La Vie – Pourquoi toutes ces grèves en Chine?

11.5 % de croissance en Chine pour le premier semestre 2010… Dans ces conditions, pourquoi autant de grèves à Honda et ailleurs ? Voici le reportage publié dans l’hebdomadaire La Vie ce jeudi 17 juin: 

De plus en plus d’usines chinoises travaillant pour des firmes occidentales sont en grève pour des revendications salariales. Reportage.

Depuis le 17 mai, une grève tenace perturbe les usines chinoises du constructeur automobile japonais Honda. Ce mouvement sans précédent a débuté à Foshan, près de Canton, où l’on fabrique les boîtes de vitesse. La grève a provoqué un arrêt en cascade de toute la production… mettant les 1 900 ouvriers de Foshan dans une position de force redoutable vis-à-vis du patronat ! Ils ont fini par reprendre le travail le 9 juin après une augmentation de 40 € par mois, obtenue de haute lutte.

« À la différence de Toyota, l’usine voisine, on ne fait jamais d’heures supplé­­mentaires, donc notre salaire reste plancher. Il fallait au moins cette hausse pour être au même niveau que nos camarades », nous explique Tan Guocheng, ex-gréviste finalement licencié pour avoir organisé l’une des marches collectives devant l’usine. Mais la grève fait tache d’huile, jusqu’à une troisième usine Honda, à Zhongshan, où protestent 1 500 ou­vriers, sous le regard vigilant des policiers antiémeutes.

Le conflit Honda est l’arbre qui cache la forêt. D’ordinaire sporadiques et isolées, les grèves, souvent musclées, se répandent depuis deux semaines à travers le pays. Comme à Shenzhen, chez un fabricant taï­wanais de téléphones portables (10 000 grévistes), à Pékin, chez le coréen Hyundai (1 000 grévistes), à Kunshan, chez un fabricant taïwanais de caoutchouc (2 000 grévistes), à Shanghai, dans une usine d’as­semblage d’ordinateurs (2 000 grévistes) ou encore à Xi’an (900 gré­vistes), dans une usine japonaise de machines à coudre. Pour freiner la contagion, les médias officiels chinois sont priés de ne plus couvrir les mouvements sociaux…

Les mains dans le cambouis des machines ou alignés sur la ligne de production, ces jeunes ouvriers rebelles sont des mingong, comme leurs aînés.

Nés dans les années 1990, ils ont grandi à la campagne, mais n’ont jamais vécu la grande misère de leurs parents ou de leurs grands-parents. Comme à la ville, ils surfent sur Internet, connaissent le prix d’une paire de baskets branchées, d’un téléphone portable dernier cri et celui, faramineux, d’un appartement. Leur rêve de train de vie, entretenu par les publicités ou les séries télévisées, tranche avec les bas salaires de « l’atelier du monde ». 
À nos confrères britanniques du Guardian, Geoff Crothall, de l’association hongkongaise de défense des travailleurs, China Labour Bulletin, explique : « Malgré les hausses consenties par les patrons, il est trop tôt pour savoir si nous arrivons à la fin du made in China » pas cher. Des millions de travailleurs acceptent toujours des salaires de survie. Mais la tendance est claire : les ouvriers sont plus au fait de leurs droits que leurs prédécesseurs et sont prêts à en référer à leurs supérieurs, si besoin. » Pierig Vezin, un Français qui dirige un cabinet d’audit d’usines (voir l’encadré), ajoute : «  Les ouvriers savent bien que les heures supplémentaires sont limitées à 36 par mois. Mais si la paie est bonne, ils acceptent sans rechigner d’atteindre les 32 heures sup par semaine. »



Près de l’aéroport de Canton, dans une zone industrielle clôturée et loin de la ville, nous avions trouvé en janvier le fournisseur en gels douche et shampooings de la chaîne de magasins britannique Marks & Spencer. Comme d’autres, l’usine s’est installée dans une zone franche, là ou le salaire minimal – en Chine, le smic légal diffère d’une ville à l’autre – est le plus bas de toute la province : 780 yuans par mois (environ 80 €). Dans ces conditions, il est impossible d’épargner.

Au-delà des problèmes de salaires en décalage criant avec le coût de la vie, de l’absence de prise en compte de l’ancienneté, des mauvaises conditions de travail (les ateliers ou les dortoirs sont rarement climatisés dans une région où, l’été, le thermomètre atteint facilement 40 °C), les gré­vistes visent désormais d’autres objectifs. Chez Honda, malgré les concessions obtenues, les ouvriers ont longtemps refusé de retourner à l’atelier. Motif : les « meneurs » avaient été frappés par leurs représentants syndicaux. Car il n’existe pas de syndicat indépendant en Chine. Les seuls auto­risés sont une émanation du parti communiste, regroupé en fédération. Dans le cas de Foshan, les syndicalistes ont surtout tenté de dissuader la direction de céder aux revendications des travailleurs, de peur que les usines voisines ne suivent le mouvement !


Chez le géant de l’électronique ­Foxconn, le fournisseur principal d’Apple, Dell, Sony, Nokia ou Acer, une grève est, pour l’instant, inimaginable. En raison d’un management quasi militaire basé sur la peur du bâton. Bas salaires, cadences infernales, discipline de fer et anonymat d’une ville usine de 420 000 jeunes ouvriers sont les ingrédients qui, depuis le début de l’année, ont poussé 13 d’entre eux à vouloir se suicider. Lundi, après avoir installé des filets antisuicide sur les toits, scellé des barreaux aux fenêtres, promis des hausses de salaires basées sur les performances, Foxconn a finalement annoncé un gel des embauches, pour mieux se déployer à Tianjin, Xi’an, Chongqing, où le coût salarial est plus compétitif.


Dans ce climat tendu, les conflits sociaux à répétition interpellent le gouvernement, confronté à deux défis : affirmer son leadership face à des travailleurs aujourd’hui capables de se fédérer en toute indépendance. Ou céder aux revendications, et offrir enfin un pouvoir d’achat aux ouvriers migrants pressés de pouvoir consommer ce fameux made in China.

+ encadré:

Un Français parie sur l’éthique

Pierig Vezin par Jordan Pouille - Shanghai 2010

 

Lorsqu’on est patron français et que l’on sous- traite en Chine, comment être sûr que les ouvriers seront bien traités ?
C’est pour répondre à cette question que Pierig Vezin, un Breton fondateur du cabinet d’audit social WethicA, s’est installé à Shanghai depuis quatre ans.
Certes, comme n’importe quel cabinet d’audit, il inspecte les usines chinoises à la demande de ses clients. Mais Pierig Vezin ne se contente pas de noircir des cases sur un formulaire.
Il mise avant tout sur la patience et l’écoute. « Quand un étranger débarque à l’improviste pour une inspection de l’usine, le patron est terrifié et il fait alors le maximum pour cacher la réalité. Moi, je suis là pour expliquer au fournisseur chinois que si son client français veut se lancer dans le rse (responsabilité sociale des entreprises), c’est qu’il a envie de continuer de travailler avec lui. Ainsi, rassuré et mis en confiance, le patron laissera plus facilement les ouvriers s’exprimer. » 
Les griffes de vêtements Jack & Jones, Cache-cache ou encore le fabricant de Cocotte-Minute Seb lui ont déjà fait confiance. Un début encourageant.

J.P.

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