Sheri Liao, l’imposture écologique

A l’approche du Sommet de Copenhague, je voulais partir à la recherche des figures chinoises de l’écologie. Des universitaires, avocats, militants, bénévoles, lobbyistes désireux de faire bouger leur société. Ils vivent pour la plupart dans les grandes villes, où sont réunis les décideurs, les mécènes et les médias. Mais leur action est en dehors de ces mégalopoles, là ou désertification, pollution des rivières et déforestation affectent les populations démunies et la biodiversité.

Un soir, autour d’une table, un amis m’a dressé le portrait élogieux d’une dame à l’origine de la première ong écologique de Chine populaire: “Global Village”. Présentée comme une “Heroe of the Environnement 2009” par le Time magazine, cette ancienne journaliste de 57 ans est aussi la productrice d’une émission populaire sur l’écologie en Chine. “Apprenez les gestes qui sauvent la planète” en est la colonne vertébrale.

Elle s’est aussi faite remarquer avec sa campagne médiatique “+1″, dans laquelle elle appelait les Chinois, grands adeptes de l’air climatisé, à pousser d’un degré la température, pour économiser de l’énergie, que l’on sait principalement produite à partir du charbon, grand émetteur de C02.

Mais depuis le terrible tremblement de terre du Sichuan – 90 000 morts et des centaines de milliers de familles déplacées – la diva aurait mis de côté ses actions médiatiques pour se lancer à corps perdu dans un projet personnel: la reconstruction d’un village de sinistrés du Sichuan, mais cette fois ci de manière écologique. Objectif: utiliser le bois mort pour reconstruire, enseigner aux paysans l’agriculture sans pesticide, mieux utiliser les énergies renouvelables. Daping serait un village modèle, qui pourrait en inspirer d’autres. L’idée est séduisante.

Le rendez-vous est fixé dans le Sichuan. Dans la camionnette qui nous emmène de Chengdu – capitale de la province – jusqu’au village au question, on assiste aux efforts de reconstruction post-séism.

A Bailu, c’est un défilé de maisons de poupées, aux murs multicolores et jardinet cloturé. De nouvelles maisons pour les sinistrés et autant de villages potemkine balisant la route vers la cité écologique modèle de Sheri Liao.

Dans notre véhicule, nous faisons connaissance avec trois hommes d’affaires venus en “mécènes” et un étudiant “volontaire”. Leurs discussions sont cocasses.

“Ici, pour un km de macadam, c’est 1500 000 yuans même si il en faudra vingt fois moins pour le réaliser” explique le plus vieux. Cet ancien publicitaire de Shanghai s’est lancé dans la construction de routes dans les régions ravagées par les catastrophes naturelles. “Même si on arrose tous les officiels, c’est bien plus lucratif car les moyens sont là”.

Nous arrivons jusqu’au village, après trois heures de routes tortueuses, collés au cul des bétonneuses. Il faut d’abord rejoindre le QG de Sheri Liao: la plus grosse bâtisse du village. En entrant, on est surpris par l’aménagement intérieur. A gauche, une salle de presse sophistiquée avec ordinateurs, connection internet haut débit, écran géant et table de réunion. D’ailleurs, ce jour là, les volontaires de Global Village tiennent leurs comptes avec un rétroprojecteur… “La venue d’un expert en recyclage 2000 yuans par jour, un professeur agronome 2500 yuans”. A Daping, l’altruisme vert des amis de Sheri Liao n’a pas de limite.

A côté de cette salle de presse,  se trouve un salon de thé encerclé de photos des huiles du gouvernement central et des couvertures de magazines chinois ou étrangers sur lesquelles figure notre courageuse militante. A droite, une salle encore plus cosy, truffée de confortables fauteuils de satin, pour y fumer le cigare. D’une chambre, plusieurs trois jeunes filles. Apparemment, elles ne sont pas du coin: leurs Casquette Gucci et sac Chloé contrastent avec les vieilles bottes en caoutchouc qu’elles vont devoir enfiler pour remplir leur mission de l’après midi. Car ce sont les attachées de presse de la diva, chargées d’escorter les journalistes chinois ou étrangers. Où est Sheri? En train de s’engueuler avec des villageois (On saura plus tard qu’ils venaient réclamer plus d’argent pour leur travail). Mais avant de découvrir son fameux village écologique en sa compagnie, je suis invité à regarder un petit film. Images au ralenti, musique pompeuse, slogans élogieux: il s’agit d’un documentaire à la gloire de la militante écolo. Pour une femme qui dit se distancer de l’héritage de Mao: domestiquer la nature, la contrôler, je la trouve à l’aise avec les outils de propagande communiste.

Alors seulement je suis invité à visiter le village, soulagé d’entamer enfin cette petite randonnée, mais avec le sentiment d’être installé sur un manège de parc d’attractions, où le long du parcours, on me laissera admirer des petits bonhommes mécanique scier une bûche, ferrer un âne, une pipe à la bouche. “Sheri Liao ne va pas tarder à vous rejoindre”. En effet, nous sommes doublés par une camionnette blanche qui nous asperge de boue en roulant sur les flaques. C’est la diva qui ne se déplace qu’en voiture, même pour des petites distances. Le troupeau est prié de marcher plus vite pour ne pas la faire attendre trop longtemps en haut de la montagne. Mais chaque halte est l’occasion de saluer les habitants affairés à poncer, raboter des planches pour faire un toit, un mur. “Cet immense châlet, c’est le futur hôpital de campagne, c’est Jet Li qui a tout payé” précise l’attaché de presse, tout sourire. “Si vous voulez bien me suivre”…

Dans un coquet châlet, décorées de peintures artisanales, une quinzaine de femmes s’activent. Elles ont renoncé à l’agriculture, dans ces champs en pente désormais menacés par le moindre glissement de terrain. Les voici couturières: elles fabriquent des mouchoirs en tissu portant les initiales GV pour Global Village, l’ong de Sheri Liao. Drole de système que ce village où paysans sont assistés, touchent un revenu mensuel de l’association, consomment désormais plus dans leur grande maison dont les déchets ménagers en plastique s’accumulent tout autour.

Car derrière ces maisons modèles, la machine à laver toute neuve déverse ses eaux usées directement dans la rivière. La cuisinière, censée fonctionner au gaz généré par les déchets, sommeille sous les toiles d’araignées. Au bord du chemin, nous découvrons des poubelles de tri sélectif anachroniques. En rentrant au GQ, je demande une petite mise au point avec Sheri Liao. Dans sa grande bonté, elle m’accordera une demi heure, montre en main. Elle finit par lâcher le mot “touristique”. Son village sera clairement une destination touristique, un parc pour les urbains qui viendront admirer ces braves paysans vivant à l’ancienne, en “harmonie” avec la nature. Une attachée de presse vient clore la discussion. Comme tout bon apparatchik, Sheri Liao demandera (en vain) une relecture de papier avant publication. On nous remet aussi un dvd rempli de photos libre de  droits et de virus, qui achèveront mon disque dur externe.

Il est tard et plus aucun véhicule ne circule dans la montagne. Nous trouvons finalement un chauffeur pour nous descendre jusqu’à Pengzhou: 250 yuans!  Arrivés en bas, nous aussi devenons des marchandises. Le jeune chauffeur – accessoirement le cuisinier du village écologique –  s’arrête sur la chaussée et nous transvase dans un autre véhicule. Nous avons simplement été vendus…à un autre conducteur qui terminera le trajet pour 20 yuans. Lei me console en remarquant que nous sommes une très bonne affaire.

Au final, ce reportage “vert” sur Sheri Liao tombe à l’eau. Je repartirai le lendemain matin pour une mine de charbon.

Lire aussi: la fiche Wikipedia de Sheri Liao

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