Chine: les déplacés de la centrale nucléaire chinoise Areva (24 mars – La Vie)

Jordan Pouille

 

Perchés sur des prothèses hors d’âge, une quarantaine d’hommes et de femmes aux visages déformés, aux mains sans doigts, errent en silence. Ils sont lépreux et, de fait, ont été parqués par les autorités sur l’île de Sian, perdue dans un affluent du fleuve pollué de Dongjiang, à la sortie de la ville-usine de Dongguan, province du Guangdong. Un petit rafiot à moteur est l’unique moyen pour rejoindre cette léproserie laissée à l’abandon. “Par crainte des regards, seuls les moins balafrés d’entre eux sortent acheter des provisions sur le continent”, explique le capitaine.

Il y a deux mois, tous ont été expulsés de Dajin, une île sauvage entourée d’eau turquoise, où ils vécurent plus d’un demi-siècle à l’écart de la population. Mais l’île se trouve dans la baie de Taishan, juste en face des deux réacteurs nucléaires Areva en construction. Sur Dajin, une forêt de pelleteuses creuse même des bassins de décantation sur 2 km. Et des canalisations sont prévues entre l’île et le continent, par lesquelles passeront les eaux de refroidissement des EPR.

Achetée 8 milliards d’euros par la Chine à Areva, fin 2007, la centrale de Taishan constitue “le plus important contrat commercial signé dans le nucléaire civil”. EDF est même associée à la Chine pour exploiter la future centrale. Un des lépreux se souvient. “Un matin de janvier, des officiels sont arrivés, ils sont entrés dans les chambres et nous ont emmenés. On pensait qu’on allait rejoindre le continent, retrouver nos proches.” Finalement, les lépreux ont juste été parqués ailleurs, dans une zone aussi reculée qu’hostile. “Mais qui voulait encore de nous ? Mon fils unique, installé à Canton, m’a demandé d’arrêter de lui écrire le jour où il s’est fiancé. Il avait peur que sa compagne ne s’aperçoive que je vivais sur l’île des lépreux. Nous sommes encore au ban de la société”, soupire une dame au visage rongé par la maladie.

Jordan Pouille

 

Jordan Pouille

 

Assise sur son lit de fer, Mme Zhang passe ses journées à regarder par la fenêtre, vers ce ciel gris où convergent les fumées des usines alentour. À Dajin, elle aimait ramasser les coquillages pour nourrir sa communauté. Puis elle revenait se reposer sur le sable blanc, à l’ombre d’un arbre. “Le père Luis Ruiz nous manque tellement”, chuchote sa voisine. En 1986, ce jésuite, assisté de religieuses philippines, a débarqué sur l’île pour apporter des soins, du confort matériel et affectif. En 2008, des travaux de forage ont démarré, les subventions du gouvernement aux lépreux se sont taries et les religieux ont été “remerciés”. L’exil devenait inévitable.

Les lépreux ne sont pas les seuls dommages collatéraux du chantier nucléaire. Jiang Hai Sheng, pro fesseur de biologie à l’université de Canton, se rendait deux semaines par mois sur Dajin, pour y étudier sa formidable biodiversité. Avec ses étudiants, il surveillait une quinzaine de dauphins blancs ou hoi tuen (cochons de mer). En 2007, Jiang Hai Sheng a demandé au gouvernement de transformer Dajin en sanctuaire pour cette espèce menacée. Il a essuyé un refus catégorique et l’accès à l’île lui est désormais interdit. À cause des travaux en cours, l’eau est devenue trouble et les dauphins ont disparu. Jiang Hai Sheng, lui, est contraint au silence. “Vous ne savez pas ce qui peut m’arriver si je parle”, grogne-t-il au téléphone.

Seule fait foi l’étude d’impact environnemental du chantier Areva, mise en ligne par la Coface, organisme d’Etat. Elle multiplie les euphémismes et emploie le conditionnel : “Les travaux touchant la mer pourraient affecter la réserve protégée de dauphins blancs, et des mesures de réduction sont en cours d’étude.” Ou encore : “Les effluents radioactifs n’auraient pas d’impact remarquable sur les organismes de l’océan dans la mer environnante.” Mais Taishan est-il à l’abri d’une catastrophe comme celle en cours à Fukushima, au Japon ? Le 7 juillet dernier, un séisme de magnitude 3,1 a fait légèrement trembler Taishan. Avant, le 3 décembre 1997, un séisme atteignait une magnitude de 4,3 au même endroit, contre une magnitude de 4, le 4 juillet 1970. Plus grave, le 25 juillet 1969, un séisme de magnitude 6,4 s’est produit 110 km plus loin, tuant 3 000 personnes. L’épicentre était à Yangjiang, où l’on achève là aussi la construction d’une centrale nucléaire : un modèle chinois – le CPR 1 000 – inspiré des centrales françaises de la fin des années 1970…

Interrogé sur les risques sismiques à Taishan, Antoine Zhang, le vice-président d’Areva Chine, a finalement répondu au bout de quelques jours : “Pour l’instant, nous ne pouvons vous donner que la réponse suivante : la Chine est un pays expérimenté dans la construction et l’opération de centrales nucléaires. L’EPR a été développé pour respecter toutes les obligations réglementaires antisismiques.” Joint le 25 mars, le directeur de l’Institut des Sciences de l’Energie Nucléaire de l’Université Tsinghua, Wang Kan, estime prudemment que les travaux de sécurisation des réacteurs sont “à reconsidérer”.

Fait plutôt troublant : le site internet chinois d’Areva reste muet sur les événements de Fukushima et le dernier rapport sur l’état d’avancement du chantier des deux réacteurs EPR de Taishan n’est plus en ligne.

À Taishan, le “plus gros chantier d’Areva” s’est soldé par la réquisition de huit villages. Sur le site même des futurs réacteurs, où l’on entre comme dans un moulin, on découvre un immense cratère. Ce décor lunaire est l’ancien village de pêcheurs de Yaogu, dont les 180 habitants ont été déplacés de force contre des indem­nités. “300 000 yuans (33 000 €) par habitant et une prime de 1 200 yuans pour le déménagement”, se souvient Liu Bao Ming, l’un des expropriés. Les pêcheurs de Huangzhukeng, le village voisin lui aussi démoli, ont longtemps ferraillé contre les autorités, renversant des voitures de police ou se bagarrant avec les démolisseurs. “Au départ, on nous avait parlé de 600 000 yuans”, dit un autre pêcheur, amer. Depuis, ces familles ont dilapidé leur capital dans l’achat d’une voiture et la construction de nou velles maisons, collées les unes aux autres au pied des montagnes.

Jordan Pouille

 

Liu Bao Ming ne pêche plus. Il somnole toute la journée devant le home cinéma du salon, faute de pouvoir contempler la mer. Son fils, lui aussi pêcheur, a rejoint une usine textile à Canton. “De toute façon, avec les ­travaux, les poissons disparaissaient peu à peu. Un jour, la pêche sera forcément interdite.” Ici, personne ne sait quand l’interdiction tombera. Les informations du gouvernement ne parviennent jamais jusqu’à la population locale.

Jordan Pouille

 

Dans les journaux régionaux, comme sur les panneaux de propagande qui mènent au site, la future centrale de Taishan est présentée comme une formidable opportunité économique. Depuis la crise financière mondiale, les usines du Guangdong pâtissent des baisses de commandes et peinent à retenir leurs ouvriers. À l’inverse, le chantier de Taishan et ses dortoirs rose bonbon n’en finissent plus d’accueillir la main-d’œuvre, payée 3 000 yuans (333 €) pour sept jours de travail par semaine. Un bon salaire.

À l’entrée du chantier, les tonnes d’immondices s’accumulent jusqu’à une rivière, où s’abreuvent les vaches des paysans, démentant là encore les promesses d’Areva : “Les déchets solides et les eaux usées seront collectés par l’agence locale. Ils n’auront pas d’effet néfaste sur l’environnement.” Qintou, l’un des huit villages de pêcheurs réquisitionnés, s’est transformé en aire de loisirs pour les salariés du chantier : avec tripots, salons de “massage”, marchands de tabac ou d’alcool.

Recluses au bord de la plage principale, où la baignade est prohibée, les élégantes résidences des ingénieurs chinois ont, elles, des allures de station balnéaire de luxe, avec terrains de sport synthétiques, trottoirs fleuris et télésurveillance omniprésente. Wei, jeune ingénieur d’Urumqi, capitale du Xinjiang, est arrivé à Taishan fin 2007. Il jouit d’un pick-up de fonction, d’horaires confortables et d’un très bon salaire, qui permet à son épouse de ne pas travailler. Lui ne tarit pas d’éloge sur la France, qu’il a visitée à l’occasion d’un voyage d’étude à Flamanville, le site de la première centrale EPR Areva, dont le démarrage a été repoussé à 2014. En foulant le sable de Taishan, face à l’eau marron clair, Wei rêve à haute voix. “La France est si romantique, si pittoresque. Un peu comme ici, où l’on se croirait sur une plage de Normandie. Vous ne trouvez pas ?’.

Jordan Pouille

 

Le reportage a été publié dans l’édition de La Vie du Jeudi 24 mars 2011. Télécharger ici le reportage au format pdf (soit tel qu’il est paru dans l’édition papier).

+ l’encadré analyse sur la place de l’énergie nucléaire en Chine:

La Chine construit des centrales nucléaires en zone sismique

Depuis une semaine, malgré les démentis catégoriques du gouvernement – ce qui en dit long sur la confiance qui lui est accordée –, les Chinois se sont rués dans les supermarchés pour y acheter les stocks de sel iodé, pensant à tort que le condiment pouvait les protéger d’éventuelles radiations.

Comme le monde entier, les Chinois sont rivés sur leurs postes de télévision et assistent stupéfaits à la catastrophe japonaise. Aux heures de grande écoute, la chaîne nationale CCTV ne manque pas de diffuser les images de la centrale de Fukushima, avec un fond musical digne des meilleurs films catastrophe. Sans doute pour éviter tout mouvement de panique, Weibo, l’équivalent chinois de Twitter, bloque, pour sa part, toute recherche contenant l’expression “fuite radioactive”.

Inquiets des éventuelles retombées de particules en provenance du Japon, les Chinois ignorent que leur pays compte mettre en service 40 nouveaux réacteurs nucléaires, ces cinq prochaines années, conformément au dernier plan quinquennal du gouvernement, qui fait du nucléaire une priorité dans la poursuite de son développement. Aujourd’hui, 75 % de l’électricité chinoise provient encore du charbon.

Mercredi 16 mars, le premier ministre, Wen Jiabao, a toutefois annoncé le gel de 26 chantiers dans l’attente de nouvelles inspections. “Mais celui de la centrale Areva de Taishan, déjà bien avancé, n’est pas concerné par cette décision”, a déclaré, à La Vie, Antoine Zhang, le vice-président d’Areva Chine. L’empire du Milieu dispose actuellement de 13 centrales nucléaires en activité. La plupart sont construites le long des côtes, dont certaines soumises à des risques sismiques ; c’est le cas de celle de Taishan, actuellement en construction, où nous sommes allés à la rencontre de la population locale, déplacée…

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3 Responses to Chine: les déplacés de la centrale nucléaire chinoise Areva (24 mars – La Vie)

  1. Richard says:

    pauvres pecheurs avec 300KRMB d’indemmités par personne. Ils n’auraient même pas gagné cela en 8 vies dans leur province perdue de tout. Maintenant au moins ils auront un joyau technologique pas loin de chez eux et un bon salaire à l’usine, Amen et vive la modernité.

    vous savez vous n’avez pas besoin d’aller aussi loin pour voir des expropriations, on en a aussi en France…

    Enfin bon j’imagine que je vais encore me faire censurer, c’est là mode sur ce blog de la bien pensance made in CCP !!

  2. olivier says:

    fevrier 2015 ….les dauphins blancs sont toujours là!!!
    Quinto n’est pas un tripot… Village de pêcheurs qui tous les jours partent à la pêche avec leurs bateaux ….Tous les jours, petit marché aux légumes, fruits, volailles, poissons… où les gens vous accueillent avec le sourire.

  3. admin says:

    Olivier, vous pouvez me contacter svp ? jordanpouille @ gmail.com

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