Wang Shibo, 27 ans, menace de s’immoler

Wang Shibo est enceinte de 4 mois et demi mais elle fume, clope sur clope, n’en déplaise à son mari. La jeune femme est tendue. Elle a menacé de s’immoler si elle n’obtenait pas une compensation suffisante, contre la démolition annoncée de son commerce. En guise d’amuse bouche, elle a d’abord imbibé son manteau d’essence après le verdict défavorable d’un juge censé trancher le litige, le 24 janvier. Wang Shibo vient du Liaoning, au Nord Est de la Chine, où les hivers sont rudes et les têtes brûlées.

A Pékin, Wang Shibo, fille et petite-fille de militaires, s’est installée sur l’une des extrémités de Nanluoguxiang, une longue rue piétonne dans le centre historique de Pékin. Le lieu est très apprécié des Chinois comme des expatriés pour ses boutiques d’artisanat loufoque et ses bars animés. Le soir, quand la Tsingtao coule à flot, les habitués de Nanluoguxiang sont à des années lumière des angoisses de Wang Shibo.

Fin 2008, la demoiselle signe un bail de 4 ans dans cette maison traditionnelle décrépie mais dont l’emplacement laissait présager un formidable potentiel commercial. En asséchant les économies de ses grands parents autant que les siennes, la jeune fille a donc avancé le loyer, rénové le magasin et aménagé un atelier de couture, couleur fushia, pour dessiner et fabriquer ses propres créations.

Mais ce que son propriétaire s’est bien gardé de lui dire, c’est que son lotissement était déjà voué à la démolition. A l’instar de nombreux quartiers traditionnels chinois, les rénovations sont surtout des reconstructions. Les autorités rasent à tout va et revendent les terrains aux promoteurs immobiliers les plus généreux. En Chine, plus de la moitié des recettes fiscales proviennent de la cession de terrains, propriété de l’Etat communiste.

D’après Wang Shibo, le propriétaire a bien touché ses indemnités des autorités locales, avant de se volatiliser. Quand au gouvernement, il fait la sourde oreille. “La loi, dans le cas d’une expropriation, est censée protéger aussi les locataires,  mais ici, après deux ans de lutte, je n’ai obtenu que 3500 euros”.  C’était le 24 janvier. Un choc. Une somme dérisoire, comparée à son investissement de 170 000 euros, une fortune. Bizarrement, les commerçants voisins ont du trouver leur compte puisque là voici seule à ferrailler contre cette expulsion annoncée.

Désormais, deux Chengguan, la police de proximité, patrouillent autour des palissades bleues qui délimitent le chantier. Un talkie walky leur permet de contacter des renforts en cas de besoin. A côté de la frêle boutique de Wang Shibo, tout n’est que ruines. Certes les badauds s’arrêtent, lisent les manifestes courageux et colériques de Wang Shibo, collent leur yeux sur la vitrine pour tenter d’apercevoir “la victime”, prennent quelques photos avec leurs téléphones portables, qu’ils posteront sur QQ, Renren, Weibo et autres réseaux sociaux en ligne.

Puis les badauds s’en vont, apparemment déçus. Peut-être parce que contrairement à ce qu’elle avait annoncé, Wang Shibo ne s’est toujours pas immolée. En fait, son manteau ne sent plus l’essence mais son visage est cerné de fatigue, lesté de dépit. “Je ne sais pas ce que je vais faire. Ni la pression médiatique, ni mes cris d’alarme ne semble avoir de prise sur la situation”.

Wang Shibo avait pourtant mis le paquet, comme en témoignent les banderoles bilingues sur le toit défoncé de sa boutique ou les posters sur la vitrine.  

A l’intérieur, sa boutique ressemble à un funérarium avec un immense cercueil orné d’un large ruban de soie jaune et des couronnes mortuaires factices de chaque côté. Quelques robes, jupes et des gilets excentriques accrochés aux cintres rappellent que nous sommes bien dans une boutique de prêt à porter.

Wang Shibo se repose au fond du magasin sur un canapé de feutre rouge. Son fiancé lui tient la main, chuchote quelques mots doux et sert d’attaché de presse. Cet après-midi, elle recevait une télévision catalane.

“Les journalistes chinois ne viennent plus à cause du Nouvel An, une période où l’on ne peut plus parler des problèmes des gens.”

Dehors, des “volontaires” en parka orange et jaune agitent des drapeaux rouge aux arrêts de bus, des policiers supplémentaires sont postés aux feux tricolores pour s’assurer de la fluidité du trafic. Toutes les façades arborent leur loupiotes et guirlandes rouges. Sur le sol, chaque plaque d’égout est décorée d’une autocollant jaune et rouge invitant les plaisantins à ne pas jeter de pétard par les trous.

Avec ou sans Wang Shibo, le régime a garanti des festivités “stables et harmonieuses”.

jordan pouille

 

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One Response to Wang Shibo, 27 ans, menace de s’immoler

  1. Woods says:

    En voyage à Beijing, je suis passé devant l’autre jour. Je ne me souvenais plus que c’était à Nanluoguxiang. Le quartier est très animé et ce n’est pas étonnant que cette affaire soit si médiatisée.
    – Woods

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