A Pékin, les indignés du dimanche

Dans le district de Chaoyang, on n’a pas encore fait le siège des banques d’Etat mais le quartier des affaires est enfin sorti de sa léthargie dominicale.

Nous voilà donc au deuxième étage d’une tour du “Chinese Business District” de Jianwai Soho. Un complexe clinquant de boutiques et de bureaux construits par le couple de milliardaires atypiques et médiatiques Zhang Xin et Pan Shiyi, régnant en maîtres sur l’immobilier pékinois.

Peuplé de travailleurs en cravate ou tailleur la semaine, le lieu est désespérément vide entre vendredi soir et lundi matin. Mais par le miracle d’internet, à l’appel d’un Weibonaute (Weibo est l’équivalent chinois de Twitter, bloqué), l’endroit s’est transformé ce dimanche après-midi, en une joyeuse braderie.

Une centaine de pékinois ont donc pris place pour troquer leurs affaires d’occasion. Le principe: redonner une vie à des objets délaissés, créér du lien social autour d’un paire de sandales, un gloss peu servi, un ipod dépassé. Beaucoup ont troqué, quelques uns ont vendu. Tous n’étaient apparemment pas venus pour faire du profit et les quelques centaines de yuans accumulés seront même redistribués à un défenseur des animaux très convaincant. Pour la petite histoire, le jeune homme fait partie de ces riverains ayant sauvé des centaines de chiens de l’abbattoir en avril dernier (voir article http://twurl.nl/rbsv47) . Il ferraille aujourd’hui pour nourrir ces animaux rescapés mais que les Pékinois ne peuvent adopter; les chiens de plus de 50 cms de hauteur étant “canina non grata” en ville. “Seulement” 100 000 petits sont donc enregistrés dans la capitale chaque année. Difficile de croire que la taille d’un chien est proportionnelle à sa dangerosité mais soit…

Dans une ville démesurée où tout pousse à la consommation, où les centres commerciaux sont pléthoriques, où la spéculation immobilière rend inaccessible la plupart des nouveaux appartements, il y a des moments où l’on est heureux de constater un soupçon de résistance pacifique au modèle de société actuel chinois.

Parmi les “bradeux” donc, pas peu fiers d’étaler leurs babioles, j’ai fait la connaissance d’un jeune traducteur, une journaliste du Quotidien du Peuple fraîchement embauchée après neuf mois d’immersion à Lyon, une productrice pour le bureau pékinois de la télévision nationale nipponne, un dessinateur, un commercial dans une société nationale d’alicaments (pour lutter contre la malnutrition qui existe encore en Chine).

Tous ont moins de trente ans, de l’éducation, un salaire convenable et l’envie, sur leur temps libre, de partager autre chose que des coupons de réduction distribués par des machines à l’entrée des hypermarchés.

Et puis à la fin de la journée, un couple de restaurateurs est arrivé. Pour 35 yuans (4 euros), ils ont proposé un repas entièrement “bio” et végétalien. En amuse-bouche, le mari tenait un discours plutôt alarmiste sur la sécurité alimentaire, à contre-courant des médias officiels annonçant une lutte gouvernementale sans pitié contre les industriels de l’eau de bouteille au plomb ou du lait maternisé à la dioxine.

Mais comment être sur que votre bio est vraiment bio ?” ose un garçon. Il fait allusion au dernier scandale des supermarchés Wall Mart de Chongqing où le porc vendu comme biologique depuis des mois n’était en fait que de la vulgaire viande dopée au clembutérol. Et le restaurateur d’expliquer par le début toute l’histoire de l’agriculture biologique, à la demande générale et par un vote à main levée. Il n’existerait pas de label officiel bio mais deux standards d’alimentation dite “verte”: le A et le AA. Pour le reste, c’est la confiance qui prime.

A la fin du repas, varié et ponctué d’une soupe au potiron bio magistrale, un professeur est venu dénoncer à mots feutrés l’omniprésence des OGM dans l’alimentation quotidienne. “95% du soja servi en Chine”. Stupeur générale. Deux producteurs de légumes -et fournisseurs directs de nos restaurateurs bio- ont terminé la séance en expliquant leurs projets d’agriculture équitable avec des paysans du Hebei et d’Harbin.

jordan pouille

Ce dimanche, ce petit bout de pékin a offert un condensé prometteur de la fameuse nouvelle classe moyenne chinoise, nourrie à Weibo, pas “indignée”comme en Occident mais de plus en plus “consciente” des problèmes collatéraux de cette croissance effrénée. Tous ces jeunes étaient prêts à prolonger le dialogue bien au delà de la toile. Et ils ont été servis, sur un plateau.

 

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