Dans l’Eglise souterraine de Mongolie intérieure (29 juillet – La Vie)


Jordan Pouille

 

Les ordinations d’évêques validées par le Saint-Siège reprennent après un gel. Mais, à Hohhot, ordination rime toujours avec persécution. Reportage, sur les traces d’un curé traqué.

Perdu dans le quartier musulman de Hohhot, entre un salon de massage et le marché aux chiens, la vieille cathédrale belge du Sacré-Cœur de Jésus revit. Car c’est ici qu’a été ordonné, le 18 avril, le nouvel évêque Paul Meng Qinglu, après cinq années d’un diocèse à l’abandon ! Dix jours plus tôt, la ville voisine de Bameng s’offrait aussi son nouveau prélat. Les deux ont été désignés par les dirigeants de l’Association patriotique, organe du gouvernement communiste en charge des affaires religieuses… mais, cette fois, avec l’aval du Vatican ! Et le 10 et le 15 juillet, deux nouvelles ordinations épiscopales ont eu lieu en Chine. Étonnant, quand Pékin refuse toujours toute relation diplomatique avec le Saint-Siège. Sur le papier, ces ordinations faites « en communion avec Rome » sonnent comme une réconciliation entre les deux Églises catholiques de Chine : l’Église officielle, forte de 4 millions de membres, et l’Église clandestine romaine, estimée à 12 millions de fidèles.

Montrée en exemple, la Mongolie-Intérieure se vante d’avoir ordonné deux des cinq nouveaux évêques de Chine depuis janvier. Même si le diocèse de Hohhot ne compte que 65 000 croyants officiels, Mgr Meng Qinglu espère bien reconquérir les cœurs des 120 000 fidèles « souterrains » du secteur, ceux qui préfèrent le pape au Parti, désertent les églises et, de fait, pratiquent leur foi aux côtés de prêtres clandestins. Sauf que la réconciliation mongole n’est pas si rose. Le jour de la cérémonie, les journalistes sont violemment refoulés, les croyants aussi. « Seulement 500 personnes, accréditées par la police, ont pu y participer », se souvient Li Gong, catholique souterrain de 83 ans, présent parmi les invités. L’homme nous montre le portrait d’un missionnaire belge, fraîchement installé dans la cour de la cathédrale. « Vous voyez, les communistes l’ont finalement réhabilité. » Louis Morel, originaire de Louvain, était le dernier évêque belge de Hohhot. Il sera expulsé du pays en 1951, comme les autres missionnaires. Son successeur chinois n’en fera qu’à sa tête, en instaurant la fin du célibat pour tous les curés du diocèse !

L’histoire de sa paroisse ainsi retracée, Li Gong murmure : « Vous avez entendu parler du jeune père Ma ? Depuis que les policiers le traquent dans les campagnes, personne n’a de nouvelles. » Le vieil homme sort un bout de papier de son portefeuille, y griffonne une prière en latin – enseigné par les missionnaires – puis le nom d’un village. « Allez-y et vous saurez ! » Nous partons immédiatement pour la ville de Jining, par le train : 3 h 30 d’un panorama à couper le souffle où sépultures traditionnelles mongoles et champs d’éoliennes se partagent les vastes plaines. Sur le parking de la gare, un minibus emporte les paysans et leurs sacs de vivres. Destination : Wang’ai, via une piste truffée de nids-de-poule. Au village, les vieilles maisons en pisé semblent former une haie d’honneur jusqu’à l’église Saint-Joseph. Construite par des moines belges et hollandais, il y a un siècle, saccagée pendant la Révolution culturelle, elle sera finalement retapée à la hâte, en 2006, par les autorités locales : du Plexiglas rouge pour le toit et un nouveau plafond en polystyrène. À Wang’ai, l’âge moyen des 500 habitants avoisine les 70 ans. Les forces vives du village ont migré vers les villes, laissant aux anciens leurs bambins, leurs champs désertifiés et leurs querelles de clocher. L’accueillant jeune prêtre fait mine d’ignorer l’existence de curés souterrains dans les environs. « Pourquoi y aurait-il deux clans ? Nous sommes si peu nombreux… et si pauvres. »

Nous dormons sur place, dans son presbytère fouetté par le vent du nord. Aux premiers chants du coq, le diacre cogne à la porte. Il a prévu pour nous un petit déjeuner un peu spécial. « Surtout ne le dites pas au curé, il serait très fâché. » Nous sommes attendus chez madame Yang, mère d’un curé souterrain. « Je ne vois mon fils que quelques jours par an, pendant les fêtes du Printemps. Sa vie m’inquiète, même si Dieu le protège », soupire- t-elle en versant le thé au lait, la spécialité locale. Elle ne connaît ni son adresse ni son portable. « Il dit que c’est pour que la police ne vienne plus m’interroger. »

Madame Yang a déjà assisté à plusieurs arrestations, musclées. « Cela arrive régulièrement. En général, ils débarquent pendant la messe que l’on organise chez l’un ou chez l’autre. Le prêtre est amené au poste menotté. Il faut payer entre 3 000 et 5 000 yuans pour le libérer rapidement, avant qu’ils n’avertissent l’Association patriotique, capable de l’envoyer en prison. C’est très dur pour la communauté. » L’Association patriotique est en charge de l’Église officielle en Chine et contrôle la nomination des évêques. Ceux qui ne la reconnaissent pas ou qui lui préfèrent la légitimité du Saint-Siège s’enferment de fait dans la clandestinité. Cui Yang nous indique l’itinéraire jusqu’à ce fameux village de catholiques souterrains, où le père Ma a été vu pour la dernière fois. « Vous savez, le père Ma est aimé de tous et pourrait se trouver n’importe où. Son diocèse compte déjà près de 40 villages ! » La pluie est torrentielle et le chemin, boueux : il faudra quatre heures de marche pour en venir à bout. Qan Jun, 61 ans et le visage buriné par une vie de berger, n’est pas peu fier d’ouvrir les portes de la nouvelle église, construite par les habitants et dissimulée au fond d’une cour, derrière de hauts murets de briques. L’intérieur est grandiose, lumineux et peut accueillir 500 personnes. Une photo encadrée de Benoît XVI fait face à l’autel. « On l’a construite en deux semaines. Les flics ne l’ont su qu’après. » Mais c’est ici même que les policiers ont tenté de cueillir le prêtre Ma. « Nous avons un indic au commissariat. On le paye pour qu’il nous envoie un SMS avant chaque descente. Ce jour-là, ils sont venus à cinq voitures, mais le prêtre Ma a pu s’enfuir à temps. »

En sortant, Qan Jun aperçoit un fourgon de police vide au bout de la rue. « Où sont-ils ? Qui vous a balancés ? » Pas le temps de bavarder, il faut fuir. Des habitants mettent en branle une logistique d’urgence. Trois chauffeurs zélés se relaieront pour nous ramener dare-dare jusqu’à une ville « sûre ». L’affaire n’ira pas plus loin. Nous avions été pris à tort pour des missionnaires étrangers ! Très bien informé, c’est finalement le prêtre Ma en personne qui viendra nous chercher à l’hôtel. L’homme est souriant et semble détendu. À l’arrière de sa voiture, deux autres prêtres clandestins. L’un rentre de trois années d’études aux Philippines, payées par Rome. Tous sont originaires de Hebei où, selon leurs estimations, 40 curés croupiraient en prison.

En cavale provisoire, le père Ma s’est réfugié dans un lieu secret : l’un des 12 séminaires clandestins catholiques de Chine (il existe autant de sémi naires officiels), camouflé en usine. Ouvert il y a 20 ans, le séminaire forme ces prêtres casse-cou ayant prêté serment au Vatican. Qui sont les enseignants ? « Principalement de vieux prêtres sortis de prison et qui ne peuvent plus exercer. » Issu d’un milieu aisé et né pendant la Révolution culturelle, quand intellectuels et croyants étaient persécutés, le père Ma a gardé une dent contre le parti communiste. Sa mère a passé dix ans en camp de rééducation par le travail, son grand frère, cinq. Ma ne comprend pas l’ouverture actuelle prônée par le Vatican, alors que la lettre du pape Benoît XVI adressée aux catholiques chinois, en 2007, refusait la suprématie de l’Association patriotique. « En approuvant les ordinations de ces évêques officiels par l’Association patriotique, au détriment des souterrains, le Vatican semble désavouer l’Église souterraine, qu’il a créée… En Mongolie- Intérieure, on se sent lâchés par le Saint-Siège, mais on restera fidèles à Jésus. » Les six évêques souterrains encore en vie en Chine savent déjà qu’ils ne seront pas remplacés. Et en les incarcérant ou en les assignant à résidence, les autorités chinoises les empêchent de facto de désigner de nouveaux prêtres souterrains.

Face à cette réconciliation à marche forcée, l’irréductible père Ma garde l’espoir. « Parmi nos fidèles, il y a beaucoup de familles qui exploitent les nouvelles mines de charbon autour de Hohhot et s’enrichissent très vite. Aujourd’hui, ils nous aident à financer nos chantiers. » Le père Ma est un bâtisseur infatigable : déjà 12 églises à son palmarès ! Et les dernières sont construites au milieu des immenses corons de Jining.

Retrouvez le reportage sur le site de La Vie.

Téléchargez le reportage dans son format original (fichier pdf).



Text and pictures by Jordan Pouille (jordanpouille @ gmail.com)

La cathédrale de Hohhot interdite aux journalistes lors d’une récente ordination.

Village catholique de Wang’Ai

Séminaire clandestin quelque-part en Mongolie Intérieure.

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