Entretien avec Ai Weiwei (Mediapart)

Jordan Pouille ©

« Normalement, je ne devrais même pas vous parler… » Toujours sous le coup d’une enquête policière, c’est au compte-gouttes et par téléphone qu’il distille ses paroles. Officiellement, Ai Weiwei ne peut pas donner la moindre interview pendant au moins un an. Il vit et travaille au « Fake » (« Contrefaçon » en anglais), un atelier-bunker de briques grises dans le quartier de Caochangdi à Pékin, en compagnie de sa femme Lu Qing, sa sœur Gao Ye, sa mère Gao Ying et une dizaine de chats. Il reçoit ses amis artistes, des directeurs de galeries, mais laisse les journalistes à la grille.

« Mon passeport est toujours confisqué et je n’ai pas le droit de quitter Pékin. Je dois rester consigné à domicile durant un an. Si je souhaite faire des courses, me rendre au restaurant ou retrouver des amis, je dois le signaler à la police. En général, ils ne font pas obstacle à mes demandes mais, bien sûr, des policiers en civil me suivent à chaque déplacement», dit-il à Mediapart. Ce sont ces mêmes policiers qui déchirent scrupuleusement les mots de soutien que les «fans » scotchent sur la porte bleue du Fake studio. Mais parce qu’il peut sortir et recevoir, Ai Weiwei semble mieux loti que Liu Xia, la femme du prix Nobel emprisonné Liu Xiaobo, qui nous accordait un entretien le 12 octobre 2010.

Avec Liu Xiaobo, Ai Weiwei est le dissident chinois le plus connu à l’étranger. Sans doute grâce à sa notoriété d’architecte et de plasticien. L’hiver dernier, la Tate Gallery de Londres exposait 100 millions de graines de tournesol en porcelaine dans son hall, une de ses œuvres. En Allemagne, il a érigé des murs de cartables pour symboliser ces milliers d’enfants morts dans l’effondrement d’écoles construites au rabais dans le Sichuan, et dont il est interdit d’évoquer la mémoire en Chine.

Pour les Jeux olympiques de Pékin en 2008, avec le cabinet suisse Herzog & De Meuron, Ai Weiwei a dessiné le Niaochao, le stade national en forme de nid d’oiseau où se déroulera la cérémonie d’ouverture… qu’il boycottera! Car rapidement Ai Weiwei se retourne contre le Parti unique. Avec humour et provocation, sur Twitter, sur son clone chinois Weibo ou dans ses œuvres, ses attaques se font de plus en plus frontales contre une société sans justice indépendante, sans liberté d’expression, sans « espoir », répète-t-il.

Condamné officiellement pour fraude fiscale

Fils d’Ai Qing, un poète humilié pendant la Révolution culturellemais réhabilité depuis par le régime – le premier ministre Wen Jiabao connaît ses vers par cœur –, Ai Weiwei s’est longtemps étonné de passer entre les mailles du filet répressif, tandis que ses camarades dissidents, avocats, artistes ou blogueurs étaient jetés en prison. Mais le 3 avril, dans le climat des révolutions arabes et tandis que des appels à manifester se propagent encore sur la toile chinoise, Ai Weiwei est emporté par la police. Il restera 81 jours dans un lieu tenu secret. Aujourd’hui, Pékin lui réclame des millions en arriérés d’impôts. Il est officiellement un « criminel économique ».

Qu’importe. Pendant que sa femme et ses avocats ferraillent contre l’amende, Ai Weiwei se tourne vers une offre inhabituelle : une place de professeur à l’Université des Arts de Berlin. « Oui, c’est un poste important, surtout quand je me retrouve ici dans une situation aussi difficile. J’ai donc accepté cette offre par retour de courrier… C’est une mission de trois ans, il me semble.» Ai Weiwei pourrait rejoindre le poète persécuté Liao Yiwu. Il vient d’arriver à Berlin en passant par le Viêtnam, la Pologne : son visa de sortie du territoire chinois lui ayant été refusé à dix-sept reprises.

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En attendant une échappée, que fait Ai Weiwei de ses journées ? « Je me réadapte lentement à la vie normale. Mon corps doit aussi se réajuster car j’ai vécu dans des conditions extrêmes. Mais je ne peux pas en dire plus. »

C’est sa sœur, Gao Ye, qui s’en charge. « La lumière de sa chambre était allumée 24 heures sur 24. Au milieu : un lit mais pas de chaise, pas de table et la fenêtre était calfeutrée. Il n’avait le droit à rien : pas de livre, pas de journal, pas de téléviseur ni de radio. Ni même un morceau de papier ou un stylo », lit-on dans un entretien accordé au Washington Post, le 14 juillet.

 

Gao décrit comment deux matons observaient son frère en permanence, sans jamais parler, ni même cligner de l’œil. Ils étaient flanqués de chaque côté de lui et ne le lâchaient pas d’une semelle. « Même quand il prenait sa douche. Du coup, ils se retrouvaient complètement trempés. » Pour tenir, Ai Weiwei marchait sans cesse, jusqu’à l’épuisement. « Vous pouvez imaginer ce que cela fait d’avoir quatre yeux toujours fixés sur vous, même durant votre sommeil. Ces mesures ont été mises au point pour détruire le cerveau de l’individu », estime-t-elle.

Mais à en croire l’artiste, cette expérience douloureuse ne l’a pas déstabilisé. « Mon art ne changera jamais. C’est inscrit dans mes gènes. En revanche, certaines choses sont plus claires maintenant. J’ai beaucoup travaillé sur le thème de la liberté d’expression. Désormais, je pense que c’est le plus important. »

Une biennale du design l’attend du 2 septembre au 23 octobre à Gwangju, en Corée du Sud. « Je suis allé le voir à son studio au début du mois de juillet. Nous avons tenté une demande ensemble et nous avons reçu une réponse officielle disant qu’il ne pourra se déplacer. J’essaierai encore jusqu’au dernier moment », explique son organisateur, l’architecte Seung H-sang.

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