Comment photographier les réfugiés ?

Jordan Pouille

Je crois que c’est la première fois que je me rends sur un camp de réfugiés. Je me suis posé quelques questions en arrivant. Comment photographier la misère, la souffrance humaine avec conscience, dignité? Comment s’assurer que les réfugiés ont pleinement intégré et accepté l’idée d’être photographié pour un média? Comment faire une “belle” photo à partir d’un environnement bien triste?

Premier point. Les enfants ici mangent à leur faim, sont généralement en bonne santé. La nourriture arrive à bon port. Elle n’est pas très variée certes, mais elle est là, essentiellement grâce au Programme Alimentaire Mondial, et permet de lutter efficacement contre la malnutrition. Ce n’est donc pas dans le camp de réfugiés, aussi grand soit-il, que l’on photographiera des enfants rachitiques, aux os saillants, en fin de vie. Mais en Somalie, où les ONG n’ont presque plus accès ou dans une salle de l’hôpital MSF de Dagahaley, l’un des trois camps historiques de Dadaab. Mais ici, la photo est bannie. Dehors, même de loin, la moindre image (un enfant mangeant son alicament) nécessite la permission des parents et l’accord du staff humanitaire, avec qui un rendez-vous a été préalablement calé. Le tout  se fait grâce à un interprète vivant au camp, payé par nos soins, souvent un réfugié maniant l’anglais. Cela enlève sans doute quelque spontanéité mais soit. Et quand on sent que le parent demeure perplexe, que l’enfant est mal à l’aise, mieux vaut ne pas insister. Selon les camps, selon les lieux, les moments de la journée: l’ambiance est différente, le dialogue aussi.

ps: il faut une lettre d’autorisation du gouvernement kenyan, retirée à Nairobi et un pass de l’UNHCR, obtenu sur place, pour accéder aux camps. Pour des raisons de sécurité et à cause de cas d’enlèvement, une escorte armée est requise lors des déplacements à Dadaab.

Cela dit, à Ifo extension par exemple, les réfugiés vous accueillent volontiers dans leur tente, acceptent l’interview et demandent à être photographiés. Certains réfugiés sont très fiers de leur maison soit la tente blanche de l’UNHCR accompagnés de cabanons construits à partir les matériaux trouvés sur place. A l’issue de l’entretien, peut-être n’ont-ils pas tous conscience (parmi ceux ayant fui la barbarie des shebabs) que donner un nom peut présenter un risque pour eux, pour les membres de leur famille restés au pays, aussi je préfère modifier le patronyme et ranger l’appareil photo. L’expérience chinoise – où les paysans s’en prennent verbalement aux officiels sans imaginer le retour de bâton – me sert beaucoup ici.

Enfin, en arrivant dans le ‘residential compound’ de l’UNHCR, une sorte de camping sécurisé pour le personnel et les visiteurs, on reçoit une brochure et des consignes de bonne conduite à l’égard des réfugiés. A la cantine, j’ai appris par exemple que lors du rush mediatique de cet été à Dadaab, quand tout le monde parlait de la famine de la fameuse Corne de l’Afrique, des caméramen entraient dans les tentes sans permission ou insistaient lourdement pour qu’une jeune réfugiée raconte son viol, subit à la lisière du camp. Des comportements que l’Unhcr ne peut plus tolérer d’où le filtrage opéré actuellement parmi les demandes média.

Mais finalement, le meilleur remède, c’est la confiance. Grâce à la magie du numérique, je montre fissa les portraits aux personnes photographiées. S’en suivent de jolis fous-rires, ce qui n’est pas plus mal.

Et vous? Avez vous connu des situations où photographier des personnes devenait délicat/sensible/compliqué? La photographie “humanitaire” a-t-elle évolué avec le temps? Sommes nous devenus plus prudents et pudiques ou à l’inverse plus “sensationnels”?

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