Le Japon touché au coeur (17 mars – La Vie)

Déjà frappé par un séisme et un tsunami sans précédent, les Japonais redoutent désormais une explosion de leurs centrales nucléaires endommagées. Notre envoyé spécial raconte l’angoisse de tout un pays:

Texte

Dans le réfectoire de l’hôpital général de Tokyo, les infirmières comme les patients semblent atterrés. Sur le poste de télévision, leur Premier ministre, l’homme fort du pays, adresse un « message à la nation ». « La situation actuelle avec le séisme, le tsunami et les centrales nucléaires, est, d’une certaine manière, la plus grave crise, en soixante-cinq ans, depuis la Seconde Guerre mondiale ». Naoto Kan ne peut cacher son émotion devant le chaos qui touche le Japon. De perceptibles sanglots à peine perturbés par le bruit des hélicoptères qui n’en finissent plus d’aller et venir entre le ciel de Tokyo et le Nord-Est ravagé par le séisme et les tsunamis et désormais sous la menace d’une catastrophe nucléaire sans précédent. 

Sous terre, dans les stations de métro de la capitale, les travailleurs en cravate comme les ados branchés s’arrêtent devant chaque écran diffusant en boucle les images de la NHK, la chaîne nationale. Aux kiosques, les unes dramatiques des différents quotidiens interpellent même les plus distraits. Car à l’heure où nous publions ce reportage, la possibilité de nouveaux tremblements de terre après celui du vendredi 11 mars de magnitude 8,9 à Sendai – le plus fort depuis 140 ans –  est toujours d’actualité. Tout aussi grave, la menace d’un nouveau Tchernobyl inquiète le monde entier. Car les centrales nucléaires de Fukushima, à 270 km au nord-est de Tokyo, ont très mal supporté la catastrophe sismique. Samedi, une explosion à l’hydrogène a partiellement détruit le réacteur numéro 1 de la centrale 1 de Fukushima. Lundi 14 mars, des explosions ont frappé le réacteur numéro 3. Et mardi, admettant une “probable fusion nucléaire”, la compagnie d’électricité Tepco (Tokyo Electric Power) faisait évacuer ses ouvriers du réacteur numéro 2 pour lequel toutes les tentatives de refroidissement ont échoué, de l’aveu même du Premier ministre. Mardi midi, le réacteur numéro 4 était en feu…

Signe d’une confusion troublante, les informations délivrées par la Tepco n’étaient pas similaires aux informations diffusées par le gouvernement. Le Premier ministre ayant toutefois fini par déclarer “la situation alarmante”, douchant les espoirs d’un peuple japonais serein, digne et qui croyait la situation sous contrôle. Car, mardi, la plupart des Tokyoïtes se rendaient encore au travail, presque comme si de rien n’était. Scénario de calme qui tranche avec le quotidien des habitants de Mito, une ville côtière à seulement 125 km et frappé par un reliquat de tsunami. Ici la colère succède à la tristesse. Certes, les vagues ont brisé la voie ferrée et endommagé les routes, empêchant à mi-chemin notre tentative d’y accéder. Sur place, faute d’acheminement de nourriture par camion ou d’essence pour les voitures, les habitants perdent patience et dévalisent les magasins, “J’en ai vu se battre pour une simple bouteille d’eau”, nous explique un témoin par téléphone. 

Plus au nord, à proximité de Fukushima, la centrale maudite, l’exode continue. Comme nous le rapporte Petteri Tuohinen, un confrère finlandais du Helsinki Sanomat, dépêché de Pékin. Mardi, son patron lui a même demandé de quitter la région sur le champ. “Même bien au-delà du périmètre de sécurité de 20 km défini par le gouvernement.” Il témoigne : “tous les habitants prennent la route avec leurs propres voitures et croisent les secouristes dans l’autre sens. Les centres construits à la hâte pour accueillir la population sont tous saturés. Résultat, ils dorment dans leur voiture en attendant la suite.” Mais quelle suite?

À Tokyo, l’optimisme inébranlable de la population, déjà mis à mal par le bilan du séisme et du tsunami – au moins 10 000 morts, des milliers de disparus et près d’un demi-million de sans-abri – fait désormais place au doute. Inutile de faire la queue, les rayons alimentaires des supermarchés sont tous vides. “Plusieurs usines qui fabriquaient nos produits n’ont pas survécu au tremblement de terre”, regrette cette caissière du Family Mart en tenue bleue affairée à scotcher des mots d’excuses sur les murs de son commerce. 

Dans une ruelle de Yoyogo, Fujigo Nagana, 78 ans, n’a pas obtenu toute la nourriture qu’elle commande habituellement par téléphone. “Cette semaine, le livreur n’a pu m’apporter que la moitié de la viande prévue mais je ne vais pas me plaindre. J’ai beaucoup de chance d’être là et que Tokyo ait été préservée du tremblement de terre. Plus au Nord, la nourriture manque cruellement”. Sa fille, installée en Allemagne depuis dix ans, a vu les mêmes images de désolation en boucle et la supplie de quitter le pays. “J’ai fait ma vie ici et j’ai été heureuse. Je suis bien trop vieille pour tout recommencer”, dit-elle, sous le porche de sa coquette maison, orné d’une plaque de cuivre gravée d’une fleur et de son nom de famille. Fujigo nous parle de ses sept petits-enfants, de sa vie de mère au foyer, de son mari ingénieur chimiste, emporté par le cancer. Puis elle s’éclipse en hochant son corps pour nous saluer. “Je dois vous laisser. La NHK va diffuser un nouveau bulletin d’informations.”

En prenant le temps de discuter, d’écouter, on comprend finalement qu’ils sont nombreux, dans cette mégalopole de trente-cinq millions d’habitants, à avoir en tête “un plan B”, une solution de repli si une nouvelle catastrophe sismique ou atomique arrivait jusqu’ici. À Shibuya, nous rencontrons Naoko Misaki, une célibataire de 34 ans. Au mégaphone, devant la station de métro, un employé en uniforme signale que seulement un métro sur quatre est assuré. “Vendredi, après le séisme, je suis rentré à la maison à pied. Là je suis plutôt contente.” Aujourd’hui, avec l’aval de son supérieur, Naoko a choisi de rentrer plus tôt du travail. “Nous ne sommes que cinq au bureau. L’activité a fortement ralenti, alors à quoi bon s’obstiner?”. 

Un chômage technique causé par la fermeture des boutiques de cosmétiques en centre ville. Naoko s’occupe de leur réapprovisionnement en crèmes de beauté françaises. “Les trains de banlieue, au nord ou au sud de la ville, sont rares mais c’est là que vivent nos vendeuses. Depuis samedi, elle ne peuvent plus venir travailler.” Naoko dit avoir fait des provisions pour tenir, au cas où le gouvernement demanderait à la population de Tokyo de rester consignée à domicile.”Par chance, mon immeuble est en briques. Il paraît que cela protège mieux des éventuelles radiations.”

À la station d’Harajaku, près du quartier animé de Shibuya, où les rames de métro ne parviennent, là encore, qu’au compte-goutte, Nosomi Adashi se demande si elle ne va pas tout simplement rebrousser chemin. Cette esthéticienne comptait passer un examen pour valider une nouvelle formation mais les mauvaises nouvelles qui défilent sur son téléphone, cet après-midi, pourraient vite la faire changer d’avis. Elle ôte le masque blanc qui lui couvre le visage. “J’ai un grand frère à Shimane, une sœur à Osaka. Ils me disent de rester enfermée chez moi mais est-ce suffisant? Je vais rentrer et réserver un vol pour quitter la ville, au cas où. Contrairement à mes parents, je n’ai pas du tout confiance en ce que racontent les officiels pour que nous ne cédions pas à la panique. Il paraît qu’au lendemain de la première explosion, tous les responsables du nucléaire au Japon sont partis prendre des vacances.” La sirène d’une ambulance roulant à proximité détourne son attention. “Je commence à m’inquiéter.” 

Jean Pascal, professeur de français originaire de Marseille, a décidé d’écouter les conseils avisés de sa mère, elle-même bien au fait des appels du gouvernement français à destination de ses expatriés. Lundi soir, faute de train rapide ou de voiture de location disponible, le jeune homme prenait donc le bus de nuit avec ses amis proches vers le Sud du pays, pour Osaka “et je n’exclus pas de rentrer en Europe si la situation empire… Mais ce sera difficile car je laisse mes belles années ici.”

Sur chaque profil Facebook, un message de la compagnie d’électricité Tepco annonce la liste des villes concernées par les prochaines coupures de courant de 3h40 prévues pour ménager les centrales nucléaires du pays. Une page affichant les perturbations du trafic ferroviaire à Tokyo est elle-aussi actualisée. Sur Twitter, mardi, les questions des internautes japonais tournent autour de la direction du vent et de l’évolution des réacteurs nucléaires de Fukushima. Parmi eux, on retrouve ces Tokyoïtes au visage fermé, à la mine impassible sur le chemin du bureau mais qui, en réalité, consultent frénétiquement leur téléphone, à la recherche des toutes dernières informations en provenance de Fukushima.

Depuis une heure, Akio Gondo fait le pied de grue devant la station service BP du quartier de Sendagaya. “J’ai entendu que l’approvisionnement des stations service n’était plus assuré dans de nombreuses régions mais ici, le problème c’est surtout les transports en commun qui circulent très mal. La voiture est la meilleure solution.” Il nous accueille à l’arrière de sa Mercedes noire, au moteur éteint. La main fébrile sur son téléphone, l’homme regarde les images brouillées de Sendai sur l’écran de son tableau de bord. On y voit des gens faisant la queue pour un bidon d’essence, une bouteille d’eau. Tout autour c’est la désolation. La voix du reporter japonais est grave, solennelle. “La ressemblance avec Hiroshima est saisissante, dit-il. C’est ce que m’a fait constater une patiente âgée ce matin en me brandissant la photo de Une du journal Yomuri Shimbun.” 

Akio tient un cabinet dentaire et soigne tout le quartier.“Je sens bien l’anxiété de mes patients. En apparence, leur quotidien ne change pas, ils s’accrochent à leurs habitudes pour que la vie continue mais ils n’hésitent pas à se livrer, vider leur sac.” D’ordinaire si confiant, Akio a décidé de prendre les devants. Faire le plein de sa voiture est la première étape. “Si les autorités ne parviennent plus à contrôler la situation des réacteurs nucléaires, ce qui semble être le cas après le derniers discours du Premier ministre, je rejoindrai calmement ma maison de campagne, au sud du pays, avec femme et enfants.” Mais comment gérer dans le calme l’exode éventuel d’une des plus grandes mégapoles du monde ?

Jordan Pouille.

Le reportage complète un dossier la rédaction de La Vie sur la Japon et le nucléaire. Disponible jeudi en kiosque. Mes pensées vont au peuple japonais si courageux dans cette terrible épreuve. Merci beaucoup pour votre générosité, votre hospitalité.

Lien vers l’article.

Télécharger le reportage en format pdf (tel qu’il est imprimé dans le magazine).

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One Response to Le Japon touché au coeur (17 mars – La Vie)

  1. bibche says:

    Bravo pour ton reportage, mon cheri. mais c’est dommage qu’on voit pas les textes..

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