Jasmin, en coulisses

27 février 2011:  après l’échec cuisant de l’appel à manifester la semaine précédente, un deuxième appel circule sur la toile. Le rendez vous est une nouvelle fois donné sur Wangfujing, l’artère la plus commerçante de Pékin. Mais pas devant le Mac Donald, désormais barricadé par des palissades bleues d’un chantier Potemkine. On évoque désormais le KFC, pas très loin. D’après Boxun, les consignes sont simples: passer et repasser sans s’arrêter ni brandir de pancarte. A ce jeu, tous les promeneurs sont des manifestants potentiels ! Les autorités sont au parfum et à l’affut du moindre promeneur suspect. Aux extrémités, des policiers empêchent tous les journalistes de s’approcher, du moins ceux portant une caméra. Les rues adjacentes sont garnies de voitures de police en tous genres.

Je passe le premier barrage et m’approche du lieu supposé de la manifestation, annoncée dans quelques minutes. La sécurité est impressionnante. Des hommes seuls, sans uniforme, se sont emparés de tous les sièges du KFC donnant sur la rue. Ils ne mangent pas, ils observent. Idem pour les entrées des boutiques du périmètre, truffé de ces observateurs silencieux. Je sors mon appareil du sac à dos quelques secondes, intrigués par des balayeurs dans leurs uniformes neufs, tout droits sortis de l’emballage plastique. Ils balaient avec une oreillette.. pendant qu’un camion nettoyeur disperse de l’eau sur les pieds des passants.

Subitement, des bras me soulèvent et m’emmènent jusqu’à l’intérieur du KFC. Je suis jeté dans un coin par je ne sais qui. La porte du restaurant se referme aussi vite. A l’intérieur, trois policiers en uniforme m’encerclent. Un autre s’approche sans uniforme. On me parle en anglais, on exige mon passeport. “Vous êtes journaliste. Vous n’aviez rien à faire ici. Suivez-moi“. Je m’exécute et je comprendrai plus tard que j’ai bien fait.

Ensemble, nous remontent la rue piétonne de wangfujing. La marche est lente, trop lente, comme pour ne pas éveiller l’attention des piétons. Finalement, nous arrivons devant cet étrange “bureau de management de Wangfujing”, un bâtiment gris, sans charme, dissimulé derrière la cathédrale.

L’intérieur est moderne, avec des bureaux en open-space. Trois journalistes allemands sont assis sur un banc. Je pénètre dans une salle vitrée où une femme  m’explique en quoi j’ai pêché. Pour déambuler sur Wangfujing, il aurait fallu que j’obtienne une autorisation écrite du comité de quartier. Une “régulation” rétro-active vient de tomber et je l’ai brisé à mon insu.

On me demande de signer une lettre d’excuse, avec la promesse de remettre une copie de mon éventuel article du jour aux autorités. A ce moment, je ne sais pas très bien ce que je vais écrire, à part l’absurdité de ce moment. “Suis je arrêté”? “Non, biensur”. “Alors je peux y aller?” “Oui, mais il ne vaut mieux pas retourner sur Wangfujing, ou sinon nous ne pourrons garantir votre sécurité”.

Le lendemain matin je recois un appel du service de presse de l’ambassade de france, puis de l’ambassade européenne. L’ambassadeur américain veut recevoir et écouter tous les journalistes interceptés pendant cette manifestation qui n’a pas eu lieu. Nous sommes attendus dans son bureau. Il faut franchir 14 portes pour pénétrer dans le bureau de John Huntmans.

12 personnes sont présentes autour de la table dont le correspondant de Bloomberg, au visage tuméfié.  Je suis le seul journaliste français. Chacun raconte calmement son expérience. Devant chaque personne, une feuille pliée avec son nom comme à l’école. Sur un grand écran, lous regardons les rush de Bloomberg que la police croyait sans doute avoir effacés en retournant la caméra provisoirement “volée”. Les images montre un policier en civil tabasser le journaliste ayant réussi à approcher le KFC. La caméra est parterre. Le journaliste crie, il est piétiné. On distingue autour des uniformes policiers. Ils ne bougent pas.

L’ambassadeur est calme. Puis il se tourne vers son assistant: “je pense qu’il a avoir besoin d’une protection supplémentaire pendant quelques jours”. L’ambassadeur d’Allemagne et le directeur de la délégation européenne sont là aussi. Ils sont nerveux. Faut-il écrire un communiqué commun? Faut)-il dénoncer énergiquement ces abus? Chacun joue la surenchère, à celui qui défendra le mieux ses journalistes et compatriotes.

Thanks god we had Twitter” répète plusieurs fois un homme derrière John Huntmans.

Le lendemain matin, je recois un appel du PSB – le bureau de la sécurité publique. La personne souhaite vérifier mon adresse personnelle “pour des raisons de visas“. Une intimidation coutumière pour les journalistes étrangers, tout comme l’envoi de sms du “Information Press Center”, organe du ministère des Affaires Etrangères chinois. Les jours suivant la disparition d’Ai Wei Wei, sans doute pour tenter de détourner notre attention, nous étions invités à une célébration de plantage d’arbres, un tournoi de golf dans le Hainan, l’ouverture du tout nouveau Festival du film international de Pékin.

Depuis toute cette affaire, mon site internet est bloqué. Je pense aussi que mon téléphone est sur écoute, comme l’indiquerait toute cette friture sur la ligne au début de chaque communication. Mais la vie continue. Je ne me laisserai pas intimider.

Lire aussi
- Compte rendu de la première tentative de rassemblement de Jasmin, à Pékin.

This entry was posted in politique. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>