Après la catastrophe du TGV, la Chine tentée de ralentir (Mediapart)

Le 23 juillet à l’Est de la Chine, deux trains à grande vitesse entrent en collision. Bilan: 39 morts, 200 blessés et des images de pelleteuses pressées de nettoyer la zone pour accélérer la reprise du trafic. Même le Quotidien du Peuple s’est interrogé sur la croissance effrénée du pays, estimant que “son PIB ne devait pas être entaché de sang“. Mais la Chine peut-elle vraiment lever le pied?

capture d'écran

«Si personne ne parvient à se sentir en sécurité, qu’avons-nous à faire de cette vitesse ? (…) Chine, s’il te plaît, ralentis. Si tu vas trop vite, tu perdras les âmes de ton peuple en chemin.»C’est en sanglots que la jeune présentatrice Qin Fang terminait mercredi 27 juillet son édition de “24 heures”,  émission vedette de la CCTV 13, la chaîne d’info de la télévision nationale chinoise et d’ordinaire modèle de la propagande officielle. Son producteur, Wang Qinglei, sera viré le lendemain matin.

Cette embardée inédite reflète l’émoi suscité par la collision, samedi 23 juillet à l’est du pays, de deux TGV, qui a fait 39 morts et 200 blessés. Un accident provoqué par une avarie du tout nouveau fleuron technologique de la Chine.

Pourtant, en ce dimanche 31 juillet, alors que la quasi-totalité des médias vantent à nouveau la robustesse du Made In China sur ordre du Département central de la propagande, il ne reste guère plus que le quotidien généraliste cantonais Nanfang Dushi Bao ou le quotidien économique pékinois Jingji Guancha Bao pour oser interpeller les autorités: «Pourquoi la commission d’enquête promise par le Conseil d’Etat est-elle en grande partie composée d’officiels du ministère des Chemins de fer? Que cache ce dernier? Pourquoi a-t-on choisi An Lusheng pour remplacer au pied levé le chef limogé du Bureau ferroviaire de Shanghai, alors qu’il avait lui-même été limogé lors de la dernière catastrophe ferroviaire en 2008?», interrogent ces quotidiens.

Face à cette désertion forcée de tous les autres médias – vendredi dernier, juste avant le bouclage, les centaines de rédactions du pays ont reçu l’ordre de supprimer in extremis des pages entières consacrées à la catastrophe –, Zhang Xuezhong, professeur à l’Université de droit et des sciences politiques de Shanghai, a appelé sur son microblog à un nouveau sursaut: «Il faut se serrer les coudes et travailler ensemble pour ouvrir une fenêtre vers le ciel et défendre notre dignité. Si les médias joignent leurs forces, en accord avec leurs consciences, ils pourraient bien changer le cours de l’histoire.»

Le ras-le-bol des classes moyennes

Inexorablement, l’affaire du 7.23 (appellation communément reprise pour désigner cet accident du 23 juillet) s’évapore des médias officiels. Mais elle reste toujours, à J+7, le sujet principal de discussion sur le site de microblogging Sina Weibo, l’équivalent de Twitter, bloqué en Chine. Apparu il y a seulement deux ans, Weibo comptait en avril 140 millions d’utilisateurs, soit un dixième de la population chinoise. De quoi en faire le seul véritable outil de discussion libre offert à la société civile et en particulier à la classe moyenne.

Et celle-ci, malgré sa proximité avec le Parti qui lui a permis de s’enrichir et de vivre dans un certain confort matériel, développe un esprit critique d’autant plus aiguisé que Weibo garantit – pour combien de temps? – l’anonymat et donc la sécurité. Comprendre cet accident sanglant et faire imploser le ministère du rail, telle est désormais l’obsession des utilisateurs de Weibo : «Ministère du Rail» et «7.23» figurent toujours au top 5 des mots-clés les plus populaires.

Et puis, il y a aussi Weiyi, cette survivante de deux ans «sauvée par miracle» selon l’impétueux porte-parole du ministère des Chemins de fer alors que les secouristes avaient cessé les recherches. Une petite fille aujourd’hui orpheline de Xiang Yu’an et Shi Lihong, deux jeunes trentenaires au bonheur ordinaire auxquels les Weibonautes s’identifient fortement.

Quant à Han Han, écrivain poil-à-gratter, pilote de rallye et icône d’une génération de jeunes actifs éduqués, il s’est lui aussi fendu d’un billet de blog à l’égard des dirigeants chinois dont la vision du pays ne correspondrait plus aux espérances de la jeunesse: «Il nous disent: “On construit ceci, on construit cela et vous n’avez pas besoin de vous soucier de ce qui se passe en coulisses, de qui se remplit les poches, puisque vous allez profiter de ces infrastructures… Alors pourquoi n’êtes-vous pas reconnaissants? Pourquoi toutes ces questions?”», ironise-t-il.

Mais le message Weibo qui aura le plus circulé sur la toile, tout en contournant la censure, est celui d’un internaute anonyme: «Quand un pays est corrompu au point qu’une vulgaire panne d’éclairage peut provoquer une collision de trains, quand le passage d’un camion peut provoquer l’effondrement d’un pont ou quand boire quelques sachets de lait en poudre peut provoquer des calculs rénaux, nul ne peut y échapper. Aujourd’hui, la Chine est un train qui voyage dans la tempête. Aucun de nous n’est spectateur. Nous sommes tous passagers.»

A travers ces phrases cinglantes et ces questions irrévérencieuses, ce n’est pas le régime ou la légitimité du Parti qui sont dénoncés, c’est le développement rapide et inhumain de l’économie, la modernisation du pays sans morale ni débat public qui sont remis en cause.

La paralysie du Parti

 

Pour l’instant, ce nouveau discours n’est porté publiquement que par quelques rares officiels du Parti. Comme Wang Zechu, conseiller du gouvernement de la province de Guangdong, dans le China Daily du 29 juillet: «Ici, nous avons constaté que le but principal du ministère des chemins de fer était de reprendre l’usage des voies. Avec cet exemple, nous voyons bien que l’économie de marché s’est emparée de la moralité sociale. Tellement de gens estiment que tout doit être rapide et profitable. Mais un ministère de gouvernement ne devrait jamais adopter cette idée. Les profits ne devraient pas être leur priorité.»


Encore plus rare est cet éditorial du Quotidien du peuple, davantage connu pour ses envolées de propagande mais tenu par des anciens sans doute attachés à un capitalisme rouge moins échevelé: «La Chine doit se développer, mais son PIB ne doit pas être entaché de sang (…) Nous devons reconnaître clairement que le but ultime dans la quête du développement et de la croissance est d’offrir au peuple une belle vie. Le développement est notre priorité absolue mais l’on ne peut en ignorer les coûts (…) Nous ne pouvons pas chercher seulement la vitesse, par cupidité.»

La tragédie du train à grande vitesse montre toute la contradiction qui traverse le régime. Pour assurer sa survie et tandis que les villes ne cessent d’attirer des flots de travailleurs, le Parti est condamné à garantir une croissance forte, créatrice d’emplois et de confort matériel. Sauf que cette croissance à marche forcée s’accompagne de dommages collatéraux: accidents mortels que l’on aurait pu éviter, scandales innombrables de sécurité alimentaire et autant de prises illégales de terres, d’expropriations violentes que les officiels centraux ou locaux reconnaissent mais combattent si peu, par impuissance ou indifférence.

Or, à l’automne 2012, le 18e congrès national du Parti devra renouveler radicalement la classe dirigeante. Sept des neuf membres du Comité central partiront en retraite. Et tandis que les luttes d’influences internes se poursuivent pour déterminer qui occupera les postes vacants, il est bien difficile d’entrevoir la moindre réforme courageuse durant l’année à venir. De fait, Xi Jinping, appelé à succéder au président et secrétaire général actuel Hu Jintao, s’est bien gardé de s’exprimer publiquement sur la catastrophe ferroviaire.

A Pékin aujourd’hui, le moindre événement semble être vécu comme un facteur d’instabilité par des autorités presque tétanisées. Ainsi les rumeurs sur la mort de Jiang Zemin que les autorités ont maladroitement laissées enfler au début juillet, avant d’apporter un démenti officiel quelques jours plus tard. Ainsi encore la célébration du mariage, ce samedi 30 juillet, de l’universitaire et défenseur des droits de l’homme Xu Zhiyong, une cérémonie presque gâchée par les policiers du Guoanbu (l’organe en charge de la sûreté de l’Etat) venus en nombre pour filmer et photographier le moindre invité…

L’artisan de la modernité est derrière les barreaux

Mais une fois cette échéance passée, que faudra-t-il faire pour«ralentir la Chine», comme l’implore la présentatrice de CCTV ou mener à bien ce «développement équilibré, coordonné et durable»que scande le premier ministre Wen Jiabao à chaque conférence de presse? Peut-être réformer le principal actionnaire de la Chine: le PCC, en manque chronique d’humilité et de transparence.

Humilité d’une part. En Chine, chaque avancée technologique, chaque inauguration de route, de pont, de barrage ou de ligne de train est un nouvel effort du Parti au service d’une société «harmonieuse», selon le terme de Hu Jintao. Le TGV chinois ne porte-il pas le motHarmonie sur chaque locomotive? Au zénith de cette récupération politique fut l’ouverture, début juillet, de la toute nouvelle ligne à grande vitesse reliant Pékin, la capitale politique, à Shanghai la capitale économique: juste au moment où le Parti communiste fêtait ses 90 ans! Terminé avec une année d’avance, le chantier aura coûté 23 milliards d’euros, soit trois fois plus que le colossal barrage des Trois-Gorges.
Et tant pis si quatre compagnies aériennes low cost reliaient déjà les deux villes toutes les demi-heures ou si le prix des billets de TGV sont prohibitifs: à partir de 550 rmb soit 60 euros, y compris pour tous ces ouvriers migrants payés 6 euros par jour et basculant en permanence d’une ville à l’autre à la recherche d’un nouveau chantier de construction.

Et transparence ensuite. Porté comme jamais par un PCC déterminé à s’ancrer dans le futur des Chinois, le projet du train rapide fut confié à Liu Zhijun, proche de Jiang Zemin et emblématique ministre des Chemins de fer depuis 2003… Il a été limogé en février pour «violation sévère de la discipline du Parti », autrement dit corruption. On apprend à présent, par une dépêche internet de la CCTV mise en ligne lundi puis supprimée, que lui et son bras droit Zhang Shuguang sont accusés d’avoir détourné au total près de 2 milliards d’euros. En 2009, Liu Zhijun avait mis en chantier 42 lignes à grande vitesse, pour un budget colossal de 210 milliards d’euros ! Sans doute a-t-il depuis perdu quelques soutiens au gouvernement, entraînant sa chute abyssale. Mais les chantiers, eux, se poursuivent.

Autre exemple, révélateur de cette économie aussi ambitieuse que secrète: le fonctionnement de Central Huijin, un fonds d’investissement géré par le Parti et censé déverser ses yuans dans les grandes banques d’Etat. Le magazine économique chinois Caixin a tenté de le passer au crible. En vain. Malgré son budget de 200 milliards de dollars et son retour annuel sur investissement de 14%, nul ne sait où l’argent est dépensé.

Mais l’accident du TGV pourrait perturber un peu les choses. Shen Minggao, économiste en chef chez Citigroup, chargé d’émettre des prévisions pour les investisseurs privés, considère que «cette tragédie constitue un tournant dans le modèle de croissance en Chine. Les autorités devraient choisir de ralentir la croissance à 7 ou 8 % ces prochaines années et consacrer plus de temps à régler les problèmes provoqués par cette croissance artificielle tant l’émotion en Chine est profonde ».

A bon entendeur… Les dix provinces de l’ouest de la Chine, en pleine industrialisation, tablent déjà sur une croissance de 13% cette année…

 

 


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