Entretien avec Zong Qinghou – L’Usine Nouvelle

Economie. Zong Qinghou est le fondateur de Wahaha, leader de la boisson en Chine

jordan pouille

 

À la tête d’une fortune estimée à 12 milliards de dollars, cet industriel, délégué à l’Assemblée populaire nationale, a reçu « L’Usine Nouvelle » dans sa suite nichée au sommet de la tour Shangri-La, en plein coeur de Chaoyang, le quartier des affaires à Pékin. Au menu de cet entretien : ses ambitions pour la Chine et son groupe Wahaha, le comportement des entreprises étrangères en Chine et son ancien partenaire, Danone.

Selon les magazines « Forbes » et « Hurun », vous êtiez l’homme le plus riche de Chine 2010. A cette époque, Warren Buffet et Bill Gates ont incité les milliardaires chinois à devenir philanthropes. Mais vous, vous avez décliné l’invitation. Pourquoi ?
(Rires.) D’abord, en Chine, quand on donne de l’argent aux bonnes oeuvres, on ne sait pas où il atterrit. Ensuite, les Américains ont proposé que nous donnions tout d’un coup. Ce n’est pas la bonne méthode. Si nous distribuons cet argent, si on l’éparpille, c’est du gâchis, car on ne peut plus l’investir, le faire prospérer. Non, ce que l’on devrait faire, c’est aider les pauvres à devenir riches, leur apprendre à pêcher plutôt que de leur donner du poisson. Liu Shaoqi (ancien dirigeant du PCC, mort en prison en 1969, après avoir été dénoncé comme suppôt du capitalisme) disait que les capitalistes fournissent de quoi vivre aux travailleurs. Quand les capitalistes ouvrent une usine, les travailleurs décrochent des opportunités d’emploi et un revenu. C’est le cas maintenant. Mieux vaut ne pas « tuer les riches et sauver les pauvres », pour reprendre une vieille expression. Regardons le cas de la vieille Europe, les impôts sont élevés, tout comme le niveau d’aide de l’État-providence. Du coup, que les gens travaillent ou non, cela ne fait pas une grosse différence de revenus. Ils n’ont aucune motivation pour entreprendre et fabriquer de la richesse. Et quand le gouvernement veut diminuer l’État-providence, demande de travailler plus, ça râle. Pourtant, si les entrepreneurs ne font pas fortune, ne créent pas de richesses, il n’y a pas d’Étatprovidence viable. Il ne s’agit pas d’une simple division des tâches entre les travailleurs. Il faut laisser les gens s’enrichir.

La réalité, c’est que le fossé ne cesse de grandir entre riches et pauvres…
Les Chinois ont tendance à être jaloux les uns des autres, et les médias aiment montrer les nantis. Le sentiment d’injustice lié aux écarts de richesses devient alors très fort. Même si je suis l’homme le plus riche de Chine, je consomme moins que mes employés. Chaque midi, je mange à la cantine !  

Vous êtes un self-made man, pensez-vous pouvoir encore apporter quelque chose à votre pays ?
Plutôt que d’avaler les autres concurrents, de racheter les marques et d’imposer un monopole, je veux maîtriser mes produits à toutes les étapes. Par exemple, en disposant de mes propres magasins. Pour les grandes villes, le marché est déjà largement saturé par les distributeurs étrangers (Auchan,Carrefour, Wallmart), et les coûts sont trop importants. Ce qui m’intéresse, ce sont les villes moyennes. Là-bas, les gens disposent de beaucoup d’argent, mais ils n’ont pas de lieu où pouvoir le dépenser agréablement en mangeant, buvant ou en faisant du shopping. Nous avons déjà signé plusieurs contrats dans le Henan pour y construire de grands centres commerciaux. Nous allons apporter du bonheur aux gens, mais il faut vite se dépêcher de marquer le territoire.

Qu’est-ce qui pourrait freiner vos ambitions ?
Le tarif exorbitant fixé par les autorités locales pour me céder des terrains. Celles-ci, disent-elles, ont besoin de cash pour leurs travaux, leurs grands chantiers. Mais si l’État était moins impliqué dans ce domaine, les entreprises privées pourraient investir à sa place et nos taxes lui suffiraient. Les terrains seraient alors bien moins onéreux. Dans le secteur immobilier en Chine, il y a beaucoup trop d’étapes, d’approbations nécessaires avant de construire le moindre immeuble. Chaque coup de tampon coûte très cher et alourdit la facture du promoteur… Sans compter toute la spéculation derrière. Au final, les gens normaux ne peuvent plus s’acheter un appartement. Un col blanc qui gagne plusieurs milliers de yuans par mois ne peut même plus devenir propriétaire. Moi, si j’investis dans l’immobilier, ce sera uniquement pour compenser mes pertes liées à l’ouverture de centres commerciaux, qui ne seront pas forcément rentables les deux premières années.

Dans le nouveau plan quinquennal chinois, l’une des priorités est d’orienter l’industrie vers le marché intérieur et non plus extérieur. Est-ce une aubaine pour Wahaha ?
Pour l’instant, la croissance de la Chine dépend toujours des exportations, des énormes investissements de l’État, et c’est la raison pour laquelle nos réserves de change atteignent presque 3 000 milliards de dollars. Si on stimule la demande intérieure et on augmente les importations, tout cela ne va pas seulement rendre service à l’économie mondiale, mais aussi améliorer le confort des consommateurs Chinois. Il faut améliorer la distribution, être présent partout, et la consommation suivra. En Chine, la consommation de sodas, de jus, d’eau ou de thé en bouteille croît de 20 % par an. Elle est maintenant de 60 à 70 litres par personne contre 200 litres de Coca-Cola aux États-Unis. Pour moi, l’avenir, c’est le paysan. Le revenu des paysans, migrants ou agriculteurs, augmente fortement : c’est un marché à très gros potentiel. Ailleurs dans le pays, le besoin du consommateur évolue. Les boissons ne servent plus seulement à se désaltérer. Les gens, qui ont plus d’argent, veulent vivre plus longtemps. C’est pourquoi je veux que mes boissons qui étanchent la soif deviennent aussi des boissons qui maintiennent en bonne santé. Là, le marché potentiel est encore plus grand !

Pourquoi n’avez-vous pas introduit votre groupe en bourse ?
Comme je l’ai toujours dit, Wahaha n’ira pas en bourse. Dans cette entreprise, les actionnaires sont trop nombreux, variés et cela ne colle pas avec les critères de mise sur le marché [la province de Hangzhou possède 55 % de Wahaha, Zong possède 29 % de la société et selon plusieurs sources, son entité serait domiciliée dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques, gérée par sa fille, ndlr]. Mais si je développe d’autres industries, alors tout reste possible. Par exemple, j’aimerais beaucoup introduire ma future chaîne de centres commerciaux en bourse.

Et où en êtes-vous de vos ambitions minières ?
Je pense que la Chine va finir par manquer de ressources naturelles. Certaines mines, en Australie ou aux Philippines, m’intéressent. Je veux pouvoir prospecter tranquillement à l’étranger, et faire en sorte que ces ressources deviennent chinoises. Mais c’est toujours délicat d’investir à l’étranger. Nous, les Chinois, ne sommes pas forcément les bienvenus. 

Les scandales alimentaires sont légion en Chine. Quelle est votre part de responsabilité en tant qu’industriel ?
Sans parler des inspections peu efficaces, je pense que le problème vient d’abord de l’agriculteur, celui qui manie la matière première. En Chine, il n’est pas assez éduqué et toujours très mal payé. Il faudrait le rémunérer davantage pour sa production, afin qu’il ne soit pas tenté de rajouter de l’eau et de la mélamine dans le lait de ses vaches, par exemple. Moi, je veux pouvoir être certain que mes matières premières sont irréprochables. Du coup, je vais construire mes propres fermes. Bientôt, Wahaha va élever ses propres vaches à lait, peut-être à l’étranger.

Après avoir été votre associé, Danone vous a poursuivi en justice et a perdu. Quel souvenir gardez-vous du groupe français ?
À propos de Danone, je vais être franc : ils voulaient nous acheter à bas coût, nous avaler et on ne les a pas laissés faire ! À la fin, ils nous ont poursuivis en justice, en nous accusant d’avoir violé la loi et rompu les termes de notre contrat, mais ils ont perdu. Pourquoi cela ? D’abord, il faut se poser les vraies questions. Qui faisait de la compétition horizontale (au sein de la même entreprise) et qui abusait de la marque ? Eux. Et ils ne voulaient pas que Wahaha investisse davantage. En revanche, ils ont utilisé la marque Wahaha sur leurs produits fabriqués dans nos usines cogérées. Et, en mars 2000, ils ont acheté l’eau en bouteille Robust : ce n’est pas de la compétition horizontale, ça ? Plus tard, ils ont cherché à sous-traiter en Indonésie, et nous leur avons trouvé les usines. En définitive, ils ont perdu devant le tribunal. Ça ne m’étonne pas que Danone ait des procès partout, avec d’autres entreprises (rires).

Avez-vous toujours l’intention de coopérer avec des entreprises étrangères ?
J’ai toujours entretenu de bons rapports avec les entreprises étrangères. Si je ne respectais pas les contrats, pourquoi chercheraient-elles encore à travailler avec moi ? Mais celles qui débarquent en Chine ont plutôt tendance à considérer notre pays comme un placement financier, un lieu pour faire des bénéfices uniquement. Pensent-elles que les Chinois sont des citoyens de seconde zone ? Nous sommes très hospitaliers, respectueux à l’égard des étrangers. Mais il ne faut pas trop nous bousculer. Lorsque nous allons investir chez eux, ils nous mènent la vie dure, vérifient tout. À notre tour d’être pointilleux avec les étrangers. C’est une coopération d’égal à égal, non ?

Vous avez 66 ans. Qui pourrait vous remplacer ?

La nouvelle génération a étudié à l’étranger, est beaucoup plus éduquée, mais elle doit s’intéresser à d’autres activités que celle des parents. Les industries traditionnelles peuvent très bien être dirigées entre nous, ceux de ma génération, car il faut beaucoup d’expérience et de contacts. Évidemment, on a besoin de plus de contrôles, de règles au sein de l’entreprise, mais cela se fera rapidement. Je dis souvent qu’en Chine, soit on ne fait rien, soit on le fait très vite.

Encadrés:

Zong Qinghou, l’ouvrier modèle du peuple
À 65 ans, Zong Qinghou est le fondateur et PDG du groupe Wahaha (« Le bébé qui rit »), leader du marché de l’eau en bouteille et de la boisson sucrée en Chine. Sa société est installée à Hangzhou, dans le Zhejiang, sa province natale. Cet autodidacte est un bourreau de travail, mais a l’esprit de famille : son épouse est « responsable des acquisitions », et sa fille, qui vit aux États-Unis, gère sa fortune. En avril 2008, l’hebdomadaire économique chinois « Caijing » soupçonne l’homme d’affaires d’évasion fiscale. Zong Qinghou est l’un des 3 000 délégués de l’Assemblée nationale populaire. Son patrimoine est estimé à 12 milliards de dollars, faisant de lui l’homme le plus riche de Chine en 2010.

Un cinglant échec pour Danone
Affaire classée. Chez Danone, on n’a guère envie de revenir sur un conflit dans lequel le groupe a laissé quelques plumes. Tout commence en 1996, quand Franck Riboud et Zong Qinghou créent une joint venture dans le secteur des boissons de la marque Wahaha. Le français en détient 51 %. Pendant dix ans, Wahaha se développe fortement, jusqu’à peser un milliard d’euros et 8 % des ventes mondiales de Danone. Mais le français s’aperçoit que son partenaire vend des produits sous la marque Wahaha en dehors de la joint-venture, au moyen d’un réseau parallèle d’usines d’embouteillage. Après une longue bataille juridique, en 2008, un tribunal chinois interdit à Danone l’utilisation de la marque Wahaha. Un an plus tard, Danone vendra à Zong Qinghou ses parts, pour environ 350 millions d’euros, soldant le principal revers stratégique de l’histoire du groupe.

Cette entretien est disponible en version papier et sur le site de l’Usine Nouvelle.

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