En Chine, l’insoutenable indifférence de l’être

jordan pouille ©

Une vidéo de télésurveillance (voir tout en bas) m’a profondemment choqué. Je l’ai découverte sur weibo, le twitter chinois, peu avant qu’elle ne se répande sur les médias conventionnels. Avec des amis étrangers et chinois, nous en avons discuté hier à déjeuner. Que voit-on au juste? A Foshan, une ville-usine du sud de la Chine (où les salariés d’Honda ont fait grève l’an dernier), un enfant de deux ans se fait écraser par deux camionnettes dans une ruelle commerçante. Son sang coule et se répand sur la chaussée. 18 personnes déambulent paisiblement devant ce corps agonisant. Des gens de tous âges, à pieds, à vélo, en moto. Mais personne ne s’arrête. Personne sauf une vieille dame, ramasseuse de déchets. Elle se saisit de la gamine, interpelle les commerçants aux alentours. En vain.

Sur leurs blogs, les internautes chinois se révoltent, se désolent et s’indignent devant autant d’indifférence et de mépris face à la souffrance humaine. Les médias chinois parlent d’un égoisme profond, d’une perte de valeurs, d’un individualisme seulement guidé par l’appat du gain. Et les sommes d’argent de remerciement pleuvent sur la vieille dame. Des entrepreneurs, des chefs locaux veulent être du bon côté de l’Histoire.

Alors on voit déjà les campagnes “rouges” refaire surface, les valeurs collectives du socialisme être remises au gout du jour comme c’est le cas à Chongqing, sous la houlette du sémillant Bo Xilai. Et puis à Pékin, le Comité Central du PCC organisait justement sa 6e session plénière sur le sujet.

Mais est ce vraiment la cause d’autant d’indifférence? N’est ce pas plutôt le fruit d’une société autoritaire où l’on n’ose intervenir (sauf peut-être quand il s’agit d’animaux domestiques), pour éviter soi-même d’avoir des problèmes. Une crainte si forte qu’elle domine même l’instinct, cet instinct qui guiderait n’importe quel être humain à aider un enfant agonisant. Une situation pareille serait compréhensible – mais pas excusable- dans un pays en guerre, dans un camp de réfugiés où l’esprit de survie domine tout le reste mais quid de Foshan, cette petite ville prospère du Guangdong, au sud de la Chine?

Alors je me dis que ces jeunes indignés du net pourraient bien réagir de la même manière dans la vie réelle. Combien de fois ai-je vu des vieux vendeurs ambulants plaqués à terre, des jeunes femmes se faire tabasser par leur mari en pleine rue .. devant des badauds devenus spectateurs, voire même réalisateurs puisqu’ils s’empressent de filmer avec leur smartphone.

Et gare au bon samaritains qui s’interposent car même les badauds pourraient les empêcher.

Dans l’esprit de la majorité des Chinois, il ne vaut mieux pas se mêler des affaires des autres. Beaucoup de familles vivent avec le spectre de la Révolution Culturelle, cette période toujours taboue au cours de laquelle un parent aura souvent gouté au camp de travail, à l’humiliation publique, après avoir été dénoncé par son voisin. J’ai l’exemple de cette adolescente brillante qui a fui sa province à pieds pour ne pas condamner son père – petit patron d’une fabrique de bonbons- devant ses camarades alors que celui ci venait d’être emmené brutalement par les gardes rouges. Cette adolescente, c’est aujourd’hui la mère de mon amie, si discrète mais dont la vie a été bouleversée.

Rappelons nous que malgré 5000 ans d’une fabuleuse histoire, la Chine est passée directement d’une société cruelle- la Révolution Culturelle- à une société hyper matérialiste, avec 30 ans de réformes économiques aux forceps, qui ont vu sortir de terre  “l’atelier du monde” du Guangdong: des usines-bunkers déshumanisées à perte de vue… La province où se trouve Foshan.

Edit du 21 aout: la petite Xiao Yueyue est décédée cette nuit.
Edit du 22 aout: j’ajoute une photo d’un homme dormant sur le trottoir de Jianguomen, l’une des artères principales de Pékin, menant tout droit vers la Place Tiananmen.

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