Les boucs (émissaires) de Dongcheng

C’est un dimanche tristement ordinaire. Le ciel est blanc, totalement laiteux, crémeux, blafard: un mélange morne de pollution et de brume, si propre au Pékin post-olympique et qui incite plutôt les gens à errer dans les allées lustrées des centres commerciaux.

Un ami chinois m’a filé une adresse, un coin secret à un jet de cailloux de la Cité Interdite et juste derrière l’Hôtel International de Pékin sur Janguomennei Dajie, aux allures de vaisseau spatial néo-stalinien. Il parait que des bougres pas bien riches y élèvent des boucs et des oies en toute impunité. Mon ami ne s’est pas trompé. Ce sont les derniers habitants d’un Hutong de Dongcheng qui aurait du disparaître il y a fort longtemps… si ces irréductibles avaient accepté le montant des indemnités sans sourciller. Mais ils sont coriaces les Pékinois.

Et ceux-ci précisemment, de l’ethnie Man (Mandchourie) pour la petite histoire. Nul ici ne sait ce qui viendra un jour remplacer ces maisons de briques mais ils tiennent, contre vents et marées ou plutôt contre pelleteuses, bulldozers, coupures de courant et d’eau intempestives. Parqués derrières des palissades de chantier vantant le développement harmonieux de Dongcheng, ils se sont même payés un vigile qui surveille l’arrivée éventuelle de démolisseurs mal lunés. Et profitant désormais d’un large terrain vague, ces riverains en sursis y élèvent un joli troupeau de boucs broutant autour d’un arbre solitaire et majestueux. Une scène bucolique en plein centre ville, s’offrant aux fenêtres des austères tours de bureaux environnantes.

Il est frappant de voir que ces Sihueyan (les maisons à cour carrée souvent partagées par plusieurs familles) ont été littéralement démembrés: seuls tiennent debout les salles occupées par les derniers occupants; les pelleteuses ayant dévoré tout le reste. Du coup, ces toits et murs tiennent avec des bouts de ficelle et la moindre rafale menace de faire effondrer l’édifice. C’est une histoire bien ordinaire, ma foi. Je vous avais prévenu.

Le reportage photographique:

Jordan Pouille

Jordan Pouille

Jordan Pouille

Jordan Pouille

Jordan Pouille

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2 Responses to Les boucs (émissaires) de Dongcheng

  1. tonio says:

    Merci pour ce petit instant d’intimité avec une ville qui a tout d’un monstre mythique qui dévore les hommes du bout du monde.
    Tantôt!

  2. admin says:

    Merci beaucoup d’avoir lu et laissé un petit mot Antoine !

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