“J’ai réalisé que j’aimais aider les gens” : à Blois, du travail en usine à l’aide à domicile.

imagesL’ex-ministre du travail, Myriam El Khomri, a présenté mardi son rapport pour une réforme des métiers du grand âge. Dans le chef-lieu du Loir-et-Cher, Pôle Emploi forme des chômeurs en quête de proximité.

Olivier Boche était chef d’équipe à La Blésoise, une grande blanchisserie traitant chaque jour cinquante tonnes de linge sale en provenance des hôpitaux et hôtels de la région parisienne. Un cancer du rein, puis un AVC et un début de dépression l’éloignèrent durant cinq mois de son entreprise. « A mon retour, mon patron m’explique qu’il n’y a plus de boulot adapté à mes capacités. J’ai été licencié économique à 57 ans, après dix-neuf années d’ancienneté ! »

Mais pas question de rester les bras ballants. Olivier Boche se rappelle qu’il possède un CAP de charpentier métallique et postule auprès des usines locales. Aucune ne lui répond. Il hésite à changer de région, car sa femme est en CDI. Un court stage en maison de retraite, déniché par son conseiller Pôle Emploi, lui fait découvrir le métier d’aide à la personne. Il y prend goût mais hésite. « J’ai des amies qui travaillent en Ehpad et qui ont cherché à me dissuader. De toute façon, arrivé à un certain âge, on n’a plus trop envie d’avoir un patron sur le dos. Je voulais ma liberté. »

A l’hiver 2017, Olivier rejoint l’armée des 7 000 aides à domicile du Loir-et-Cher. Ses journées s’étirent de 8 heures à 20 heures, avec une longue pause déjeuner. Il accompagne un jeune handicapé au supermarché, assure la toilette, le lever du lit, l’habillement et les repas de personnes âgées dépendantes mais attachées à un maintien au domicile. « Je leur range même le bois pour l’hiver ! », explique-t-il. Son employeur est une antenne locale de l’Aide à domicile en milieu rural (ADMR), une association qui lui sélectionne des clients à moins de 15 kilomètres de son domicile.

Métier en tension

Selon l’enquête « BMO 2019 » (Besoin en main-d’œuvre) de Pôle Emploi, en région Centre-Val-de-Loire, le secteur des services aux particuliers représente 35 % des promesses d’embauche, contre à peine 12 % pour l’industrie et 7 % pour la construction. Les chiffres de l’Insee rappellent combien la région, plus qu’ailleurs, peine à retenir ses jeunes tandis que ses vieux, comme ailleurs, vivent plus longtemps. Cet été, quinze acteurs de l’accompagnement et de l’aide à domicile du Loir-et-Cher, associations et sociétés privées confondues, ont diffusé un communiqué pour « dénoncer une crise sanitaire qui s’annonce ».

Au Pôle Emploi de Blois, pas une semaine ne se passe sans qu’une entreprise de services à la personne vienne faire passer des entretiens d’embauche. « L’une d’elles promet même à ses futures recrues de les faire évoluer, petit à petit, vers le CAP petite enfance. Pour certains, garder des petits, c’est le Graal », explique Anne Renelier, responsable d’équipe à Pôle Emploi. Avec ses collègues, elle a lancé l’opération « Un emploi près de chez vous », grâce à laquelle des salariés en reconversion, de tous âges, sont accompagnés en douceur vers les métiers d’aide à la personne.

« Mettre des chaussettes de contention à quelqu’un n’est pas très attractif mais cela permet à des gens coincés dans un bassin d’emploi inadapté de continuer de travailler sans avoir à déménager. A condition d’accepter de se déplacer souvent, d’un client à l’autre », ajoute-t-elle. Un parcours de formation est proposé, ponctué d’une immersion d’une semaine en Ehpad avec, à la clé, l’obtention de plusieurs qualifications comme celles d’« assistant de vie aux familles CCP2 » et de secouriste.

« C’est un métier en tension qu’on ne peut pas choisir par défaut : ceux qui le choisissent le vivent à fond, estime Mme Renelier. On cherche donc des personnes qui ont une bienveillance à l’égard des personnes dépendantes, une véritable empathie. Qu’ils aient été préparateurs de commandes ou manœuvres n’est pas rédhibitoire. Et l’âge peut être un atout. »

Olivier Boche, l’ex-travailleur en blanchisserie, gagne actuellement 1 200 euros net, auxquels s’ajoutent 200 euros d’allocations ARE (Aide au retour à l’emploi). « J’ai choisi ce métier pour ne pas être chômeur mais j’ai réalisé que j’aimais aider les gens », constate-t-il. Son quota de trimestres cotisés étant déjà franchi, il a prévu d’arrêter l’été prochain. Dans un mois, il prendra un stagiaire sous son aile pour, espère-t-il, assurer sa succession.

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Les “boîtes à lire”, ou le jeu de la lecture et du hasard

logo10/10/2019
Ces minibibliothèques de rue où se troquent anonymement des ouvrages en tout genre se sont multipliées dans le paysage. Et ressemblent à leurs usagers. Reportage dans le Var et l’Indre-et-Loire.

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Derrière la mairie de Saint-Raphaël (Var), la petite supérette a baissé le rideau depuis quelques mois déjà, mais la boîte à livres mitoyenne et son banc assorti, gris acier, ont toujours fière allure. On raconte qu’une dame vient aux aurores pour ranger les bouquins et retirer ceux qui ne trouvent jamais preneur. En passant devant, à midi, Françoise, agent immobilier de 42 ans, dépose la Jeune Fille et la nuit, de Guillaume Musso, ainsi qu’une obscure saga de science-fiction déclinée en trois tomes. Tous sont en excellent état. Des petites vignettes au nom de la librairie locale recouvrent les prix. Le libraire a fermé son établissement de la place Sadi-Carnot cet été pour se concentrer sur la vente de journaux, magazines et mots croisés.

« ici, on ne les juge pas »

Si elle a tant de succès, c’est sans doute que la « boîte à lire » est peut-être moins austère qu’une librairie. On y bavarde dans le vacarme de la rue en faisant vaguement mine de chercher son coup de coeur littéraire. Marc et Josiane, un couple de retraités s’avance puis dépose fièrement les Contes populaires grivois des Pays de France« Nous sommes originaires des Ardennes, dit l’épouse. Là-bas, les usines continuent de fermer. En revanche, les boîtes à lire y poussent de partout : les gens se font tout un complexe d’aller dans les bibliothèques ou les librairies. Ici, on ne les juge pas, on ne les regarde pas de haut, on ne leur pose pas de question. Et c’est souvent très propre, on n’a pas l’impression d’aller faire les poubelles. » Ils repartent avec Thérèse Raquin, le troisième roman d’Émile Zola. « Si on n’aime pas, on le rend. Si on aime, on le garde », commente Josiane.

Saint-Raphaël et ses environs comptent une importante communauté de pieds-noirs. Naturellement, la bibliothèque de rue locale leur ressemble un peu : les trois tomes d’Histoires d’Algérie : les rapatriés, de Jean-Claude Martinez, avoisinent Pieds-Noirs. Les bernés de l’Histoire, d’Alain Vincenot. Une mère et son adolescente de fille, habillées ton sur ton, s’approchent. « Je fais bien attention à ce qu’elle ne prenne pas n’importe quoi », avertit la maman. L’ouvrage avec les meilleures couvertures de Hara-Kiri ne finira pas dans le sac à dos. C’est plutôt Mémé dans les orties, best-seller d’Aurélie Valognes, qui les séduit.

René, 70 ans, chemisette assortie à sa chevelure argentée, sort une petite pile d’ouvrages fortement jaunis de son baluchon. Ce ne sont pas les siens, mais ceux qu’il ramasse lorsqu’il descend faire son tiercé en centre-ville, où la bibliothèque se fait pleinement buissonnière. « Là-bas, il n’y a pas de boîte, certains aînés n’arrivent pas à monter jusqu’ici et n’aiment pas jeter non plus. Alors ils étalent leurs vieux livres sur un petit muret, comme un présentoir. Moi, je ne fais que transvaser. » Ce matin, il rapporte du Philippe Bouvard, caustique, et du Alain Peyrefitte, visionnaire. Car le succès d’une boîte à lire repose aussi sur un équilibre fragile. Même chatoyantes, des étagères à demi-vides sont vouées à une spirale d’indifférence : rares sont ceux qui y déposeront des livres s’ils n’y trouvent pas leur compte. Face à la basilique Notre-Dame, sur la magnifique esplanade Bonaparte, un petit coffre jaune et bleu trône aux abords d’une aire de jeu. L’association à l’origine de cette boîte s’est fixé pour ambition de lutter contre l’illettrisme. Mais les jeunes parents, plutôt que d’entrouvrir la porte en plexiglas, n’ont d’yeux que pour leurs rejetons, prêts à s’écharper pour une place sur le cheval à bascule. À Fréjus, la ville voisine, on joue la sécurité. La boîte à lire a été disposée à l’intérieur de l’office du tourisme, face aux hôtesses d’accueil. Elle complétait cet été l’offre municipale baptisée « L’Ivre de mer », soit 5 000 livres et bandes dessinées prêtés gracieusement aux plagistes de la base nature François Léotard, en échange d’une pièce d’identité.

À l’ombre d’un cyprès bleu de l’Arizona 

Direction la baie d’Agay, à une douzaine de kilomètres. On murmure qu’une grande boîte à lire blanc et bleu y ferait le bonheur des amateurs de la langue de Shakespeare. Et, en effet, la boîte est une véritable armoire, plantée juste à côté du poste des surveillants de baignade, quasiment les pieds dans l’eau. Son niveau du bas est tellement ensablé qu’il sert de dépôt à râteaux et pelles de plage abandonnés. Mais les niveaux supérieurs prouvent qu’Agay a conservé ses racines de cité balnéaire plébiscitée des Britanniques. Deux exemplaires fatigués de A Year in Provence, de Peter Mayle, avoisinent le moins connu Provence toujours du même auteur. Ils sont suivis de Merde Actually, de Stephen Clarke qui, lui aussi, a acquis sa notoriété en s’amusant des petits travers des Français. Pas de la littérature, donc, mais des ouvrages qui ont largement circulé. Une liasse de revues Science, anglophones elles aussi, complète le décor.

On rejoint la région Centre-Val de Loire et le Jardin botanique de Tours. Lorsque Sophie et Willy, deux ours sans descendance, se sont éteints respectivement en 2006 et en 2009, ils n’ont pas été remplacés. Leur fosse étroite et austère, longtemps critiquée, sera même comblée à l’hiver 2016. À la place des plantigrades, on a installé un joli troquet restaurant et une boîte à lire dans la foulée. À l’ombre d’un cyprès bleu de l’Arizona, cette boîte surprend par son organisation. Ici, les livres sont régulièrement triés et certifiés par les autocollants jaunes de Gilbert Flabeau, ancien responsable des collections animales et végétales de la ville de Tours, aujourd’hui bénévole à la Shot 37 ou Société d’horticulture de Touraine. « Notre désir était de créer une sorte de bibliothèque libre et consacrée au monde végétal, précise la présidente, Maryse Friot de la Shot 37. Comme ça, les promeneurs pouvaient, par exemple, s’asseoir sur un banc et découvrir les vertus des plantes exotiques devant une famille de kangourous. Or, dans les 15 jours de son installation, la boîte à lire a été totalement pillée. »

Ni bible, ni coran, ni ouvrage érotique

Avec le temps, les livres de botanique ont fini par se mêler aux romans d’amour, mangas et récits spirituels apportés par les patients de l’hôpital Bretonneau, juste en face. Ainsi cette dame dont le foulard fleuri dissimule un crâne chauve et qui devant nous dépose un opus de Barbara Cartland puis s’empare d’une biographie de Mère Teresa. « Ces livres ont toute leur place ici, mais si nous avions eu affaire à une Bible, un Coran ou même un ouvrage érotique, alors nous l’aurions écarté, explique encore Maryse Friot. Je suis croyante, mais c’est une règle que nous nous sommes fixée au tout début. » L’Évangile selon saint Luc que nous dénichons ce jour ne tiendra donc pas longtemps… « Oui, mais il reviendra sans doute après le passage de notre bénévole. On a des donneurs très têtus ! » Car, au-delà des ouvrages dont ils se désencombrent, les lecteurs n’hésitent pas à offrir au hasard ceux qu’ils ont aimés ou des opuscules sur des sujets qui leur tiennent à coeur. Une autre façon, peut-être, de partager ses convictions en laissant les badauds libres de prendre… ou de laisser.

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A Pékin, au-delà du cinquième périphérique, se développe un laboratoire du «rêve chinois»

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À mesure que Pékin grandit, ses habitants les plus modestes n’ont cessé d’être renvoyés à ses confins. Comme dans le district de Shijingshan entre le cinquième et le sixième périphérique, où les dernières usines côtoient les barres résidentielles, où le progrès numérique grignote les dernières poches de sociabilité.

S’il y a bien une chose que les Pékinois du centre-ville et de ses extrémités ont en commun, ce sont les affiches de célébration des 70 ans de la Chine communiste. L’événement a été martelé sur tous les supports imaginables, chaque lampadaire urbain a été doublé de drapeaux ou lampions rouges et les trottoirs n’ont jamais été aussi propres et fleuris.

Le quartier de Pingguoyuan, dans l’arrondissement de Shijingshan, démarre au terminus de la ligne 1, à l’extrême ouest de la capitale et à 25 kilomètres de la place Tiananmen, où a eu lieu mardi 1er octobre le grand défilé pour les 70 ans. Il doit son nom – « champs de pommes » – à un serviteur eunuque de la dynastie Ming qui, à l’âge de la retraite, quitta la Cité interdite et l’empereur pour acheter des terrains et y cultiver ses vergers.

Le côté champêtre a disparu depuis longtemps. Dans les années 1950, le jeune régime communiste à peine installé veut développer l’industrie lourde, comme le grand frère soviétique : l’aciérie étatique Shougang s’installe au milieu des champs. Une station de métro apparaît dans les années 1970. Les premières tours résidentielles surgissent à la fin des années 1990. Puis le 5e périphérique en 2003. Les barres de logements s’accumulent jusqu’au pied de la montagne toute proche, que viendra longer le sixième périphérique en 2010 puis la ligne S1, une extension de la ligne 1, le 30 décembre 2018.

 

Les habitants du quartier de Pingguoyuan assistent à un spectacle. © JPLes habitants du quartier de Pingguoyuan assistent à un spectacle. © JP

 

Pingguoyuan n’est donc pas tout à fait la ville et plus tout à fait la campagne. C’est un lieu hybride, où des BMW série 8 klaxonnent derrière des triporteurs à pédales, où les dernières usines polluantes se mêlent aux éco-lotissements, où le « rêve chinois » de Xi Jinping se matérialise peu à peu tandis que s’accroche, contre vents et marée, une Chine du siècle passé.

À Pékin, chaque événement (géo)politique majeur est l’occasion d’un grand nettoyage. Et les 80 000 âmes de Pingguoyuan y échappent rarement. À l’été 2008, la Chine a organisé ses premiers Jeux olympiques. Le quartier a donc accueilli les épreuves olympiques de tir… et chassé tous ses petits vendeurs de rue, dont ces cuisiniers de nouilles sautées et raviolis qui formaient une haie d’honneur dès la sortie du métro.

À l’approche du XIXe congrès du Parti communiste – d’octobre 2017 –, les quelques abris de défense anti-aériens bâtis sous les trois premières tours résidentielles du quartier ont été condamnés… parce qu’ils servaient de dortoir illégal à des travailleurs migrants.

Cette année, la célébration des soixante-dix ans de la République populaire a permis « d’harmoniser » la pratique religieuse : installée au cinquième étage d’un immeuble de restaurants, une église évangélique, jusqu’alors tolérée, a été remplacée par un bar à vins.

Le système de crédit social, expérimenté à travers le pays, a récemment été testé dans les transports en commun du quartier. Les bus de la ligne 931, qui relie Pingguoyuan au temple Tanzhe vingt kilomètres plus à l’ouest, ont ainsi fait le tri de leurs « baoan », ces vigiles – souvent de jeunes paysans – présents à bord pour prévenir la moindre incivilité. « L’un d’eux avait un mauvais crédit social à cause d’un prêt mal remboursé. Ils l’ont viré », regrette leur chef.

En 2022, Pékin organisera de nouveau les Jeux olympiques, d’hiver cette fois. L’ancienne aciérie de Shougang, une étendue de 22,3 km2, a été désignée pour accueillir l’épreuve de snowboard freestyle. Une promenade et un lac poissonneux ont surgi cette année au pied des hauts-fourneaux dont les carcasses ont été préservées. Le site est encore officiellement fermé au public et n’est donc pas desservi, mais un Starbucks est déjà pleinement opérationnel. Les riverains bien informés s’y rendent en voiture.

Face aux bouchons, la circulation est alternée et les plaques minéralogiques pékinoises s’attribuent par loterie. Les automobilistes avec une plaque plus exotique – de Tianjin par exemple – ont interdiction de s’aventurer dans la capitale, sauf s’ils se cantonnent dans un périmètre précis, justement entre les 5 et 6e périphériques. Cette contrainte est finalement un atout, car elle permet aux résidents de Pingguoyuan, malchanceux à la loterie, d’acquérir une voiture via une immatriculation lointaine. Résultat : les voitures servent peu mais sont garées partout, sur chaque bout de bitume disponible, imbriquées les unes aux autres, comme un Tetris géant. Par SMS, des caméras intelligentes facturent le stationnement en fonction de l’emplacement.

L’ancienne aciérie de Shougang. © JPL’ancienne aciérie de Shougang. © JP

 

Lorsqu’on travaille en centre-ville, dans les boutiques de luxe de Guomao ou les sièges sociaux des grandes entreprises publiques du quartier de Dongzhimen, où les salaires sont plus élevés, il faut souvent une bonne heure et demie de trajet pendulaire, soit trois heures chaque journée. « Une fois rentrés du travail après avoir voyagé dans un métro plein à craquer ou slalomé entre des échangeurs à huit voies, beaucoup d’habitants de la classe moyenne n’aspirent qu’à une chose : rester chez eux […]. Ils peuvent alors compter sur une multitude de travailleurs immigrés prêts à leur livrer ce dont ils ont besoin pour un prix modique », décrit Kai-Fu Lee, l’auteur du livre I.A., la plus grande mutation de l’histoire (traduit en français aux Arènes). À Pingguoyuan, le bulldozer de la vente en ligne fut tellement puissant que trois supermarchés fermèrent en seulement deux ans, dont un « Wumart » à deux niveaux, première enseigne régionale de grande distribution.

Chaque soir, des essaims de scooters électriques sillonnent donc le quartier pour apporter des plats cuisinés ou congelés, des rouleaux de papier toilette et articles de toutes sortes, sur-emballés. Ils les déposent dans des murs de casiers appropriés ou directement à domicile. Ces livreurs croisent encore quelques vieillards à triporteur, tantôt aiguiseurs de couteaux de cuisine, tantôt acheteurs d’alcool, de toutes ces bouteilles de vin que les habitants s’offrent pour le Nouvel An ou la fête de la mi-automne sans jamais les déguster. Eux tolèrent encore la mitraille quand tous les autres réclament un paiement par smartphone.Étonnamment, une galerie commerciale a récemment ouvert. Son parvis exhibe une réplique à taille réelle d’un hélicoptère de combat entouré de fontaines musicales. Un petit train fait cinq fois le tour du bâtiment pour 30 yuans. À l’intérieur, des requins nains se tortillent dans des aquariums. Des haut-parleurs hurlent de la musique de relaxation. De jeunes vendeuses au visage pâle suivent les clients comme leur ombre. Un faux Apple store rivalise avec une vraie boutique Huawei. Face aux prix élevés de boutiques aux enseignes largement méconnues, aux noms faussement occidentaux, seul l’étage des restaurants semble prospérer. Chez l’un d’eux, passés la salle d’attente, les clients sont plongés dans un décor d’échoppe d’antan. Les serveurs ne se déplaceront que si la tablette tactile de commande tombe en rade.

 

Pingguoyuan, jadis verger d’un eunuque retraité, est donc devenu malgré lui un laboratoire d’un nouveau développement chinois. Même ses parcs, où la danse en ligne et les coiffeurs à 8 yuans font de la résistance, offrent un terrain de chasse aux rabatteurs du web. Aux personnes âgées en goguette avec leurs petits enfants, certains distribuent des ballons publicitaires contre la promesse de tester un cours de soutien scolaire virtuel, d’autres offrent un quart d’heure de trampoline contre un ajout de compte WeChat. D’autres enfin lâchent une boîte d’œufs à ceux qui accepteront de télécharger sur place la dernière appli du géant chinois Meituan, sur laquelle commander ses produits bio.

C’est sans doute consciente de cet environnement propice que la municipalité y développe une extension de Zhongguancun, la « Silicon Valley » pékinoise. L’accent est mis sur les start-up du loisir. La société Sohu y créera ses prochains jeux vidéo sur internet. Dans quelques mois, lorsqu’ils sortiront pour s’acheter une barquette de sushis au « 7-11 », une chaîne d’épiceries ouvertes jour et nuit, ces cols blancs en baskets croiseront circonspects les derniers cols bleus de l’usine à solvants mitoyenne, l’une des dernières anomalies de ces confins pékinois.

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“Il avait un visage d’ange mais croyez-moi, c’était un monstre”

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Alors que le Grenelle des violences conjugales s’ouvre ce mardi 3 septembre, la barre des 100 crimes sur conjoint ou ex-conjoint en 2019 a été franchie le week-end dernier. Dans le Loir-et-Cher, l’Astrolabe est le seul lieu d’hébergement pour victimes de violences conjugales. Il permet de libérer des milliers de femmes sous emprise.

Leila a les yeux clairs, magnifiés par un voile bleu pastel. Un sourire, un long silence puis les mots sortent. « Il avait un visage d’ange et faisait croire à tout le monde qu’il était pieux mais croyez-moi, c’était un monstre. Il interdisait à ma fille d’aller à l’école et je ne pouvais parler à personne. J’étais en France depuis cinq ans et je n’avais aucune amie». Un soir, les coups pleuvent plus que d’habitude. Dans le ventre, la poitrine puis la tête. « J’étais au sol, en sang, le nez détruit et les enfants hurlaient. Et comme à chaque fois, il partait en emportant mon téléphone et ma tablette ». Mais il oublie le fixe, avec lequel Leila alerte son père en Algérie. Le lendemain matin, deux hommes et une femme, des gendarmes, se présentent. « Ils m’ont emmenée à l’hôpital, avec mon bébé et ma fille. On y a passé deux jours et j’ai eu 15 jours d’ITT (incapacité totale de travail, Ndlr). L’étape suivante a été ce refuge ». L’Astrolabe gère 105 places réparties entre 26 appartements spacieux, sécurisés et disséminés dans plusieurs immeubles de Blois. Seul le siège de l’association sert d’adresse à ces femmes. Les appartements, eux, ne reçoivent aucun courrier et leurs occupants se mêlent au paysage. Leila a donc bénéficié d’un logement en colocation avec une autre maman, puis d’une aide psychologique et d’un avocat.

(…) suite ici 

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Le Monde – Politique.

Aux portes de Chambord, dans le Loir-et-Cher, un projet de commune nouvelle regroupant deux villages mitoyens peine à voir le jour. Cour-Cheverny reproche à Cheverny de profiter de ses infrastructures. Cheverny, à l’ombre de son château, entend jouir seul de son nouveau label station de tourisme.

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/08/10/la-fusion-entre-cheverny-et-cour-cheverny-sans-cesse-avortee_5498333_823448.html

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Le Monde – Environnement.

Lassé d’un métier standardisé, Olivier Gabilleau a quitté le modèle agricole intensif de ses parents pour basculer vers l’élevage de vaches highlands et l’entretien minutieux des marais. Voici son histoire:

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Parution La Vie – A Besançon, où l’on mesure le temps

Ci-dessous, dans le numéro du 8 août (un numéro compte-double, en kiosque deux semaines) mon reportage à l’Observatoire du Temps de Besançon. Il s’insère dans un numéro spécial consacré au temps. Merci La Vie !
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Besançon, royaume de la femtoseconde

Publié le 07/08/2019 – Jordan Pouille

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	© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie<br /><br /><br /><br />

© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie

Le berceau de l’horlogerie française abrite l’Observatoire des sciences de l’Univers, où l’on surveille la « référence temps » comme le lait sur le feu, à la demande d’industries de très haute technologie.

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Nous nous sommes présentés pile à l’heure pour notre rendez-vous avec François Meyer, ingénieur de recherche au laboratoire temps-fréquence de l’observatoire de Besançon, dans le Doubs. Sacrilège ! L’homme ne porte pas de montre : « La seule qui m’intéresse, c’est la Master Tourbillon », soupire le scientifique. Un modèle composé de 302 pièces, avec une réserve de marche de 48 heures, pour la bagatelle de 70.000€. « Sauf que j’ai un salaire de fonctionnaire. »

Installé au cœur de l’université de Franche-Comté, sur les hauteurs de la ville, son établissement travaille à mesurer le temps avec la marge d’erreur le plus infime possible, conformément aux attentes du secteur de la télécommunication par satellite. Il fournit ainsi un service d’étalonnage permettant d’assurer à ses prestigieux clients – Thales et Matra, parmi d’autres – la meilleure référence temps, tout le temps. L’observatoire est même assermenté pour attribuer la qualité de « chronographe » aux montres mécaniques, au cours d’un test de 16 jours consécutifs, indispensable pour s’assurer que la fréquence n’évolue pas d’un iota. « En 2009, j’ai eu à mesurer une montre à 600.000€ », se souvient François Meyer, encore ému. L’horlogerie Lip, et ses montres à mouvement automatique, figure parmi ses fidèles clients.

L’observatoire s’est un temps appuyé sur son horloge méridienne : une très grosse lunette de cuivre mise en service à la fin du XIXe siècle, et dont les aiguilles étaient les étoiles. On la fixa à quatre colonnes de pierre, elles-mêmes solidement plantées à huit mètres sous terre, jusqu’au socle rocheux, pour conserver une stabilité optimale. Allongé sur un petit matelas de cuir, un technicien datait l’observation du passage d’une étoile dans le méridien en respectant un intervalle de 23 heures, 56 minutes et 4 secondes. Un travail effectué 80 nuits par an sur 20 étoiles différentes pour établir la référence de temps avec une précision au dixième de seconde, comme le souhaitaient les fabricants de montres de la ville. « Mais la rotation de la Terre n’était pas un si bel étalon que ça. Beaucoup de facteurs le rendaient peu fiable, sans parler de la fonte des glaces aux pôles, qui en modifie la masse. L’horloge mécanique fut balayée par l’horloge à quartz, dès les années 1930. » On rénova l’horloge méridienne en 2008, et la voici de temps en temps caressée par des scientifiques en manque d’inspiration ou des enfants en visite scolaire.

La bonne longueur d’onde

Nous rejoignons la partie moderne de l’observatoire : des laboratoires où ronronnent une foule de systèmes de ventilation. François Meyer se saisit d’une petite bonbonne d’Inox siglée Hewlett-Packard, ce géant de l’imprimante grand public. « Cette invention est née il y a plus de 40 ans grâce à l’argent de l’armée américaine. En fait, c’est un quartz dans lequel on va asservir sur une transition atomique, en l’occurrence le césium. Elle est imbattable. » En (un peu plus) clair : une horloge atomique s’intéresse à l’énergie utilisée par un électron pour passer d’une couche de l’atome de césium à la couche supérieure. Cette variation d’énergie se calcule grâce à la fréquence de la longueur d’onde. C’est cette horloge qui détermine la position des sondes spatiales, en mesurant le temps que met l’aller-retour du signal envoyé : le principe du GPS.

 

© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie

© Raphaël HELLE/SIGNATURES pour La Vie

 

Plus loin, dans une armoire vitrée, notre ingénieur s’empare d’un boîtier blanc aux trois diodes clignotantes. Un appareil Made in Besançon. « C’est avec ça qu’un autre laboratoire pourra conserver son horloge atomique chez lui sans avoir besoin de venir ici pour faire un étalonnage. Il peut le faire à distance et connaître en permanence son écart de fréquence par rapport à la référence nationale. »

Le césium ne fait pas tout. Pour affiner leurs résultats, les ingénieurs et chercheurs de Besançon s’appuient en parallèle sur des horloges plus récentes et plus performantes sur des courtes ou très longues périodes : soit trois horloges à saphir refroidi, ou « oscillateurs à saphir cryogéniques », et trois horloges Maser à hydrogène passif. L’oscillateur à saphir offre une marge d’erreur d’un demi-milliardième de seconde par jour. Tandis que « le Maser est comme un laser, mais avec des longueurs d’onde invisibles. Les pics de stabilité du Maser sont entre le césium et le saphir. C’est donc beaucoup plus sensible, mais aussi beaucoup plus cher » . On s’approche. « Ne touchez pas ! L’autre jour, un électricien venu faire de la maintenance a posé son sac dessus. J’ai failli m’évanouir. »

Je n’imagine pas une seule seconde perdre la référence temps.
- François Meyer, ingénieur à l’observatoire de Besançon

L’horloge parfaite, le Saint-Graal dans l’état actuel de nos connaissances, serait donc un hybride de ces différentes machines. « En prenant en compte les données de chacune et à partir d’un solide travail statistique, on aurait de quoi créer une horloge composite, qui éliminerait le bruit du césium et l’instabilité à long terme des cristaux de saphir. C’est un travail de recherche prometteur, mais sans application industrielle pour le moment. » Pour le moment seulement, car l’européen Galileo n’aura de cesse que de vouloir offrir un meilleur positionnement que ses rivaux états-unien GPS, chinois Beidou ou japonais Quasi-Zenith.

L’observatoire dispose enfin de trois systèmes de protection sophistiqués pour parer à toute coupure de courant, « dont les conséquences seraient désastreuses ». « Je n’imagine pas une seule seconde perdre la référence temps », murmure François Meyer, soudain solennel. « Ça nous ferait même sortir du BIPM ! » Le Bureau international des poids et mesures rassemble tous les nouveaux savoirs liés aux mesures et dispense l’heure le plus précise possible aux pays membres, calculée à partir des horloges les plus exactes au monde, dont celle de Besançon. « On diffère de cinq microsecondes de leur “temps papier” », reconnaît l’ingénieur. On déambule encore un peu. Dans une autre pièce, on découvre les équipements de contrôle de puissance des signaux émis par la Two Ways, une nouvelle parabole transférant toutes sortes de données vers l’observatoire de Paris. « C’est notre cordon ombilical avec la capitale, le lien qui prolonge notre chaîne métrologique vers le haut. »

Les pirates du temps

L’arrivée de la 5G et de tous ses objets connectés, pilotables à distance, ne tolère plus aucun décalage : le temps doit être identique partout pour une communication fluide et instantanée, pour ne pas que A parle en même temps que B. « On passe d’un besoin de fréquence extrêmement stable à un besoin de temps extrêmement stable. Un mètre de câble optique par exemple, c’est déjà cinq milliardièmes de seconde qui s’en vont et qu’il faut impérativement rattraper. » Garantir un temps stable partout suppose de se prémunir du risque de piratage.

« On commence à prendre conscience que leurrer le temps à distance, même une microseconde par jour, peut avoir des conséquences considérables. » Un chercheur de Besançon développe des technologies pour empêcher le piratage du positionnement satellite. « Il est facile de remplacer un signal par quelque chose de ressemblant. Le récepteur n’y voit que du feu et décale votre position dans le temps et l’espace. On en a fait l’expérience récemment : nous étions réunis dans une même pièce et notre confrère a réussi à déplacer de 800 kilomètres le positionnement GPS de tous nos Smartphones sans les toucher. »

Avant de nous quitter, devant une jolie horloge solaire qui a fait son temps, le photographe tente une question pernicieuse. « Au fond, qu’est-ce que le temps ? » Le chercheur répond du tac au tac. « C’est ce qui rythme les changements dans l’Univers, dans l’espace. C’est aussi une forme dégénérée de l’énergie, une projection de l’espace-temps sur la seule dimension temps. » Il s’agite, mais le temps presse. « Bon, je m’aventure sur des chemins sableux, à tantôt ! »

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Parution La Vie – En Anjou, dans les églises reconstruites

La Vie cour

 

REPORTAGE

La reconstruction controversée des églises d’Anjou

Publié le 01/08/2019 à 15h09 – Modifié le 01/08/2019 à 15h36 Jordan Pouille

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	Détruite en 2013, l'église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté, édifiée en pierres de mauvaise qualité, menaçait de tomber en ruine. Remplacée en 2017 par un édifice contemporain, elle ne fait pas l'unanimité © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie<br />
Détruite en 2013, l’église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté, édifiée en pierres de mauvaise qualité, menaçait de tomber en ruine. Remplacée en 2017 par un édifice contemporain, elle ne fait pas l’unanimité © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie

Des églises du XIXe siècle ont été récemment démolies dans le département de Maine-et-Loire. Les nouveaux édifices ont métamorphosé le coeur des villages. Avec des résultats inégaux.

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A l’époque, la presse locale s’en était émue. Entre 2005 et 2013, de très nombreuses églises ont été détruites dans le département de Maine-et-Loire, une ancienne zone de chouannerie. De style néogothique, elles se ressemblaient toutes et étaient surtout dans un état déplorable. Ces paroisses de village dataient du XIXe siècle. Une époque qui avait connu un retour de la fièvre religieuse, qui faisait suite à un saccage des édifices pendant les guerres de Vendée.

En somme, ces églises étaient les témoins d’une histoire chargée. Devant ces projets de démolition, les experts du patrimoine religieux du XIXe siècle parlaient de scandale, disant en substance que si ces bâtiments étaient d’époque romane, ils auraient été rénovés et à l’identique. Le ministère de la Culture et les municipalités sont restés sourds à ces cris d’orfraie. Six ans après les faits, nous sommes retournés sur les lieux. Pour voir comment ces églises, repensées du sol au plafond, s’insèrent dans le paysage, et si les habitants se les sont appropriées.

De verre et d’acier 

En ce jour de juillet, un peloton de cyclistes du dimanche traverse Gesté (Maine-et-Loire) à vive allure, sans un regard pour un nouvel édifice qui semble faire partie du décor : l’église du village n’a pas deux ans et succède à une autre qui menaçait ruine. Nous observons cet ovni circulaire relié à un clocher ancien par un couloir de verre. Un vieil homme s’approche, un sac en osier à la main : « Elle est belle hein ? » On hésite : « Ça fait un peu… Un peu gymnase vous voulez dire ? C’est ce que je pense aussi. C’est ce que tout le monde pense ici. » Il disparaît.

Raymond, l’un des quatre sacristains, nous ouvre la porte. Il s’en va astiquer l’autel pendant que son épouse dispose des cierges neufs. « Rendez-vous compte que, pendant 10 ans, l’église était fermée tellement elle était vétuste. Nous sommes une commune de 2.700 habitants tout de même et nous devions sortir de Gesté pour chaque sépulture. » Après 30 ans d’avancées et de reculades, l’église Saint-Pierre-aux-Liens, bâtie en 1844, est finalement démolie en 2013. Seul le clocher et un morceau de la crypte sont conservés. « J’étais là et je peux dire que les démolisseurs en ont vraiment bavé. Sans parler des 289 tombes que l’on a découvertes en dessous, des fouilles qui ont coûté cher à la commune. On aurait dit que notre église ne voulait pas partir comme ça. » 

Ça fait un peu… Un peu gymnase vous voulez dire ? C’est ce que je pense aussi. 

La nouvelle peut accueillir 450 fidèles, contre plus d’un millier pour la précédente. À l’intérieur, un rétroprojecteur évite de devoir imprimer les chants et prières avant chaque messe. La sacristie s’est transformée en réfectoire cosy, avec toilettes accessibles aux fauteuils roulants. On discute du nouvel autel, assorti au nouvel ambon, conçus par deux compagnons du devoir visiblement férus de verre et d’acier. Le nouveau chemin de croix minimaliste s’accorde plutôt bien avec ces bancs de chêne à la couleur toute scandinave. « Ce sont les anciens bancs qu’ils ont fait poncer pour leur donner un coup de neuf. » Les agenouilloirs ont disparu dans la foulée.

 

La reconstruction controversée des églises d'Anjou
© © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie

 

Après un quart d’heure de palabres, nous voici en nage – qu’il semble loin le temps de la fraîcheur néogothique, propice au recueillement ! « Nul besoin de chauffer en hiver mais l’été, qu’est-ce qu’on transpire ! », regrette le sacristain en pointant les baies vitrées au sommet : « Regardez, il n’y a aucune ouverture, rien pour ventiler. » En regagnant la sortie, on aperçoit un cahier d’intentions de prières. À moins qu’il ne s’agisse d’un livre d’or ? La grande majorité des messages concerne l’architecture de l’église.

Et la gratitude côtoie la colère. « Nous découvrons agréablement ce beau coin de notre belle France. Puis cette église magnifiquement aménagée. Un lieu de prière revisité fort astucieusement », écrit une touriste. Juste en dessous : « C’est scandaleux d’avoir abattu une architecture d’époque pour construire une salle des fêtes ni plus ni moins. Cette église “new look” est la preuve de ce que sont capables de faire les politiques et autres architectes des temps modernes. » Le message du jour renverse la vapeur radicalement: « Cette construction moderne peut vous réconcilier avec la religion. Bravo. » Le sacristain a son avis. « Cette amertume, c’est à cause d’Internet. Cette démolition a fait le buzz et des gens de loin, qui n’avaient jamais mis les pieds ici, s’en sont indignés. L’église voisine du Fief-Sauvin a connu exactement le même sort 18 années plus tôt mais n’a souffert d’aucune opposition. » 

Le choeur conservé 

Le Fief-Sauvin : même architecture néogothique et même scénario : durant les années 1980 et 1990 s’enchaînent les chutes de pierres, puis les infiltrations. Une vétusté précoce qui conduit le conseil municipal à réclamer des devis tous azimuts, puis à hésiter entre une rénovation et la construction à neuf. En 1994, la commune opte pour la « restructuration lourde » de l’église, soit une démolition suivie d’une construction qui ne dit pas son nom. Le choeur ancien est conservé – après une opération de sablage pour lui rendre sa blancheur -, et la nouvelle église le recouvre comme une cloche à fromages. Plus petite, elle a aussi permis de libérer de l’espace pour offrir à la supérette mitoyenne un parking bitumé de six places et un parvis de l’autre côté, sur lequel flotte un drapeau européen.

Mais elle n’a pas épargné le village du fléau de la désertification commerciale : planté juste en face, le bistrot du village a fermé 10 ans plus tard, tout comme la boulangerie adjacente, désormais remplacée par un distributeur automatique de baguettes « tradition ». Denise Launay, agricultrice à la retraite et ancienne correspondante paroissiale, a bien connu l’époque de l’ancienne église, puis celle de sa démolition. « J’étais au conseil municipal, le maire a bien reçu quelques lettres anonymes, mais rien de plus. Les habitants avaient compris qu’il fallait démolir pour mieux reconstruire. Et puis on a su garder certaines choses, dont le bel autel de bois. » La forme avant-gardiste du nouveau bâtiment n’a pas décuplé la foi : « L’église n’est pleine que lorsqu’on enterre un jeune », reconnaît Denise.

Des panneaux solaires sur la toiture 

Installé à Angers, l’architecte Jean-Pierre Crespy, 47 ans, a notamment signé ces deux nouvelles églises. Pour lui, la démolition était, à chaque fois, inéluctable. « Pour construire ces deux églises, les tailleurs de pierre ont exploité une même veine de tuffeau de très mauvaise qualité. Je n’invente rien : à Gesté, les pierres s’effritaient, tombaient et durant sa décennie de fermeture, le casque était strictement obligatoire. Et puis j’étais là pendant la démolition du Fief-Sauvin. C’était très émouvant : une dame à côté de moi pleurait, elle me disait qu’elle n’allait pas à la messe, mais que c’était là qu’elle s’était mariée, là qu’elle disait au revoir une dernière fois à ses proches. L’église était comme une amie intime. Il m’a semblé important de préserver ce lien sentimental dans mes esquisses. »

Jean-Pierre Crespy relativise les critiques, souvent acerbes, dont il a été l’objet. « Il y a toujours eu des conservateurs, surtout en période de crise, c’est ainsi. Mais allez donc jeter un oeil à La Tourlandry. Par le passé, dans nos églises, les notables étaient assis aux premiers rangs et les paysans tout au fond : j’ai cherché à changer cela. » En août 2010, un incendie ravage l’église Saint-Vincent à cause d’un court-circuit. La charpente brûle, la voûte s’effondre. Elle rouvre ses portes pour la messe de Noël 2013, avec d’importants changements. L’aspect extérieur reste fidèle au style néogothique, même si l’on découvre des panneaux photovoltaïques sur la moitié de la toiture. « Ils nous rapportent chaque année 12000 EUR et permettent d’assurer le bon entretien du bâtiment, explique le maire, Joseph Ménanteau, gendarme à la retraite. J’étais adjoint pendant l’incendie et c’est à moi que l’on confia le dossier de la reconstruction. Sans le soutien de la paroisse et la bienveillance de l’expert de l’assurance, nous n’aurions jamais fait une chose aussi belle. »

Une large tribune surplombe la nef. Les nouvelles charpentes donnent l’impression d’envelopper les fidèles, de les protéger comme dans un cocon. Le plafond est partout recouvert d’un revêtement acoustique pour magnifier les chants liturgiques. Une partie de l’église accueille la nouvelle bibliothèque municipale, qui dispose de sa propre entrée. Un morceau de l’ancienne sacristie est devenu un salon avec kitchenette pour permettre aux familles de partager un café avant ou après une messe. « Je ne suis pas certain que les maires à venir, la nouvelle génération, auront la même envie de protéger nos églises. Je suis soulagé qu’on ait fait le maximum. » L’église a reçu le prix départemental d’architecture en 2014.

Trop coûteux pour les mairies 

La commune de Saint-Gemmes-d’Andigné a failli connaître la même aventure, avec l’annonce en 2013 d’une démolition de son église du XIXe siècle – elle-même construite en lieu et place d’une église du XIIe siècle – et la présentation du projet architectural : un bâtiment circulaire en béton coiffé d’un toit en zinc. Dans cet ancien haut lieu de la chouannerie, les nombreux partisans de la préservation de l’église obtiennent un gel du processus, puis l’inscription du bâtiment au titre des monuments historiques un an plus tard. « C’est le dernier recours des conservateurs. Cela permet de tout figer, mais la rénovation à l’identique aura un coût tout aussi élevé, si ce n’est plus », soupire l’architecte. Saint-Lambert-du-Lattay, son musée de la Vigne et du Vin d’Anjou quarantenaire et ses vignobles à foison.

Jusqu’à l’arrivée de l’autoroute A87 en 2002, des centaines de poids lourds de fruits et légumes traversaient le village par la départementale pour rejoindre Rungis. « Et cela faisait trembler et se fissurer notre église », se souvient Jean-Paul Foulonneau, qui chaque jour vient ouvrir et fermer ses portes, en se signant devant la statue de sainte Philomène, très en vogue jusqu’au début du XXe siècle. « L’ancien maire n’était pas partisan de travaux tant il craignait pour les finances de la mairie. » Le salut vient de la naissance fin 2015 d’une nouvelle commune, Val-du-Layon, fruit du rattachement de Saint-Lambert-du-Lattay à Saint-Aubin-de-Luigné. Les budgets fusionnent et un financement pour le chantier est enfin voté. Depuis quelques mois, un échafaudage de 52 mètres de hauteur enveloppe le clocher décrépit dont un tiers a déjà été démonté pour être refait… à l’identique. Jean-Paul Foulonneau de préciser : « Et j’ai convaincu le maire d’exposer la croix restaurée pour que les habitants puissent l’admirer de près avant qu’elle ne soit fixée là-haut à jamais. »

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Parution La Vie – Chez les derniers habitants du Mont-Saint-Michel

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Parution – Le Monde – Reportage – Les Chinois du Loir-et-Cher

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