d’Orléans recrute tellement qu’il vient chercher sa main-d’œuvre en bus jusqu’ici, explique le militaire. Quant au zoo de Beauval, ils font travailler des centaines de jeunes, mais ne savent pas quand ils pourront rouvrir. L’armée aussi est un vivier d’emplois pour la jeunesse. C’est maintenant qu’il faut le faire savoir. »

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(Le Monde) La forêt de Sologne défigurée par ses grillages d’acier

Par  Jordan Pouilleimages

Publié le 02 février 2021

Enquête / La multiplication des clôtures hermétiques à travers les zones boisées, classées Natura 2000, entrave la circulation de la faune sauvage et met en péril la biodiversité.

Au cœur de la Sologne, aux environs de Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher), un pick-up gris, reconnaissable à ce héron et cette bonde d’étang peints sur la carrosserie, patrouille en forêt. C’est le véhicule de Raymond Louis. A la tête d’une entreprise de terrassement, il entretient les domaines des riches propriétaires, « mais seulement ceux qui ont une éthique »,prévient-il. Car sur son temps libre, avec son épouse Marie, il se bat depuis plus de vingt ans contre l’engrillagement de sa forêt, qui, en ces mois confinés, se poursuit à tout rompre. Entre 3 000 et 5 000 kilomètres de clôtures strient ce territoire boisé et emprisonne sa faune, de moins en moins sauvage.

M. Louis s’arrête en bordure de la D922, quelque part entre La Croûte et Millançay. Il vient de repérer un grillage inhabituellement haut, rehaussé de fil barbelé. Les pieux sont jaune vif, pas encore marqués par la patine du temps. « Il est probable qu’on nous surveille, qu’il y ait une caméra ou un détecteur de présence quelque part, surtout ne touchez à rien. »Sur la cime d’un arbre, on repère un discret panneau solaire.

On bifurque vers un chemin rural au milieu des étangs de la Clarinerie. Ici, le trajet prend des allures de promenade carcérale : de chaque côté, la vieille clôture moussue a été doublée et renforcée sur toute la hauteur. En bas, un grillage à fine maille s’enfonce dans la terre. Par endroits, on le voit rejaillir, telle une grosse boucle. Au milieu, du géotextile. En haut, du barbelé. L’ensemble forme une barrière infranchissable pour l’homme comme pour l’animal, du marcassin au chevreuil.

« Piège à gibier »

« Tout ceci n’est pas pour se protéger mais pour transformer leur vaste terrain en piège à gibier », estime M. Louis, qui préside l’association « Les amis des chemins de Sologne ». Les alertes régulières qu’il reçoit sur son smartphone, émanant d’un réseau de près de 800 adhérents (et plus de 8 000 abonnés au groupe Facebook de l’association), souvent promeneurs, petits chasseurs et habitants, témoignent d’une inventivité débordante de la part des grands propriétaires solognots. Ici, un boîtier caché dans le creux d’un arbre et qui émet des ultrasons pour dissuader les cervidés de s’éloigner, là un portail automatique qui s’ouvre dans un sens via un détecteur placé à hauteur de sanglier.

Les parties de chasse confinées se transforment alors en « ball-trap sur cibles vivantes », témoigne Raymond Louis, « en boucherie », enchérit son épouse. Elle montre une photo où plus d’une centaine de cervidés et sangliers sont alignés, sur le flanc, dans une mare de sang. Son mari ajoute : « Les carabines Winchester 300 sont maniées avec des serviettes tellement elles sont chaudes. Puis ils creusent des fosses à la hâte pour se débarrasser d’un gibier en surnombre, impossible à écouler rapidement. »

Des propriétaires à la fois très influents et très discrets dans leur pratique cynégétique. Ici, au fond de ce bois sans fin, un grand nom de l’industrie aéronautique, là de l’autre côté de cette palissade, un champion de la grande distribution et du fast-food. Au loin, derrière ces chiens majestueux sculptés dans la roche, une figure des bistrotiers parisiens. Et enfin ce coiffeur renommé, lequel installait une barrière il y a peu, coupant un chemin communal menant à une propriété de 400 hectares.

Si beaucoup rechignent à s’exprimer sur leurs clôtures, Franck Provost n’hésite pas à justifier son initiative : « Je ne clôture que d’un côté et le chemin que vous évoquez est interdit aux véhicules à moteur depuis bien longtemps, après que des quads du Center Parcs ont causé beaucoup de dégâts. J’ai fait installer cette barrière en 2020 en concertation avec la mairie. Je ne la ferme que quand je chasse ou parfois la nuit et sans cadenas. Si cela peut empêcher des sangliers de foncer vers la route, où la circulation est forte, alors j’en suis ravi… Moi j’aime la Sologne, j’y ai passé deux mois de confinement. »

L’engrillagement s’étend sur toute la Sologne

Ailleurs, dans cette propriété grillagée de 2 000 hectares, aux mains d’un leader du transport logistique, la densité animale est si forte qu’aussi loin où le regard se porte, à part les ronces noires, la petite végétation a totalement disparu. Les girolles aussi. « Les propriétaires ne s’embêtent plus à curer les fossés puisque les sangliers les labourent sans cesse. Du coup, quand vient l’hiver, des pans de forêt baignent dans l’eau et les saules prolifèrent », observe Raymond Louis. Jusqu’à redevenir cette zone marécageuse et inhospitalière, du temps d’avant l’arrivée de Napoléon III, qui ordonna son assèchement.

Nous croisons une équipe de chasseurs affables. Ils portent des blousons identiques et rejoignent deux fourgons luxueux, arborant le blason du propriétaire. Celui-ci les rémunère 70 euros la journée de rabattage, 5 euros de plus s’ils ont un chien, sans compter le déjeuner chaud et les deux pièces de gibier. Raymond Louis, chasseur à ses heures, défend une approche plus artisanale : « L’autre jour, on était quinze copains sur une propriété de 60 hectares, l’un de nous a prélevé un chevreuil, on en a vu plein d’autres mais on a atteint notre objectif et on s’est arrêtés là. »

Le problème de l’engrillagement s’étend sur toute la Sologne, de La Ferté-Saint-Aubin, dans le Loiret, en passant par Brinon-sur-Sauldre, dans le Cher, et jusqu’à Cheverny, en Loir-et-Cher. C’est là le territoire de Nicolas Orgelet, élu Europe Ecologie-Les Verts à Blois, vice-président de la communauté de communes et chargé de la protection de sa biodiversité. Sur sa tablette, il montre une carte indiquant les itinéraires naturels empruntés par la faune pour passer d’un massif boisé à un autre. Avec un coup de pouce de l’homme pour certaines espèces. « Des maires créent des passages à crapauds, des habitants se concertent et percent leurs clôtures pour laisser circuler les hérissons. Mais finalement, tout cela apparaît bien dérisoire puisque de Romorantin jusqu’ici, par exemple, des espèces de toutes tailles sont bloquées par une pléthore de murailles de fer. Impossible d’aller d’un bout à l’autre. » Un comble pour l’une des plus grandes zones Natura 2000 de l’Union européenne : 346 000 hectares sur trois départements.

Dans son nouveau plan local d’urbanisme, la région Centre Val-de-Loire a préconisé des clôtures d’une hauteur de 1,20 m avec un espace libre de 30 cm au sol. « Mais ce n’est pas du tout appliqué », déplore François Cormier-Bouligeon, le député La République en marche du Cher. L’élu a rédigé un projet de loi visant à interdire le droit de chasse en enclos. « On rend semi-domestiques des animaux sauvages en les parquant puis en les engrainant. » Et d’ajouter : « Il est normal de matérialiser sa propriété pour dissuader toute intrusion, sauf que certains sont allés trop loin, au profit d’un carnage cynégétique. Je veux retourner à une chasse éthique qui respecte les paysages. »

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La Vie | Jack Ma, un milliardaire chinois dans la tempête

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Le fondateur d’Alibaba, géant chinois du e-commerce, n’a pas été vu en public depuis un forum financier à Shanghai en octobre. L’entourage de Jack Ma prétend qu’il fait profil bas. Car son empire pourrait bientôt être démantelé par le gouvernement.

Publié le 12/01/2021

On l’a longtemps considéré comme le Steve Jobs puis le Jeff Bezos chinois. Jack Ma, c’est cet ancien professeur d’anglais qui, par sa malice et sa détermination, a bâti de ses mains un empire du e-commerce et est devenu, jusqu’en septembre dernier, l’homme le plus riche de Chine.

Hangzhou, capitale du Zhejiang, la ville où son entreprise est née il y a plus de 20 ans déjà, a vu se multiplier sa population par dix durant cette période, en attirant des jeunes talents de tout le pays. On y compte aujourd’hui les sièges d’une myriade de sociétés contrôlées par Alibaba, qu’il s’agisse de la plateforme de billetterie de cinéma Tao Piao Piao ou Tmall, qui met en relation entrepreneurs et clients. Tout autour s’agrègent de nombreuses entreprises de la tech chinoise, évoluant dans les secteurs des objets connectés, des batteries de véhicules électriques ou de la surveillance vidéo intelligente.

Dans cette mégalopole, les habitants ne paient presque plus en liquide mais avec leur application pour Smartphone Alipay, lancée en 2013 par Alibaba et qui, à l’échelle nationale, représente un volume annuel de transactions de 17 000 milliards de dollars. L’usager d’Alipay, qu’il soit particulier ou entrepreneur, est alors ensorcelé par les offres de microcrédit du même groupe (Ant Group) assorties de fortes promotions. Classiquement, s’il veut consommer à un tarif préférentiel, il devra souscrire à un mini-emprunt… Toute une frange de la population doit ainsi de l’argent à Jack Ma qui, mécaniquement, a perdu de sa superbe.

Expansion capitaliste désordonnée

Face à un immobilier des grandes agglomérations devenu inaccessible pour la classe moyenne, une concurrence de plus en plus féroce sur le marché du travail qualifié, la fascination pour les super-riches et leur réussite ostentatoire a mué en mépris. Sur les réseaux sociaux, les salariés de la nouvelle économie se demandent à quoi bon s’astreindre à des journées de 14 heures, dignes d’ouvriers migrants. Et le Parti communiste tire profit de ce ressentiment, s’érigeant aujourd’hui comme arbitre face à une expansion capitaliste désordonnée. Lui, qui, pendant 40 ans de réformes économiques, poussait son peuple à s’enrichir par tous les moyens : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat », scandait le petit timonier Deng Xiaoping en 1962.

Dans la Chine de Xi Jinping, la fascination pour les super-riches et leur réussite ostentatoire a mué en mépris.

Sûr de lui, et ignorant que l’heure n’est plus à la critique des autorités centrales, Jack Ma ne s’est récemment pas gêné pour remettre en cause la légitimité des outils de contrôle financier et bancaire de son pays : « Nous ne devrions pas utiliser le mode de gestion d’une gare pour réguler un aéroport » ou bien « La bonne innovation n’a pas peur du contrôle, mais elle a peur d’un contrôle hors d’âge », a lancé le milliardaire fin octobre. Dans la foulée, les médias officiels reprochèrent à Jack Ma de s’être beaucoup trop éloigné de son cœur de métier : la vente en ligne.

Xi Jinping n’a visiblement pas apprécié cette arrogance puisqu’il obtint quelques jours plus tard la suspension de l’introduction en Bourse d’Ant Group – la juteuse filiale financière d’Alibaba – à Shanghai et à Hong Kong. Pour couper l’herbe sous le pied de ces nouvelles entreprises chinoises de la finance, son gouvernement prépare même sa propre monnaie virtuelle, pour un lancement à grande échelle au moment des Jeux olympiques d’hiver de Pékin en 2022. La banque centrale émettra alors des « crypto-yuans » au bénéfice des banques commerciales, lesquelles les mettront à la disposition des particuliers. Tel sera l’équivalent chinois et étatique du Libra, la monnaie promise par le créateur de Facebook.

Le contrôle du Parti

Plus généralement, les autorités chinoises se sont promis de ne plus laisser la dette privée hors contrôle. Pékin avait déjà forcé Ant Group à s’associer avec des banques classiques afin d’octroyer tous ces prêts… Mais cela n’aura fait que déplacer le risque systémique de l’explosion des microcrédits vers les institutions bancaires ; Ant se chargeant de racoler toujours plus les 700 millions usagers de l’outil de paiement Alipay.

Selon le Wall Street Journal, le gouvernement central chercherait désormais à entrer au capital de toutes les filiales du groupe Alibaba. Rien de surprenant tant le Parti communiste veille à accroître son contrôle des entreprises privées, chinoises comme étrangères, en y imposant ses membres, parfois jusqu’aux postes clés.

Alibaba n’est cependant pas 100 % chinois et n’est donc pas totalement contrôlable : il s’est internationalisé, avec environ un tiers de capitaux japonais et des acquisitions de start-up dans tout le Sud-Est asiatique ou de médias comme le journal hongkongais South China Morning Post, voire de vignobles occidentaux. Parce que Jack Ma dispose de comptes à l’étranger, il n’a, par exemple, aucune peine à investir à fonds perdu dans le Château de Sours, vignoble girondin racheté en 2015, en travaux incessants depuis et dont la première cuvée n’est pas attendue avant 2023.

Le poids des princes rouges

En toile de fond de cette reprise en main de l’économie chinoise, se poursuit une lutte politique entre l’actuel président Xi Jinping et l’ancien président Jiang Zemin (de 1993 à 2003). Traditionnellement, seules les familles de figures historiques du PCC se hissaient parmi les grandes fortunes chinoises, en se partageant les secteurs des énergies, de la sidérurgie, de l’assurance ou des télécoms.

Le e-commerce n’a pas dérogé à la règle : ainsi Alvin Jiang, 34 ans, et petit-fils de Jiang Zemin, est un actionnaire d’Alibaba et d’Ant Financial, à travers son fonds Boyu Capital comme l’a révélé le site Asialyst. Un fonds devenu colossal quand Jiang Zemin a confié à un associé d’Alvin le business prospère des boutiques duty free des aéroports de Pékin et de Shanghai, au moment de leur ouverture au secteur privé.

Derrière le souhait du président Xi Jinping de démanteler l’empire de Jack Ma pour assainir la finance chinoise transparaît son désir d’en finir avec l’influence de son rival historique, aujourd’hui âgé de 94 ans, alors qu’il briguera bientôt un troisième mandat à la tête de la Chine.

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Mediapart | Dans l’Ain, le rêve brisé par le Covid d’une usine de cosmétiques pour le marché chinois

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En septembre 2019, un couple d’acteurs taïwanais, reconvertis dans les affaires en Chine, avait fait construire une usine près de Lyon afin de lancer une gamme de produits de beauté « Made in France ». Paralysé par la pandémie, le site pourrait fermer bientôt.

Blyes (Ain).– Ruby, 27 ans, brandit un thermomètre frontal dès la porte franchie. Puis, sans un mot, elle indique un cahier sur lequel émarger. « Monsieur Lin va bientôt arriver », chuchote-t-elle dans un français parfait. Et voici que Jacques Lin, Taïwanais comme Ruby, dévale le grand escalier blanc. Ce sexagénaire aux cheveux auburn et souliers de luxe est le directeur de l’usine de production cosmétique Dowell & Yidai, inaugurée le 27 septembre 2019 dans cette petite commune de l’Ain, à 40 km à l’est de Lyon. Une usine à la pointe de la technologie, avait-on lu dans la presse locale, mais paralysée depuis l’apparition officielle de l’épidémie de Covid-19 en Chine il y a un an.

Jacques Lin insiste pour montrer son showroom, une vaste pièce aux murs chatoyants et arbustes factices. Sur deux tables, des dizaines de crèmes blanchissantes, sérums exfoliants et lotions hydratantes présentés en pot ou en masque. Sur une autre, des flacons rouges ou nacrés gravés de caractères chinois invoquant l’amour et la jeunesse éternels. On y lit « Made in France » : ce sont des prototypes que M. Lin se languit de fabriquer un jour en série. « Et surtout, regardez comme j’ai fait installer des prises Ethernet partout… pour les Wang Hong. »

Jacques Lin, responsable de l'usine de cosmétiques. © JP

Wang Hong (« Internet » et « populaire » ) désigne cette communauté de célébrités du Net chinois apparues grâce à la généralisation des smartphones et du haut débit mobile. De simples consommateurs se filmant dans l’espoir d’être gratifiés de pourboires en direct, ils se sont mus en habiles entrepreneurs, écoulant toutes sortes de marchandises auprès de leurs fans.

En Chine, les consommateurs de moins de 30 ans, friands d’e-commerce et de divertissement virtuel, passent deux fois plus de temps à écouter les Wang Hong qu’à arpenter les sites marchands classiques. Ces temps-ci, les Wang Hong désignent aussi bien Viya Huang et Li Jiaqi, deux influenceurs urbains ayant, la nuit du 21 octobre 2020, à l’ouverture d’une période de soldes, généré un milliard d’euros de ventes auprès de leurs 35 millions de fidèles, que Fan Ling, affable paysan des montagnes du Guizhou en quête, via Tik Tok, de débouchés pour ses feuilles de thé bio.

Ce triomphe de la vente en « streaming » (en direct) fut rendu possible grâce au lancement de la plateforme Taobao Live. En 2016, Taobao, l’un des sites d’e-commerce d’Alibaba, groupe tentaculaire fondé par Jack Ma et désormais dans le collimateur des autorités chinoises, offrait à ses milliers de vendeurs indépendants la possibilité de s’essayer au télé-shopping sur le principe du « Regardez maintenant, achetez maintenant ».

Quand un Wang Hong se filmait en présentant un rouge à lèvres, par exemple, le spectateur conquis pouvait l’acheter au même moment, en caressant son écran. Ainsi, ces ventes flash, souvent accompagnées de fortes promotions, entraînent des commandes de masse et les usines concernées s’adaptent en fonction. Celle de Blyes, dans l’Ain, a été pensée autour de ce système : sa production dépend de la visite mensuelle d’une vingtaine de Wang Hong triés sur le volet.

En charlotte et surchaussures, Jacques Lin nous emmène à présent découvrir ses étincelantes machines : une panoplie de centrifugeuses, de réacteurs, de mélangeurs et agitateurs, tous en inox et tous chinois. On aperçoit aussi des purificateurs d’eau, d’air et un stérilisateur d’écrin. Et même une graveuse laser, pour éviter les étiquettes contrefaites. À cause du Covid, chinois puis mondial, ni les Wang Hong ni les installateurs chinois n’auront pu ou voulu se déplacer.

 

Le showroom de l'usine de Blyes. © JP

Alors M. Lin a su former sur place une équipe motivée. D’abord Hue Hue, son assistante, originaire de Mandchourie et qui vivait au village : « C’est parce que le haut-parleur du parking diffusait des messages en chinois que j’ai découvert l’usine et envoyé ma candidature », rit-elle. Il y a aussi cet électricien touche-à-tout qui ne s’est pas laissé effaroucher par les notices en mandarin. Et Latifa, une consultante fort utile pour décrocher la certification Iso22716 propre à l’univers aseptisé du produit de beauté. Cette dernière est épaulée depuis peu par Morgane, jeune laborantine victime d’un récent licenciement économique chez Strand, fournisseur lyonnais de Sephora, et Isabelle, une formulatrice aguerrie, passée par Yves Saint Laurent notamment. Depuis son arrivée en janvier, la technicienne élabore des recettes sans relâche, les soumet à Jacques, qui en parle à l’un de ses investisseurs, en vain. « Quand je lui demande s’il veut mes nouveaux produits, il répond qu’il va réfléchir », dit Jacques en montrant un dernier échange sur WeChat, une messagerie chinoise.

M. Lin continue à motiver ses troupes en leur promettant une participation au China Beauty Expo, un salon géant prévu mi-mai à Shanghai. Morgane confirme : « On veut y montrer notre savoir-faire. Jacques nous met un peu la pression et on lui répond que Rome ne s’est pas faite en un jour ! Les Asiatiques et les Européens n’ont pas le même type de peau ni les mêmes habitudes. Une Française se masse le visage jusqu’à que le produit pénètre. Une Chinoise dépose plusieurs couches, une lotion, un sérum puis une crème tout en tapotant sa peau. Il faut donc que le tout ne soit pas trop gras, que chaque couche pénètre seule rapidement. »

Le pouvoir commercial des « influenceuses »

L’usine de Blyes est censée produire exclusivement pour le compte de « TST Tin’Secret », une marque lancée par Zhang Ting et Kevin Lin Rui-Yang, couple d’acteurs taïwanais ayant bâti leur célébrité en Chine grâce à des rôles sirupeux, puis leur immense fortune grâce à la fièvre de l’immobilier shanghaïen et de la crème blanchissante. Ce binôme glamour et branché se targue d’être parmi les plus imposés de Chine et de s’appuyer sur une armada de vendeuses en contrat avec Shanghai Dowell Trading, leur société commune. L’usine de Blyes, baptisée Dowell & Yidai, aura nécessité six millions d’euros d’investissement de la part de Shanghai Dowell Trading et Yidai, fournisseur de TST en Chine avec ses huit usines.

Visiter la France et cette fabrique blyarde devait servir de récompense aux vendeuses TST les plus méritantes. En avril 2018, 120 d’entre elles étaient ainsi conviées à découvrir les charmes parisiens… et girondins. Elles firent escale chez Pierre-Jean Larraqué, gros négociant bordelais, et vendirent sur le réseau social WeChat 450 000 de ses bouteilles en 18 minutes.

Pour ces soldates de l’e-commerce, le Taïwanais Jacques Lin n’a donc reculé devant rien. Il a aménagé un interminable sas, aux baies vitrées longeant les lignes de production et ponctuées de portraits du couple à succès. « Ça ressemble plus à un site touristique qu’à une usine classique comme j’en ai dirigé en Chine, dans le Guangxi. Là, j’ai vraiment fait du sur-mesure pour TST et ses vendeuses. Elles peuvent ainsi raconter comment le produit est fabriqué tout en se filmant », dit Jacques Lin.

Une ligne de production de l'usine. © JP
Notre guide est un aventurier. L’envie de quitter la Chine sommeillait en lui après une première expatriation réussie, dans les années 1980. Jacques Lin raconte avoir arrosé l’Afrique de postes de radio, magnétophones et téléviseurs taïwanais, avant l’explosion du « Made in China ». Une autre époque. « Je vivais en Côte d’Ivoire, c’est là que j’ai appris le français et introduit un produit devenu très populaire chez les Africains : la poudre de glutamate. Au début, j’en distribuais gratuitement sur les marchés. À la fin, on m’en achetait 20 conteneurs tous les mois. »

Achat du bâtiment et des machines, réaménagement complet et recrutement : un an à Blyes aura suffi pour dépenser les six millions d’euros d’investissement. Faute de commandes, Jacques Lin a divisé son salaire par deux et obtenu à la fin de l’été une rallonge de 650 000 euros pour garder ses 12 salariés. « Mais j’ai 80 000 euros de dépenses incompressibles chaque mois », dit celui qui puise à présent dans ses « guanxi » – tous ces contacts engrangés dans les salons d’exposants – pour tenter de décrocher des commandes locales et faire tourner ses machines.

Comme cette marque  de produits de beauté éthiques qui lui réclame des gels douche bio à son nom… et lui fera goûter aux joies du paiement après livraison. « Alors qu’en Chine, c’est 50 % à la commande et 50 % juste avant de livrer ! », signale M. Lin. L’un de ses deux smartphones vibre, le Huawei, dédié à sa carte SIM chinoise. « Gongxi, gongxi ! » (« félicitations, félicitations ! »), crie-t-il. Après des semaines de palabres, Jacques Lin vient d’obtenir une commande ferme de 500 000 flacons de 30 ml de lotion micellaire, à 250 000 euros. « À 50 centimes le flacon, autant dire que je ne ferai aucun bénéfice. Mais mes salariés seront occupés. Certains commençaient à se décourager. »

Son usine est mitoyenne d’une ancienne aire d’accueil de gens du voyage convertie en zone d’écopâturage il y a trois ans. Ses voisins de captivité sont une poignée de moutons et un âne solitaire qu’il aime photographier pour ses petits-enfants, qu’il n’a pas revus depuis plus d’un an. « Si on n’a pas de commande de TST d’ici quatre mois, alors je crois qu’on fermera. Mes patrons le savent bien puisqu’ils reçoivent mes rapports financiers. »

Le maire de Blyes, Daniel Martin, ressent un profond désarroi. Son village dispose d’un joli parc industriel depuis les années 1970, le parc industriel de la Plaine de l’Ain (Pipa), plébiscité par les entreprises lyonnaises en quête d’espace. « Certes, cette usine n’est pas déterminante pour notre parc, qui emploie 7 000 salariés et qui a plutôt bien traversé la crise actuelle grâce notamment à l’activité de logistique. Mais le site de Dowell & Yidai a apporté une technicité, une véritable valeur ajoutée. » Et une porte vers l’irrésistible marché chinois.

L’édile s’attarde sur ce directeur d’usine « attachant et plein d’envies, comme celles de racheter le vieil hôtel de Blyes ou d’embaucher 80 salariés dès la première année ». Puis vient l’anecdote, peut-être annonciatrice de la situation actuelle : « Avec d’autres élus, nous avions été invités pour l’inauguration. On a rencontré Jacques Lin, la cérémonie était belle, avec des chants et des drapeaux, mais le couple d’investisseurs s’était décommandé. Les Chinois étaient déjà repartis avant même que l’on arrive. Quelle frustration ! À l’époque, nous avons interprété ça comme une différence culturelle. »

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La Vie – Reportage sur les choses essentielles en milieu rural, en temps de confinement

La Vie Molineuf Chambon

La Vie Molineuf Chambon

Numéro en kiosque du 12 novembre
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« Quand Saint-Jul’ fermera, ça fera très mal » : l’inquiétude des salariés de l’usine Daher, en Loir-et-Cher

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REPORTAGE La France en crise | L’usine de l’équipementier aéronautique Daher de Saint-Julien-de-Chédon, avec 304 salariés en CDI, cessera d’exister d’ici à 2022. Un cataclysme pour une commune rurale de 773 habitants.

Comme chaque midi, Stéphanie sort du Carrefour Market avec une salade de pâtes et une bouteille d’eau. Depuis cet été, un sticker noir « Non à la fermeture de Saint-Julien » recouvre le logo Daher cousu sur sa veste polaire.

La quinquagénaire, embauchée en 2000, a été la première femme de son usine à faire les trois-huit. « J’étais à la découpe de tissus, du Plexi puis de la fibre carbone et je gagnais très bien ma vie. » Mais une blessure à l’épaule la conduit à reprendre des horaires classiques. Un coup dur alors qu’elle vient d’acheter une maison : « Mon salaire a baissé, j’ai frôlé le surendettement. Je devais faire attention à tout. » Après vingt ans d’ancienneté, Stéphanie gagne 1 600 euros net, sans compter le treizième mois. « Quand Saint-Julien fermera, parce qu’il faut pas rêver, ça fera très mal. J’ai pas fini de payer ma maison, mes parents sont âgés… Impossible de déménager. »

En annonçant le 25 juin vouloir restructurer ses sites de production pour lutter contre une surcapacité industrielle, l’équipementier aéronautique Daher a acté son départ de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), sous deux ans.

C’est à « Saint-Jul’ » que sont produits des pièces de moteur pour l’A350, des carénages pour Airbus Helicopters et des morceaux de jets privés Gulfstream. Le tout en matériaux composites. « Et on se débarrasse dans la foulée d’un bureau d’études stratégique, là où naissent nos prototypes, là où les ouvriers montent sans crainte pour soumettre des idées, explique un cadre qui, comme nombre de ses collègues inquiets, préfère l’anonymat. Daher promet de le dupliquer à Nantes. Mais ça nous a pris quinze ans pour créer un tel écosystème ! En voulant faire des économies, ils prennent un gros risque. »

« Daher nous tue »

Les premiers effets économiques et sociaux de la crise sanitaire se font sentir : tous les intérimaires ont déjà disparu de l’usine et le chômage partiel s’applique plus ou moins fortement selon les ateliers. Sur les 304 postes en CDI, il est prévu d’en supprimer 50 au premier semestre 2021. Puis s’opérera le transfert d’environ 80 salariés vers les sites Daher de Tarbes et de Nantes.

A titre exemple, sur les six postes d’opérateurs ultrasons de Saint-Julien, chargés de déceler la moindre aspérité dans les matériaux, quatre seront supprimés et deux délocalisés. Sur les grilles de l’usine bordant la D976 qui relie Tours à Vierzon (Cher), des draps tagués sont étalés. On y lit : « Daher nous tue »« Daher en rêvait, le Covid l’a fait ».

L’équipementier aéronautique s’est toutefois engagé à trouver un repreneur pour l’usine de Saint-Julien, en lui laissant des machines et avec l’espoir que le nouvel arrivant conserve un noyau d’au moins cinquante salariés. Le cabinet EY est chargé de trouver cette perle rare, avec une rémunération en fonction du nombre d’emplois sauvés.

De longues réunions entre syndicats et direction s’enchaînent actuellement au siège opérationnel du groupe, à Orly (Val-de-Marne). Les salariés devaient débrayer mardi 29 septembre toute la journée, une première dans l’histoire du site. Les conditions de licenciement et de mobilité seront, normalement, arrêtées à la fin octobre, avant leur validation par l’inspection du travail. Les salariés auront ensuite à se positionner rapidement.

Des salariés de l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), le 13 septembre.
Des salariés de l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), le 13 septembre. Nicolas Wietrich pour «Le Monde»

« On nous parle de quinze jours pour prendre des décisions de vie ! »,se lamente un employé qui n’entend pas déménager à Nantes malgré les attraits de cette ville. « Ici, dans cette campagne du Loir-et-Cher, ça gagne peu mais je consacre à peine 20 % de mon salaire au logement. Et si je mets ma maison en vente, qui l’achètera ? Qui osera venir s’installer ici ? »

L’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon n’est de fait pas le seul site du bassin à être malmené. La commune mitoyenne de Montrichard dispose, sur ses hauteurs, d’un autre petit site Daher de fabrication de « shelters ». Ces conteneurs ultra-sécurisés servent, notamment, à protéger les missiles stockés dans les cales de porte-avions. Il est prévu que plusieurs salariés de Montrichard perdent leur emploi au profit de collègues de Saint-Julien, selon leur positionnement sur une grille de critères parmi lesquels figurent les compétences, l’ancienneté et la composition du foyer. « C’est un processus évolutif très encadré par le dialogue social », assure la direction.

Parallèlement, des salariés de Saint-Jul’ témoignent du cas de ces conjoints travaillant dans l’hôtellerie ou l’assurance, tout juste licenciés. Sans oublier qu’à Montrichard, une usine du spécialiste de l’homéopathie Boiron, qui emploie 70 salariés, a annoncé sa fermeture pour la fin 2021. « Heureusement », soufflent certains, CDM, maroquinier sous-traitant de Louis Vuitton, également installé à Montrichard, tient bon.

« Une décision très difficile »

Saint-Jul’ a permis au logisticien Daher (racheté en 1999 au groupe Lhotellier) – un « pousse-palettes » diront les anciens – d’intégrer le cercle prisé des industriels de l’aviation civile et militaire, et à son fondateur, Patrick Daher, de siéger au conseil du puissant Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), aux côtés des Safran, Thales et Dassault.

Pendant ce temps, des ingénieurs et chefs d’ateliers de Saint-Julien parcouraient la planète pour former des sous-traitants ou ouvrir de nouveaux sites, comme au Maroc en 2001 puis en 2016, répondant ainsi aux injonctions des donneurs d’ordres de réduire leurs coûts de production.

Les salariés ont senti le vent tourner quand des cadres de l’automobile ont été nommés aux postes clés, à la place de spécialistes de l’aéronautique. « Le composite, c’est travailler de la matière, emmener la fibre où on veut, en suivant des cotes… pas juste serrer des boulons », ironise un drapeur, affecté à la superposition des couches de tissus sur les moules. « Quand je reçois une pièce des drapeurs, je la fraise, je la détoure, j’y mets de l’accastillage, c’est jamais sur les mêmes pièces, les plans sont complexes, il faut être très consciencieux », renchérit un ajusteur.

« C’est une décision très difficile sur le plan humain, contre nature pour un groupe familial comme Daher qui cherche à grandir depuis vingt-cinq ans. Mais c’est la survie du groupe qui est en jeu », écrivait Sylvain Ruellé, directeur du développement industriel chez Daher, dans une de ses récentes lettres adressées au maire de Saint-Julien-de-Chédon, Michel Leplard (sans étiquette). L’élu transmet systématiquement les missives à ses administrés, parmi lesquels une trentaine de familles dont un ou plusieurs membres travaillent dans l’usine menacée.

L’usine Daher, à Saint-Julien-de-Chédon, qui devrait fermer ses portes en 2022.
L’usine Daher, à Saint-Julien-de-Chédon, qui devrait fermer ses portes en 2022. Nicolas Wietrich pour «Le Monde»

« C’est un groupe familial puisque les actionnaires sont de la même famille, mais ici, leur contribution citoyenne se limite à un encart publicitaire de 30 euros dans la gazette communale », note le premier édile. Quand Storengy, gros stockeur de gaz naturel situé à une trentaine de kilomètres, finance pour sa part plusieurs rencontres sportives et culturelles. « Si jamais ça ferme totalement, s’il n’y a pas de repreneur, ça sera catastrophique. En tant que maire, on a encore envie de développer des équipements, pas de se contenter de gérer le cimetière », poursuit M. Leplard.

Dans le village voisin, Faverolles-sur-Cher, le maire Bernard Girault (sans étiquette) est, comme deux de ses conseillers municipaux, un ex-ouvrier Daher, menuisier de formation. Ses épais avant-bras témoignent d’un demi-siècle de labeur. M. Girault a connu l’épopée Lhotellier puis la gestion de Daher, dont le chiffre d’affaires dépassait le milliard d’euros en 2019, pour la quatrième année d’affilée, avant de s’effondrer cette année.

« Lhotellier, c’est familial, Daher, faut que les sous rentrent. Et si ça rentre pas, on ferme la boutique… », résume-t-il. L’édile se demande s’il arrivera à trouver des jeunes couples pour ses terrains fraîchement viabilisés. « Il y aura moins de chantiers, moins de gamins à l’école. »Récemment, un peintre de chez Daher l’a abordé pour savoir s’il cherchait un agent communal. « Ça m’a rendu triste… Et vous saviez que Philippe Lhotellier n’avait même pas été prévenu par son successeur de la fermeture de l’usine ? »

La nostalgie de l’époque Lhotellier

L’amertume générale est aussi forte que la nostalgie éprouvée pour la famille Lhotellier, arrivée en terre paysanne en 1941 et qui apporta la culture industrielle. « La viticulture se mécanisait et n’avait plus besoin de tous ses bras. Nous absorbions les excédents », se rappelle Philippe Lhotellier.

Fils de Lucien, le fondateur qui dispose d’une rue à son nom, M. Lhotellier, 82 ans, occupe un bureau près de l’usine. C’est là, sur les rives du Cher, dans une belle maison en tuffeau, qu’il épluche la presse locale et nationale ou égrène des souvenirs glorieux à ses visiteurs, comme cette commande de 600 000 carcasses composites de Famas, l’ancien fusil d’assaut de l’armée française, ou la conception d’écrins pour équipements d’avions à réaction.

« On a formé des hommes pour qu’ils soient fiers de leur métier. Pourquoi pensez-vous qu’on organisait des portes ouvertes ? C’était pour faire venir les familles, pour que les enfants aient les yeux qui brillent ! » Lhotellier est resté au conseil d’administration de Daher jusqu’en 2009 et racheta, en 2002, son unité de production de revêtement antiadhérent pour moules de boulangerie industrielle dont M. Daher souhaitait se séparer pour libérer de l’espace à Saint-Julien. « Je l’ai installée à Contres, 25 kilomètres plus haut, on a doublé l’effectif et des Hollandais ont repris le tout avec succès. »

Dans son ascension, M. Lhotellier avait pu compter sur Bernard Schillewaert, directeur de la branche aéronautique et défense chez Daher jusqu’en 2007, toujours installé à Saint-Julien. L’une de ses obsessions fut de maintenir l’afflux d’ingénieurs. « Dans les années 2000, c’était aussi difficile que de trouver des médecins aujourd’hui. En vingt ans, j’en ai fait entrer une cinquantaine. Des gars au top qui parlaient le même langage que leurs homologues d’Eurocopter ou d’Airbus. »

Aujourd’hui, l’ancien responsable qualité des sites Daher, Christian Beaudouin, attend un sursaut : « Allez annoncer un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] à Tarbes et vous ne franchirez pas le portail, ils l’auront déjà soudé. Saint-Julien doit se montrer plus combatif qu’aujourd’hui. » M. Beaudouin ne veut pas d’affrontement mais une nouvelle dynamique, où chaque acteur du territoire retrousserait ses manches : « Quand je vois des usines s’engouffrer dans le paramédical ou le nautisme, je me dis que des secteurs ont encore de l’avenir et qu’il faut y croire à fond. »

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«Il faut ramener de la convivialité»: face au Covid, des seniors refusent la retraite sociale

REPORTAGE – Médiapart
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L’épidémie chamboule la vie des seniors actifs, vulnérables mais pressés de profiter de leur retraite. Cours de danse, militantisme, bistrots… Du Var au Loir-et-Cher, beaucoup refusent de renoncer. 

Dans ce bistrot fréjusien du bord de mer, le retour du mistral nourrit les conversations d’une clientèle d’habitués plutôt âgés. Un jeune homme en tenue de chantier, sans masque, s’avance jusqu’au comptoir. Des regards réprobateurs l’assaillent de toutes parts : l’ouvrier remonte son maillot jusqu’au nez. Le taulier, agacé, avertit : « Moi je ne fais plus la police ! Qu’elle se débrouille ! Bon, qu’est-ce que tu veux, minot ? »

Chaque année pendant la saison touristique, de Fréjus-Plage au port Santa-Lucia de Saint-Raphaël, les seniors désertent les bars de la baie pour mieux les reconquérir dès septembre. En cette rentrée, en apparence, pas de changement : l’arabica du matin aux côtés des travailleurs de l’aube, ripeurs et balayeurs, est un antidote à l’assèchement de la vie sociale causé par l’obsession d’éviter le virus.

Fin septembre, à Saint-Raphaël (Var). © JPFin septembre, à Saint-Raphaël (Var). © JP

 

Adeline, 74 ans, a un rituel matinal qui consiste à gratter deux tickets de Bingo achetés chez le buraliste, tandis que son mari épluche Aujourd’hui en France. Ils sont assis côte à côte, chacun sa table, face à la mer, le FFP2 « bec de canard » sur le visage. Le SARS-CoV-2 a changé radicalement leurs habitudes sociales. « C’est simple, on ne va plus chez les gens et on ne les invite plus chez nous. On ne voit les amis qu’en terrasse de bar, au grand air, dit celle qui fut secrétaire de direction pendant 37 ans. C’était toujours la course tandis que mon mari, ouvrier-bitumier, ne rentrait qu’une fois par mois. »

À l’heure de la retraite, le couple a quitté Lyon pour emménager à Valescure (Var) dans une résidence entourée de pinèdes. « Cet été, ma fille est venue en vacances avec son adolescente. Elles ont vu les plages bondées et ont eu très peur, dit cette femme qui jamais ne sort sans masque ni gel. Mes précautions vont durer car il faudra du temps avant d’obtenir un vaccin fiable. » Chaque année, Adeline se vaccine contre la grippe. « Cette année, alors que je suis fumeuse, je n’ai même pas eu de bronchite, sans doute grâce au masque… »

Chemisette bleue assortie au bermuda, Pascal est chauffeur de bus pour une agence de voyages. Ses passagers sont retraités « à 90 % ». Lourdes, Lloret de Mar (Espagne), massif des Dolomites (Italie), etc., composent son itinéraire routier depuis vingt ans. Son dernier séjour remonte au mois de mars. Le voici en chômage partiel. Cette année, les seniors varois désertent les voyages organisés, les déplacements s’annulent à la chaîne.

« Les jeunes retraités ne voyagent plus en groupe, n’ont plus envie de se mélanger avec des inconnus. Ceux qui ont des sous optent pour le camping-car. » Si tout va bien, son prochain voyage aura lieu cette semaine. « J’emmènerai des randonneurs aux Cinq Terres [Italie – ndlr]. C’est un groupe constitué, qui se fréquente depuis longtemps. S’ils décident ensemble de ne pas porter le masque, de ne pas occuper un siège sur deux, de ne pas être disposés en quinconce, qu’est-ce que je ferai ? Absolument rien. Pas envie de déclencher une bagarre. »

Pour Louis Ploton, psychiatre et chercheur en gérontologie, un senior vigilant pour sa santé est prêt à tomber le masque pour ne pas risquer l’isolement social : « Spontanément, il est très insultant de porter un masque devant ses amis, ça veut dire que je m’en méfie comme des étrangers, cet étranger suspect qui amène le miasme. » Et de soulever cette contradiction : « On demande à son aide-ménagère de venir avec un masque et on ne le fera pas avec ses amis ou des membres de sa famille, quand bien même ces derniers interagissent avec l’extérieur et peuvent tout autant nous contaminer… Les aînés doivent aussi intégrer qu’ils servent de modèles, positifs ou négatifs, et qu’ils ont un devoir d’exemplarité. »

La Caisse mutuelle complémentaire d’action sociale (CMCAS) du Var, qui chapeaute les œuvres sociales d’EDF et de l’ex-GDF dans le département, dispose à Saint-Raphaël d’un vaste camping réservé aux agents, des bungalows de toile cirée jaune et turquoise restés fermés cet été, par précaution.

Hors saison, c’est aussi un lieu de sociabilité ouvert aux 170 retraités de l’électricité et du gaz recensés dans les environs. Ce mercredi 23 septembre se tient leur assemblée générale. La salle est pleine, masquée. Les fenêtres sont grandes ouvertes. On vote à main levée sur les activités à venir. Faut-il maintenir la fête des pensionnés ? La distribution à domicile des colis de Noël pour les plus de 80 ans ? Le concert de Louis Chedid du 10 novembre et les pots de l’amitié ? Oui unanime : ici, on ne mégote pas avec le « présentiel ».

Laurent Pojaghi, élu CGT et président de la CMCAS de Toulon, explique vouloir préserver la santé des bénéficiaires en « restant toujours dans les clous », sans abîmer ce qui leur est fondamental : l’entraide. « On a passé 2 600 appels pendant le confinement, auprès de retraités de 65 à plus de 80 ans. Pour voir comment ça allait, rompre la solitude, repérer des besoins éventuels, financiers ou en termes de dépendance. » Son bilan : « Il nous est apparu un danger encore plus grave que le Covid : l’isolement qu’il a créé. »

Cette réunion aura permis de dépoussiérer un dispositif de soutien intergénérationnel : les jeunes retraités se portent volontaires pour rendre visite aux plus anciens ou servent de chauffeurs aux enfants des actifs, à l’occasion d’une compétition sportive par exemple. Un homme se lève : « Moi je vis dans l’arrière-pays. Qui ira me chercher pour aller jouer aux boules ? »

Un spectacle clôt la réunion : trois danseurs lyonnais bondissent et s’enlacent pendant quarante minutes, comme s’ils jouaient avec la mort, devant une audience… libérée. L’angoisse s’est envolée. Le pot de l’amitié qui succède exhale même un parfum de lutte sociale : les néo-retraités enragent contre le futur projet Hercule visant à découper EDF en conservant publiques la production d’énergie nucléaire et le transport du courant…, tout en privatisant sa commercialisation et la production des énergies vertes.

« Nationaliser les pertes, privatiser les profits », résume un ancien, qui appelle à la mobilisation générale en s’inspirant des grandes grèves d’antan. L’assemblée avait-elle médité ce conseil du géro-psychiatre Louis Ploton : « Si un senior est morose, racontez-lui vos soucis. Cela le met en position avantageuse de remonter le moral de l’autre, c’est très valorisant » ?

On quitte le bord de mer azuréen pour une guinguette du Loir-et-Cher. Une ultime demande de bal, dimanche 27 septembre, pour clore la saison, a été refusée par la préfecture à la patronne de La Guinguette des Îles de Trôo, à Montoire-sur-le-Loir. « Nos clients nous téléphonaient constamment pour connaître la réponse, raconte Catherine Chevais. Ils n’auront donc pas dansé de l’année. Vous imaginez leur frustration. » Même scénario pour la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, qui rassemblait jusqu’en mars près de 200 danseurs deux après-midi par mois, pour l’amour du paso doble et de la bachata.

Danse au Carroir, à La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher). © JPDanse au Carroir, à La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher). © JP

 

Dans la belle salle du Carroir de La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher), on apprend encore le rock sur le tube We could have had it all, de la chanteuse Adèle. « La danseuse est une fleur, le cavalier est un vase, la jolie fleur grandit dans le vase », lance Frédéric, le professeur à visière, à ses huit couples masqués.

La mairie a rouvert sa salle de danse en septembre, après six mois de diète. L’école de danse associative qui l’occupe, plébiscitée par des couples sexagénaires et au-delà, a vu son nombre d’adhérents chuter de 30 % en cette rentrée, malgré les précautions prises : distribution de gel par une bénévole à l’entrée, masques, espace important entre chaque binôme et interdiction de permuter les cavaliers.

Frédéric : « Ils se disent peut-être que ça ne vaut pas le coup d’apprendre à danser puisqu’ils ne pourront pas mettre leurs connaissances en pratique, faute de dancings. » Martine, sa partenaire : « Ils ont sans doute un peu peur aussi. En revanche, ceux qui dansaient ici l’an dernier sont tous revenus. »

Le président, Jean-Marie Péchard, croise les doigts pour que le Loir-et-Cher ne passe pas en zone d’alerte, ce qui conduirait le préfet à faire fermer les salles de sport. « En attendant, il faut ramener de la convivialité. Avec une soirée d’entraînement en plus par mois… sans pot ni repas, mais chacun pourra se retrouver. »

Un peu plus loin, le camping municipal de la Grosse Grève, à Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher), accueille ses derniers visiteurs : il fermera le 5 octobre. Le retraité Philippe Larose, alias Fifi, ancien ouvrier de l’usine Renault MCA de Maubeuge (Nord), guette les visages familiers depuis sa caravane installée à côté d’un écriteau « Camping » visible depuis la départementale. « Chaque année, je plante des tomates sous ce panneau. Là, je n’y ai mis que du persil, le camping n’ayant ouvert qu’en juin. »Mal à l’aise avec le port du masque, Fifi n’est presque pas sorti de l’été, sauf pour rejoindre les sanitaires ou le supermarché.

Son emplacement est devenu au fil des semaines un bistrot d’appoint où ses amis, retraités comme lui, se présentent pour l’apéro, chacun leur tour. « Mais on ne parle plus de politique, on ne débat plus pour savoir si la gauche fait mieux que la droite ou inversement. » L’heure est au doute à l’égard des médias comme des autorités. « Maintenant, c’est : est-ce qu’on nous ment ou pas ? Est-ce qu’il y a un plan caché derrière tout ça ? », résume Philippe.

À l’accueil, la réceptionniste décrit une nouvelle clientèle : « Ce sont de jeunes retraités, ils viennent de s’offrir un camping-car, neuf ou d’occasion, et souhaitent le tester ici, dans les vraies conditions. » Quand, derrière sa paroi de Plexiglas, elle leur dresse la liste des précautions sanitaires, la plupart haussent les épaules. « Ils disent qu’ils n’y croient pas, qu’en fin de compte, on ne peut pas mourir de ce machin, que le masque ne sert à rien. Comme s’ils avaient oublié tous ces hôpitaux saturés au printemps. »

 

 

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La Vie – Dunkerque, une architecture de renaissance

dunkerque pouille ilots rougesdunkerque 2 pouilleAoût 2020.

 

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Aides à domicile: ces invisibles du Covid

MEDIAPART_charte_graphique.aiMEDIAPART – Le choc de la pandémie aura permis des avancées salariales pour le personnel soignant mais fait prendre conscience aux aides à domicile, soutiens essentiels des seniors dépendants, de leur tenace invisibilité. Sur Facebook, loin des syndicats, certaines préparent le sursaut. Samedi, un collectif appelait à manifester à Paris.

Payées au rabais pour des tâches délicates auprès de personnes vulnérables, certaines aides à domicile attendent encore le coup de pouce promis aux « oubliés de la prime Covid » par Emmanuel Macron, début août. Samedi, à Paris, à l’appel d’un collectif naissant baptisé La Force invisible, elles étaient une poignée à manifester, conscientes des risques de contamination pour elles et les personnes qu’elles assistent.

Faute de ressources, il leur est difficile de faire grève. Ces derniers jours, Mediapart en a rencontré trois en milieu rural, qui s’indignent de leurs faibles rémunérations, du remboursement dérisoire de leurs trajets ou du mépris de leur ancienneté, inquiètes aussi des effets d’une deuxième vague.

À 47 ans, Caroline, mère de quatre enfants, mariée à un surveillant de collège, travaille comme aide à domicile à Onzain (Loir-et-Cher) depuis neuf ans déjà, après avoir été caissière puis assistante maternelle – « Jusqu’à ce que j’en aie assez de rester à la maison ». Aide à la toilette et au repas, ménage, lever et coucher : chaque jour, Caroline rend plusieurs fois visite à six bénéficiaires, ceux que lui octroient l’association ADMR (Aide à domicile en milieu rural), son employeur, auxquels s’ajoutent de nombreux remplacements. Des heures supplémentaires stockées dans un « compteur » et redéployées par l’employeur quand des visites s’annulent, suite à l’hospitalisation du bénéficiaire, par exemple.

Dans son secteur patrouillent une quarantaine d’aides à domicile qui ont touché, au mieux, quelques centaines d’euros de prime après l’annonce du chef de l’État. Ces derniers jours, presque la moitié s’est mise en arrêt maladie. Le métier est éreintant et celles qui l’exercent, dans ce territoire rural, ne sont pas toutes jeunes. « Des mères célibataires y vont pour se faire un peu d’argent, mais elles ne tiennent jamais plus de quelques mois, car les horaires sont ingérables, sans parler de la paye, qui n’est versée que le 8 ou 9 du mois suivant. »

Caroline traîne une douleur dorsale à force de manipuler des patients chichement équipés. « Certains ont des logements adaptés et d’autres n’ont pas de lit médicalisé et tout devient compliqué, comme quand il faut multiplier les transferts entre le fauteuil-confort et la chaise percée de la chambre en déplaçant la personne sur son fauteuil roulant. » 

Le mois dernier, Caroline a reçu 1 280 euros net sur son compte courant. Comme elle ne dispose pas d’un véhicule de fonction, à la différence des aides-soignants qu’elle croise au quotidien, elle inclut dans cette somme le remboursement de ses frais kilométriques, soit 35 centimes du kilomètre pour les trajets en voiture entre chaque intervention, 15 centimes si elle se déplace à scooter. « Le trajet de ma maison au premier lieu d’intervention n’est payé qu’à 60 %. Pareil pour le retour. C’est comme ça depuis 2010. »Cette année-là, l’ADMR signa une nouvelle convention collective.

Comme toutes ces collègues, Caroline dispose d’un contrat à temps partiel. Le sien atteint 130 heures par mois, au tarif horaire de 8 euros net. Chaque prestation excède rarement une demi-heure. Elle démarre à 8 heures et s’accorde une pause déjeuner à 13 h 30. Elle reprend à 14 heures et rejoint son foyer vers 20 heures, juste à temps pour vérifier les devoirs des enfants. Un week-end sur trois est travaillé avec, dans ce cas, une journée de repos le lundi. « Sachant qu’on reste tout le temps d’astreinte. Demain, samedi, je suis certaine qu’ils vont m’appeler, mais là, je refuserai. Et tant pis pour leurs 3 euros de bonus par intervention. »

Caroline réclame une revalorisation des salaires, soit au moins 11 euros net et non plus 10,15 euros brut de l’heure, équivalant au strict smic horaire, en vigueur chez l’ADMR. « Parce qu’on fait bien plus que de l’aide à domicile. Le week-end, ce sont des toilettes sur des personnes qui ont de grosses pathologies, or c’est le travail des aides-soignantes. Quand on vous demande de nettoyer une personne âgée paralysée de moitié, forcément, vous appréhendez. »

Caroline appréhende aussi la deuxième vague de Covid-19 et les protocoles sanitaires lourds qui indisposent ses bénéficiaires. « Certains ont du mal à comprendre, ils disent qu’on est parano, qu’on leur ment. » Pendant le confinement, les prestations de ménage étaient annulées.

Ana Fernandes, 53 ans, est déléguée syndicale CGT à l’ADMR du Loir-et-Cher depuis décembre dernier. Aide à domicile depuis cinq ans pour 800 euros net par mois, elle rend visite, ce vendredi soir, à deux bénéficiaires : une heure et trois minutes de travail lui seront comptabilisées, temps de trajet inclus. « Pour du déshabillage, du changement de protection », résume-t-elle.

Pendant le confinement, Ana a tenté d’alerter les hautes sphères à propos du manque de tests chez les aides à domicile, des incohérences dans la distribution des masques par sa direction locale. Laquelle l’a sanctionnée de quatre jours de mise à pied. « Des personnes étaient autour de moi [au cours de l’entretien disciplinaire – ndlr] et l’une d’elles a dit, à haute voix : “Et si elle était comme ça avec les bénéficiaires ?” Ça m’a glacée. »

 

Ana Fernandes arrivant chez un couple âgé, à Chailles (Loir-et-Cher). © JPAna Fernandes arrivant chez un couple âgé, à Chailles (Loir-et-Cher). © JP

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Samedi, Ana est allée à Paris, de son propre chef, répondre à un appel à manifester d’un collectif naissant, La Force invisible. Sur un post Facebook, le rendez-vous était fixé à 14 heures sur le parvis de la Maison de la Radio. Une petite trentaine d’aides étaient présentes, avec des banderoles et des tee-shirts blancs, à l’écart des « gilets jaunes ».

En fin de journée, les participantes semblaient amères : « J’ai mené plusieurs manifs soutenues par la CGT cet été, devant les locaux de l’ADMR. J’ai fait grève, aussi. Et là, je ne sais plus comment faire bouger les choses, confie Ana. Mon employeur exige plus de contrôles sur les arrêts maladie, mais il ne s’intéresse pas à sa raison principale : le manque d’argent à la fin du mois. Combien de filles m’ont dit que sans la paie de leur mari elles ne survivraient pas ! »

Ana nous raconte comment une jeune maman a laissé un soir ses enfants de 6 et 8 ans seuls à la maison. « Elle est arrivée à l’ADMR l’an dernier, elle avait un contrat de quatre-vingts heures et souhaitait basculer rapidement vers un contrat de cent quatre heures. Bien sûr, ils lui ont fait du chantage, en lui donnant des heures du soir qu’elle ne pouvait pas refuser, alors qu’elle ne trouvait pas de moyen de garde pour ses gosses. Elle s’en est voulue à mort. Quand elles font les plannings, les maisons de services se fichent pas mal des contraintes de ces filles, de leur vie de famille. Au final, elles sont sur les nerfs, angoissent beaucoup et se mettent en arrêt. »

Ana décrit enfin les remplacements au pied levé, envoyé d’un clic de souris, à accepter sans sourciller : « Avant, tout se faisait au téléphone, mais, depuis quelques mois, les plannings sont envoyés par email, vers 17 heures, juste avant la fermeture des bureaux. Il est alors trop tard pour contester, demander un ajustement. C’est comme ça qu’on arrive à devoir commencer une heure plus tôt sans pouvoir déposer son enfant à l’école. Pour une jeune femme, c’est ingérable. »

Lyna, 59 ans, trois enfants, travaille depuis vingt ans déjà avec l’ADMR du Loir-et-Cher, sur un périmètre au nord de Blois. « J’ai fait beaucoup de métiers avant, j’ai distribué des prospectus, travaillé dans les cantines, fait le ménage dans les écoles, puis la nounou, comme une de mes filles aujourd’hui. » Son contrat de soixante-dix heures avec l’ADMR lui rapporte à peine 600 euros par mois.

Lyna, aide à domicile à Villebarou. © JPLyna, aide à domicile à Villebarou. © JP


« Petit à petit, les anciennes perdent leurs heures au profit des plus jeunes. On est plusieurs à constater cela. L’inspection du travail s’en est mêlée et l’ADMR nous a reçues en entretien pour savoir si nous voulions travailler plus. En fait, ça nous a plutôt incitées à chercher du travail ailleurs, à trouver des bénéficiaires en direct, qui nous paient en Cesu
 [chèque emploi service universel – ndlr]. »

La différence de paie est frappante. « Jusqu’à 14 euros net de l’heure pour du repassage. Avec l’ADMR, au bout de vingt ans d’ancienneté, j’en suis à 10,28 euros brut de l’heure, pour m’occuper de dames qui ont des maladies de type Charcot, Alzheimer ou Parkinson. » Son mari, jeune retraité, a transformé un atelier de leur maison, une ancienne ferme bordée de champs de céréales, en petit studio coquet qu’ils louent à l’année. « Ça me permet d’avoir enfin un revenu décent. »

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