Cache cache avec l’évêque disparu de Xian Xian (16 décembre – La Vie)

A Xianxian, au sud de Pékin, l’évêque Joseph Li Liangui est recherché par les autorités. Ses fidèles, qui ignorent où il se cache,  vivent dans l’angoisse, l’espionnage et les interrogatoires de la police. 

Le Parti l’attendait de pied ferme au 8e Congrès national des évêques du 7 au 9 décembre, à Pékin. Mais Joseph Li Liangui, évêque de Cangzhou, n’a pas répondu à la convocation. Il a préféré la clandestinité.  “Les chefs des affaires religieuses ont débarqué ici le 7 décembre au soir avec des policiers. Ils nous ont lancé un ultimatum mais personne ne sait où  est l’évêque”, explique l’un des gardiens de l’évêché que nous rencontrons cette nuit du jeudi 9 décembre, en parvenant à échapper à la vigilance d’une patrouille autour de la cathédrale du Sacré Coeur de Dazhangzhuang.

De jour comme de nuit, des voitures d’officiels stationnent, moteur allumé, aux entrées Nord et Sud. Une Audi noire aux vitres teintées est même postée au milieu du parvis. A chaque extrémité de l’avenue bordant l’église, des policiers arrêtent les véhicules et ouvrent les coffres. “Maintenant, ils fouillent les sacs à l’entrée de la messe” explique l’un des gardiens. Même raccroché, leur vieux téléphone crépite. “Il est sur écoute”.Informé de notre présence, un prêtre nous reçoit dans le bureau de l’évêque évanoui. Sur les murs, les photos encadrées des évêques chinois qui se sont succédés depuis la mort en 1939 du missionnaire jésuite lillois Henri Lécroart. Le diocèse représente aujourd’hui environ 70 000 fidèles.

Le prêtre est tendu, angoissé et parle peu. La veille, des proches ont été convoqués et interrogés longuement par la police. “Ils voulaient tout savoir, et nous ont dit que la famille de l’évêque pourrait avoir des problèmes”. Des officiels ont fait irruption dans le presbytère et étendu les interrogatoires à l’ensemble du personnel, jusqu’aux jardiniers.

Le vendredi 10 décembre, nous sommes encore à Xianxian et l’évêque n’a toujours pas donné signe de vie. Par SMS, des journalistes chinois basés à Hong-Kong nous mettent en garde sur la tension actuelle au lendemain de l’Assemblée des représentants catholiques à Pékin, dont le pape Benoit XVI a ouvertement critiqué la tenue. Dans sa lettre aux catholiques de Chine de mai 2007, le pape en appelait cependant au libre choix des évêques ou prêtres de participer ou non à ce genre de réunions officielles. En “désertant”, l’évêque Joseph Li Liangui a montré son opposition aux autorités.

Pourtant  la vie continue à Xianxian et ses milliers de catholiques dont les maisons ouvrières construites autour de la cathédrale gardent leurs portes ouvertes aux visiteurs. Ici, on travaille dans les fonderies d’acier. Parce qu’elles manipulent des outils brûlants, les mains des jeunes sont abîmées. “Je ne sens plus rien, ma peau est devenue de la croute, elle est très dure” explique Xiao Hei, 19 ans, tatoué de partout et qui arrive encore à égrener son chapelet. Le travail est dur mais la paie est bonne. Jusqu’à 500 yuans par jour nous dit-on. Avec ce pactole, on agrandit les maisons ou l’on envoie le “cerveau” de la famille faire des études à l’université.

De la ruelle où habite Madame Ma souffle un vent glacial soulevant toute la poussière sur son passage. On aperçoit les clochers rouges de la cathédrale. Les bâtiments qui l’entourent – couvent, presbytère – sont cachés par de hauts murs de béton rehaussés de fils barbelés. Sa maison affiche la couleur. “Naviguez en paix avec le Seigneur” est-il écrit en lettres d’or au dessus de la grande porte. Madame Ma chuchote lorsqu’on évoque son évêque. “Si la police le recherche, cela veut au moins dire qu’il n’est pas détenu”. 

Aujourd’hui, le fils de madame Ma est en deuxième année au séminaire régional de Shijiazhuang. Celui-là même où les étudiants ont boycotté les cours pendant deux semaines pour protester contre le parachutage de Tang Zhaojun, un officiel du Parti, athée, au poste de vice-recteur.  Elle s’inquiète pour son fils. “Depuis cette histoire, on leur a confisqué leurs téléphones portables”. Madame Ma a un autre enfant : une fille de vingt deux ans, étudiante aux Philippines et qui envisage sérieusement de devenir religieuse. 

Un peu plus loin, Li Bing profite du soleil matinal pour étaler ses épis de mais. Ce retraité des hauts fourneaux cultive un lopin de terre à la sortie de la ville. Il a 64 ans et se demande si les tourments de la Révolution Culturelle sont vraiment révolus. “Certes, le gouvernement soutient la religion catholique et ici, il n’y a plus beaucoup de souterrains priant dans leur coin car tout le monde apprécie l’évêque officiel”. L’autre matin, quand il est allé prier à la cathédrale, deux policiers ont fouillé son  baluchon et exigé sa carte d’identité. Ce n’était plus arrivé depuis plus de trente ans. “Je pense que le gouvernement se mêle un peu trop de nos affaires”. Derrière sa maison, un muret porte les traces de la Révolte des Boxers, en 1900 : six impacts de balles, qu’il protège derrière un vieux morceau de tôle. “A cette époque, c’était les missionnaires étrangers qui étaient traqués”.

A droite de la cathédrale, c’est l’atelier des trois cent religieuses de Xianxian. Un bâtiment de briques ocres, long d’une centaine de mètres qui cache une église coquette et une petite usine textile. Car les soeurs confectionnent les aubes des prélats chinois. “Les commandes arrivent par email de toutes les provinces, de tous les diocèses, souterrains comme officiels” revendique la mère supérieure. Elles non plus ne savent pas grand-chose sur la disparition de leur évêque. “S’il ne nous a rien dit, c’est sans doute pour nous protéger” pense l’une d’elles. Mais à l’heure où nous écrivons, l’évêque est toujours porté disparu.

+ Encadré d’analyse

Les raisons du fiasco entre Pékin et le Vatican.

2010 aurait pu être un excellent cru, avec une dizaine de nouveaux évêques pour l’Eglise officielle chinoise, tous approuvés par le Vatican! Mais la réconciliation vient de faire un énorme pas en arrière… 

Comment en sommes nous arrivés là? Du 7 au 9 décembre, contre l’aval du Vatican, le gouvernement a organisé à Pékin la grande conférence de l’Eglise officielle chinoise afin d’y désigner ses nouveaux représentants. Mais les candidats choisis pour en diriger les instances ne sont rien moins que les vassaux du Parti Communiste : Mgr Ma Yinglin pour représenter les évêques et Mgr Fang Xingyao pour présider l’Association Patriotique, qui pilote l’Eglise chinoise pour le compte des autorités. Un succès pour Anthony Liu Bainian, l’ex vice-président de celle-ci, qui, avant de prendre sa retraite, a voulu réaffirmer la suprématie du Parti sur le Saint-Siège.

La plupart des évêques réunis à Pékin l’ont été sous la menace et par la force, en dépit de l’opposition de leurs ouailles, comme à Hengshui. Mgr Joseph Li Liangui a, lui, choisi la clandestinité. Déjà, le 20 novembre dernier, plusieurs évêques avaient été emmenés de force par les officiels des Affaires Religieuses pour légitimer l’ordination de Mgr Guo Jincai à Chengde, contre la volonté de Rome. Celui-ci risque maintenant l’excommunication. 
Le Vatican se divise lui aussi : les partisans du rejet de l’Eglise officielle chinoise – incarnés par le Cardinal Zen à Hong Kong- reprochent aux partisans du dialogue avec Pékin leur manque de lucidité.

Télécharger la version pdf du reportage (dont voici un petit apercu ci dessous)

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