Mediapart – Corée du Nord: la diplomatie du Kimchi

Chez son camarade chinois, le régime nord coréen a ouvert 5 restaurants pour attirer les devises étrangères dont il manque cruellement. Reportage à Pékin pour Mediapart.

De notre correspondant à Pékin

Elle arbore un sourire d’ange, des traits fins et de longs cheveux noirs. Elle porte des perles aux oreilles, un chemisier de soie pourpre avec un noeud dans le dos. Son visage est blanc comme la neige, son regard pétillant. Sur sa poitrine est accroché un petit badge rectangulaire aux couleurs du drapeau nord coréen. Son nom est «camarade serveuse Kim Ru Song» (son nom a été changé).

Bienvenue au Hai Tang Hua, le bégonia. Ouvert en 2003, il est l’un des six restaurants 100% nord coréens de la capitale chinoise, juste derrière le parc Ritan plébiscité par les amateurs de cerf-volant, et à cinq minutes de marche de l’ambassade nord-coréenne.

Comme nulle part dans l’exsangue Corée du Nord, les clients du Hai Tang Hua apprécient chaque jour les saveurs variées du Bibimbap, un riz mélangé, la fraîcheur du crabe doré de Mer Orientale cuit à la vapeur, ou le goût unique du Kimchi, ce chou fermenté et pimenté. L’addition peut être salée: 19 yuans (2,2€) le Kimchi, mais jusqu’à 1800 yuans (207€) pour un plat de thon rouge. Une fortune, car contrairement aux modestes épiceries et aux sordides salons de «massage» encerclant l’ambassade de Corée du Nord, le Hai Tang Hua ne s’adresse pas aux diplomates nord-coréens mais à tout le spectre du capitalisme chinois –du petit fonctionnaire corrompu aux héritiers bling-bling de la nomenklatura communiste. Les Américains, eux, sont honnis en ces lieux. Alors on s’empresse de répondre «Français», quand la placeuse s’informe aimablement sur notre pedigree.

A première vue, l’intérieur du Hai Tang Hua est plutôt feutré, sans patriotisme outrancier, ni chichi socialiste. Sur l’un des murs pastel, un écran plat diffuse des émissions de variété russes doublées en coréen, entrecoupées des plus beaux extraits des Jeux Arirang ou « Mass Games», ce show spectaculaire à la gloire du régime. Entre deux peintures traditionnelles, la photo de l’illustre équipe nationale de football, dans un joli cadre doré. Une discrète légende nous rappelle que la vraie star est encore le «Cher Leader»: «Les joueurs brillent sous le soleil du XXIe siècle, cette lumière leur est offerte par notre leader Kim Jong Il», peut-on lire au bas de la photo.

Dans la salle principale du Hai Tang Hua, les quarante tables sont séparées entre elles par des paravents de bambou. Ici, les convives chuchotent, non sans observer leurs voisins du coin de l’œil. Les quelques rares officiels nord coréens, reconnaissables à leurs costumes désuets, à leur visage grave et leur petit pin’s à l’effigie de Kim il Sung accroché à la place du cœur, se précipitent dans les salons VIP. fermés, au fond du restaurant. Après le service, les salons s’ouvrent et laissent apparaitre un faste déconcertant fait de dorures, de marqueterie, de fleurs à foison; le tout entouré de splendides fresques du Lac du Paradis, au sommet de la majestueuse montagne Changbai.

Au Hai Tang Hua, nul besoin de télésurveillance sophistiquée. Les serveuses ont un sixième sens et peuvent, le dos tourné, deviner le déclic d’un appareil photo à 20 mètres. Il faudra donc déjouer la vigilance de Kim Ru Song… pour immortaliser un simple morceau de Kimchi.

Les restaurants doivent collecter entre 100.000 et 300.000 dollars sous peine de fermeture.

Pékin –et à fortiori la Chine– compte cinq restaurants «made in Pyongyang» soit le Hai Tang Hua susnommé, mais aussi le Yin Pan Guan, le Yu Liu Gong, le Ping Rang Guan, le A Zi Man: tous portent des noms de fleurs ancestrales, certes nettement mois belles que la Kimilsunia ou la Kimjonglia, deux orchidées créées en l’honneur des immuables présidents de la République populaire démocratique de Corée.

Ces établissements ne sont ni plus ni moins qu’une franchise du régime de Kim Jong Il. De fait, tous les bénéfices sont intégralement expédiés au gouvernement de Pyongyang. Chaque soir, les recettes des cinq restaurants sont collectées par le personnel de l’ambassade toute proche. Ils se doivent de ramener chaque année entre 100.000 et 300.000 dollars, sous peine de fermeture.

D’ordinaire fermée aux étrangers, la Corée du Nord y voit là une manière simple d’amasser des devises qui lui font cruellement défaut. La Chine n’est pas le seul pays à accueillir les restaurants du Cher Leader. Le Népal, le Vietnam, la Thaïlande, le Cambodge, la Mongolie, la Russie et Dubaï ont aussi leur tables nord coréennes. A Pékin, la concurrence est féroce entre les restaurants chapeautés par Pyongyang et ceux, encore plus nombreux, ouverts par des hommes d’affaires chinois natifs de Yanbian, une ville frontalière au Nord-Est de la Chine.Mais les puristes apprécieront la version originale, dont le personnel a été formé dans les meilleures écoles de Pyongyang. Ainsi, notre dévouée mais néanmoins intraitable Kim Ru Song, 23 ans, est diplômée de l’université de commerce Jang Chol Gu. A plusieurs reprises, elle a servi la nation comme danseuse lors des Mass Games à la gloire de la cause révolutionnaire du Juche. Le contrat pékinois de chaque employé dure trois ans, au terme duquel il faut impérativement rentrer au pays.

Malgré son sourire, il est bien difficile de faire parler la belle Kim Ru Song. Et tenter d’échanger les adresses email ou les numéros de téléphone à la fin du repas relève de l’absurde. Certes, la demoiselle parle russe, chinois et un même peu anglais. Mais Kim n’a pas le droit au téléphone portable, ni même à une adresse email. Sur son jour de repos hebdomadaire, elle n’est pas autorisée à se promener au delà du quartier encerclant l’ambassade, sauf lors de déplacements groupés et minutés, par minibus, comme pour faire du lèche-vitrines le long des rues commerçantes de Wangfujing à Pékin.

Et lorsque Kim Ru Song rentre au dortoir, dans l’un des trois grands immeubles résidentiels de l’ambassade, une camarade l’accompagne. Elle s’apprécient mais se surveillent mutuellement. Sans doute parce que le risque de désertion est réel. Il y a dix jours, un quotidien de Séoul, rapportait la défection d’un manager nord coréen du restaurant de Katmandou au Népal, franchisé par Pyongyang. Réfugié en Inde, l’homme serait activement recherché par les services secrets de Kim Jong Il. Le Kimchi nord coréen revêt soudain une toute autre saveur.

Le reportage photo consacré au quartier autour de l’ambassade de Corée du Nord est à consulter sur mediapart.fr, sur abonnement.

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