Le combat d’une mère

La Chine offre deux visages. Celui, d’abord, d’un pays ambitieux, qui depuis trente ans de réformes économiques façonne les rêves de richesses d’un peuple forcément reconnaissant. Pour peu que ces travailleurs et citoyens ne s’intéressent pas trop à la politique, ne cherchent pas à visiter les sites bloqués et que leurs enfants travaillent bien à l’école… et tout ira pour le mieux, comme l’annoncent les calicots de propagande qui fleurissent sur les grandes rues pietonnes de Pékin. La presse comme la télévison se font le relais des progrès à accomplir, tentent de relayer les besoins des populations démunies, poitent du doigt les comportements immoraux de certains potentats locaux avant d’en appeler à la sévérité d’un gouvernement central compatissant. A lui aussi de dresser chaque année le “papier blanc” des progrès acquis en matière des droits de l’homme… n’en déplaisent à tout ces médias étrangers qui ont cette fâcheuse tendance à ne dépeindre que le côté négatif de la Chine.

C’est ainsi l’illusion d’une société libre et harmonieuse, berçant une classe moyenne laborieuse et “civilisée”. Une armée d’enfants uniques devenus employés, salariés dévoués, appréciant chaque jour une certaine forme de liberté, celle de consommer ce que bon lui semble, malgré la pression des prix immobiliers. Un bonheur matériel voire même spirituel que n’ont pas connu à leurs âges, les générations précédentes, du temps de la Révolution Culturelle notamment.

Et puis à la faveur d’un incident de parcours ou d’une tragédie obscure, cette vie bercée d’espérances bascule. A jamais. On se retrouve de l’autre côté du miroir, broyé par un système, une machine étatique parfaitement hermétique s’évertuant à cacher toute vérité susceptible de la fragiliser.

Ce week-end,  j’ai fait la connaissance de Meng Zhao. Zhao est journaliste chez “China Chemical News”, une publication chinoise très spécialisée. Une vie tranquille, un métier intéressant, un bon salaire, un appartement entre le 3e et le 4e périphérique et son enfant de 20 ans, un étudiant brillant de l’université de Jiaotong à Chengdu, dans la province du Sichuan.

Mais le 23 août dernier, tout s’est arrêté. Il est 22h30, son fils Ma Yue vient de passer une excellenter journée, à jouer en réseau avec ses vieux copains, dans un cybercafé du hutong de Gulou. Comme à l’accoutumée, le jeune homme téléphone à sa mère pour lui dire que tout va bien et qu’il rentrera à la maison par le dernier métro. Ma Yue attend la rame, sur la ligne 2, à la station Gulou Dajie.

Dans la nuit, la mère recoit un coup de fil. Son fils a été retrouvé mort, gisant à plat ventre, sur les rails. La rame s’est arrêtée à temps, il n’a donc pas été heurté. La police avance la thèse du suicide et promet de poursuivre son enquête, à la recherche d’indices. Le vice-directeur du département des litiges du métro pékinois penche plus tôt pour un vertige causé par toutes ces heures passées devant l’ordinateur, ayant entraînant la chute du jeune homme et sa mort brutale, par électrocution.

Mais la mère doute. Comment se fait-il que le corps ait été retrouvé raide comme un planche? Une personne qui tombe ne tenterait-elle pas de ralentir sa chute, de s’accrocher à n’importe quoi? Sa mère en est convaincue: la position du corps prouverait que Ma Yue a été frappé avant de sombrer, inconscient, sur les rails. De plus, le rapport du médecin légiste envoyé par le police, ne fait pas état de la blessure sur le dos de Ma Yue.

Naturellement, Meng Zhao et son avocat ont demandé à la police et à la régie du métro pékinois, de consulter les bandes vidéos des 24 caméras de télésurveillance de la station. Mais leur demande a été refusée. A force d’insister, Meng a recu cette réponse surprenante: à ce moment précis de l’accident, aucune caméra n’était en état de marche. Il n’y a donc aucune trace de l’accident et la police n’aurait d’ailleurs pas réussi à reunir le moindre témoin. De son côté Meng a multiplié les appels à témoins sur internet ou sur le quai de la station de Gulou Dajie. Sous couvert d’anonymat, un ingénieur du métro pékinois lui a même expliqué comment certaines stations de la ligne 2 recevaient d’importantes décharges d’électricité afin d’alimenter le réseau et qu’il ne fut pas impossible que son fils ait recu une décharge depuis le quai de Gulou Dajie, particulièrement mal isolé à ses extrêmités.

Obsédé par le risque de toute instabilité sociale, jamais les autorités n’admettront que le réseau dense du métro pékin- dix lignes et dix de plus ces cinq prochaines années- pourrait s’averer dangereux pour les 6.1 millions de personnes qui l’empruntent au quotidien. Dernièrement, des officiels de haut rang se sont déplacés jusqu’au campus de Ma Yue pour tenter de convaincre ses camarades sous le choc de ne plus s’épancher sur les forums de discussion ou sur RenRen  (le Facebook chinois) tant que la police faisait son travail.

Meng termine son récit en pleurs. Elle craint que, par peur de la sanction et d’une perte de face, aucun chef ne reviendra sur sa version, aussi abracadabrantesque soit-elle. Alors elle tend les numéros de portable de trois officiels: “appelez les, mettez leur la pression, dites-leur que la population veut connaître enfin la vérité”. Meng redoute que le gouvernement local vienne un jour lui proposer une indemnité, une compensation, synonyme de cloture du dossier.

Aujourd’hui, Meng Zhao conserve son fils au frais, dans une cellule funéraire, espérant convaincre un nouveau médecin légiste de tenter de déterminer les circonstances exactes de son décès. Même si médias pékinois l’évitent, les médias régionaux se font toujours l’écho du combat de cette mère. Pour combien de temps? Car les jours passent et les preuves disparaissent…

(Ma Yue – Avril 2010 – photo dr)

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