Comment briser une filature

Je reviens d’une journée chez des paysans en colère, quelque part dans le Hebei. Ces hommes et ces femmes se battent littéralement contre la vente forcée de leurs terres à des promoteurs qui rêvent de les transformer en zone industrielle avec routes à 4 voies, ateliers en parpaings et dortoirs à perte de vue. Les villageois connaissent leurs droits, la loi et s’estiment en théorie protégés par le gouvernement central. D’autant que celui-ci, au nom de la sécurité alimentaire d’1.4 milliards de Chinois, interdit officiellement la revente de terres agricoles à d’autres fins. A ce titre, les paysans accordent une confiance mesurée pour le Parti et le gouvernement central. Beaucoup moins pour la bureaucratie locale.

Tout ce que ces paysans espèrent c’est que là haut, Wen Jiabao finira pas entendre leurs griefs et réglera le tout d’un joli coup de cuillère à pot. Ce n’est pas si simple. En attendant, les voici à ferrailler contre des promoteurs sans scrupule et des officiels corrompus. Là aussi un grand classique dans la Chine d’aujourd’hui.

Sauf qu’à la différence de ces paysans du Shandong, eux ont de l’argent et ne craignent ni la prison, ni les coups de bâtons… qu’ils rendent au centuple. Nous avons vu le bureau du promoteur saccagé, des banderoles de contestation dressées, des palissades effondrées. Lorsque nous sommes arrivés sur place, la colère était palpable: plusieurs fermes venaient d’être démolies et des terrains rendus méticuleusement incultivables.

Et même dans un moment de quiétude, les policiers en civil ou les officiels municipaux ne sont jamais loin. Dans la campagne, la présence d’étrangers sur un lieu dit sensible suffit à provoquer l’attroupement et par ricochet, l’arrivée fissa des forces de l’ordre. Comme ces ostensibles Jetta noires aux vitres fumées, garées à chaque extrémité de la petite route où le rdv a été donné. C’est pour éviter cela qu’il faut veiller à la sécurité des paysans et refuser de les interviewer en public. Mais ces derniers ont aussi leur parade et déploient une logistique surréaliste qui me rappelle celle d’un sympathique prêtre catholique souterrain rencontré en Mongolie Intérieure: escorte de gros bras, changement de plaques en quelques secondes, changement de voitures, désignation d’un “chef de commandement”… le tout pour briser une filature ! De telles précautions à notre égard n’étaient pas nécessaires mais elles en disent long sur la “confiance” qui règne entre les ruraux et ceux qui les dirigent.

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