L’appel loupé à la Révolution de Jasmin (28 février -La Vie)

L’appel à la révolution de jasmin par des blogueurs chinois a été, dimanche, l’occasion d’un important déploiement policier à Pékin et dans 16 autres grandes villes chinoises. Reportage de notre correspondant Jordan Pouille, qui a été lui-même interpellé et retenu au commissariat.

Dimanche 27 février, dès 13h30, la grande rue piétonne de Wangfujing – ce lieu central de Pékin où la population était appelée à rejoindre “le rassemblement du jasmin”, une allusion claire à la révolution tunisienne – ressemblait à un gigantesque terrain d’entraînement pour régime autoritaire en alerte. Policiers en uniforme ou en civil, “Swat” surarmés, Chengguan, agents secrets du Guoanbu, volontaires civiques, membres de la “police armée du peuple” et même des chiens renifleurs d’explosifs.

Assistés de six camions de nettoyage aspergeant les jambes des promeneurs pour les inciter à décamper, une dizaine de balayeurs, l’oreillette dissimulée sous la capuche, servaient d’indics pour les policiers en civil. Tous vêtus de noir et agglutinés dans les boutiques avoisinantes, prêts à se jeter sur le premier manifestant. A partir de 14h30, la rue était bouclée à chaque extrémité, tout comme les ruelles parallèles. Le quartier se tenait prêt à un nouvel exercice : l’arrivée d’un régiment de “policiers du peuple” en uniforme kaki.

Rien à voir, donc, avec le ton rassurant du premier ministre chinois, le matin même. A l’occasion d’un tchat organisé avec un “panel” d’internautes, Wen Jiabao avait promis de rendre la vie de son peuple plus sûre et plus confortable. Mais quelques heures plus tard, des milliers de policiers étaient envoyés dans les rues de Pékin, Shanghai et seize autres villes pour empêcher le moindre embryon de manifestation, suite au deuxième appel à la révolte populaire lancé sur internet depuis des sites chinois basés aux Etats-Unis.

En une seule journée, le Parti communiste a donc affiché au grand jour la stratégie qui devrait l’empêcher de connaître le même destin que dans les pays arabes : promesses de vie prospère et répression sourde de la moindre contestation. Ainsi, pendant toute la semaine, les autorités ont mené la chasse aux dissidents, gargarisées par un président appelant le Parti unique à guider encore davantage l’opinion publique. Plus d’une centaine de militants des droits de l’homme se sont retrouvés consignés à domicile. L’écrivain Ran Yun Fei et l’avocat Teng Biao ont littéralement disparu. Trois internautes seront jugés pour “tentative de subversion de l’Etat” après un simple “retweet” de l’appel à manifester. Les mots “aujourd’hui”, “demain” et “jasmin” ont été supprimés de l’outil de recherche de Weibo, l’équivalent chinois de Twitter. Depuis la Chine, l’accès vers les sites étrangers demeure toujours fortement ralenti.

Et, au milieu de cette tornade sécuritaire pékinoise, qui a fait fuir la plupart des Pékinois venus principalement faire leur shopping, ne restaient plus que les journalistes étrangers et leurs assistants chinois. Parce qu’il a refusé d’éteindre sa caméra, le correspondant de Bloomberg a été frappé à la tête à plusieurs reprises par un “voyou” devant des policiers impassibles. Une journaliste de Voice of America a écopé d’un coup de poing dans le ventre avant d’avoir pu accéder au lieu de la dite-manifestation.

En sortant mon appareil photo, j’ai moi-même été poussé vers l’intérieur d’un restaurant par deux policiers en civil, puis arrêté par trois policiers en uniforme avant d’être emmené jusqu’à cet étrange “bureau de management et de construction de Wangfujing”, un commissariat qui ne dit pas son nom mais suffisamment sophistiqué pour bloquer toute connexion internet 3G aux alentours.

Avec d’autres confrères étrangers, nous demandons poliment: “Sommes nous arrêtés?” “Non” répond l’officiel d’un ton courtois. “Alors pouvons-nous partir?”. “Non plus, ou alors on ne saura garantir votre sécurité”. Moment kafkaien au cours duquel nous apprenons la naissance d’une toute nouvelle régulation pour la presse étrangère. Soit l’interdiction d’interviewer le moindre passant, voire même de marcher sur Wangfujing, sans autorisation signée des autorités. Afin de sortir libres et avec leurs caméras – mais dont les cartes mémoire vidéo auront été scrupuleusement vidées par les policiers – des confrères allemands devront signer une lettre d’excuse. En partant, un fonctionnaire nous interpelle : “L’acceptation de votre demande prendra plusieurs jours ouvrables et elle n’est pas garantie”. Sans doute pas pour dimanche prochain, date du nouvel appel des blogueurs chinois à manifester.

+ mon papier dans:

- Metro Canada (Québec): lire ici

 - Metro Canada (Anglophone) :

(photo prise lors du rassemblement de Shanghai)

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