Comment la Chine a raflé le marché du solaire (Mediapart)

Publié le 26 janvier. Petit poucet du secteur il y a cinq ans, la Chine fabrique aujourd’hui plus de la moitié des panneaux solaires de la planète. 95 % de sa production est exportée et le pays se ferme aux concurrents étrangers. A l’heure où le “produire français” bat la campagne présidentielle, et où les filières d’énergies renouvelables sont en perdition, enquête sur cette ascension foudroyante qui a été massivement financée par le gouvernement chinois.

C’était en 2011. Après trois années à subir la concurrence chinoise et victime collatérale de la chute de Lehman Brothers, qui était son principal actionnaire, le PDG du fabricant de gaufres de silicium Evergreen Solar, Michale El-Hillow, prenait une décision radicale : fermer sa toute nouvelle usine du Massachusetts, licencier ses 800 techniciens et délocaliser toute la production à Wuhan, en s’associant à Jiawei, une puissante entreprise chinoise qui lorgnait sa technologie innovante. En France, c’est une entreprise pionnière en matière de panneaux solaires, Photowatt, qui se retrouve devant le tribunal de commerce. En Allemagne, les industries de l’énergie renouvelable souffrent tout autant.

Tandis que les candidats à la présidentielle débattent abondamment de la réindustrialisation du pays et du “produire français”, l’Etat chinois déroule le tapis rouge à toutes les bonnes âmes susceptibles d’offrir la suprématie mondiale à sa filière bourgeonnante. En 2010, 41,8 milliards de dollars ont été investis dans l’industrie solaire au niveau mondial. 33,7 milliards sont venus du gouvernement chinois.

A 1.000 km de Wuhan, c’est Leshan, une coquette ville touristique de la province du Sichuan, à l’ouest du pays. Les touristes ont toujours afflué pour y admirer le Bouddha géant, sculpté à flanc de montagne. Mais c’est l’industrie photovoltaïque qui fait aujourd’hui sa renommée.

Depuis avril 2009, s’y développe une zone industrielle high-tech rognant sur les champs de cacahuètes. Sur 30 km2, des usines sophistiquées rassemblent toutes les étapes de l’industrie solaire : purification du silice, la matière première, découpe des gaufres de silicium en cellules, assemblage des cellules photovoltaïques poly-cristallines sur des structures de fer.

Dans le Sichuan, ce sont les mastodontes Sichuan Xinguang Polysilicon et Tianwei New Energy, entreprises étatiques, qui dominent l’industrie. Mais un autre géant, Topraycell, a promis d’y investir 3 milliards de yuans en cinq ans. La firme a déjà relocalisé son unité de production de Shenzhen (au sud) à Leshan pour économiser en main-d’œuvre et s’abreuver de matière première. Très énergivore, la zone industrielle profite aussi de nouvelles centrales à charbon, toutes proches.

Sur la route qu’empruntent les camions chargés de granulats de silice, des calicots de propagande font la promotion « des efforts continus du Parti pour le développement scientifique » de Leshan. Ils mènent jusqu’aux montagnes sacrées d’Emeishan, où les monastères bouddhistes avoisinent les gisements de silice, dont les petits exploitants essaiment la toile de leurs numéros de portables, à la recherche de clients potentiels ou de partenaires qui leur apporteront les engins nécessaires.

Résultat : cette nouvelle industrie apporte à Leshan une croissance inespérée (+13 % par an) associée à une urbanisation galopante. Depuis un an, des tours résidentielles multicolores font face aux cheminées d’usines photovoltaïques. Seul le fleuve agité de Dadu les sépare.

Le Parti, parrain de l’industrie solaire

Comme partout sur les terres chinoises en phase d’industrialisation, les entrepreneurs s’installant à Leshan ont bénéficié des largesses de l’Etat. Qu’elles soient privées ou publiques, leurs usines n’ont eu aucun problème pour accéder aux prêts bancaires. Avec des facilités de paiement : à Leshan, c’est le gouvernement local qui rembourse les intérêts.

Pour y construire leurs ateliers, des terrains sont accessibles à des prix dérisoires et en quantité illimitée, n’en déplaise aux milliers de paysans promptement expropriés. Quelques irréductibles bataillent encore pour ne pas rejoindre les dortoirs des ouvriers sans avoir obtenu une indemnité substantielle en échange de leurs champs si bien situés.

Enfin, la ville se montre peu regardante sur les rejets toxiques de ces nouvelles usines. « La nuit, il sort de l’air noir », dit une vieille dame dont la ferme délabrée fait face à une brochette de cheminées. « Vers deux heures du matin, Xinguang Silicon lâche sa fumée et je retrouve mes plantes toutes penchées, au réveil », ajoute un autre paysan devant ses tournesols fatigués. Difficile de leur donner raison. Le bureau de l’environnement de Leshan ne diffuse plus de relevé sur la qualité de l’eau ou de l’air dans le secteur…

Il ne faudrait pas que les habitants s’inspirent du cas « Jinko ». En septembre dernier, dans la province méridionale du Zhejiang, 500 personnes ont ferraillé trois jours durant contre les émissions polluantes de ce fabricant de panneaux solaires à la renommée mondiale. Le mouvement sera finalement réprimé par les forces anti-émeute.

Peut-on visiter les fières installations solaires de Leshan ? « Bu shi ! » (non), disent les gardiens. Depuis que la Chine porte le chapeau d’un prix du marché au rabais (la valeur marchande des produits des différentes étapes de la production solaire ont chuté de 60 % depuis février 2011), les critiques fusent et les usines solaires chinoises fuient les journalistes chinois comme étrangers. L’accord oral de Ding Qiang, le PDG de Tian Wei New Energy que nous avions obtenu à Pékin, pèse finalement bien peu face au refus de Zhao Baoli, le chef du bureau local du parti communiste.

Il met en garde contre toute « mauvaise information » susceptible d’influencer la valeur de la société cotée en bourse. « Ne vous formalisez pas, nous avons même refusé les journalistes duQuotidien du Peuple et de la CCTV (la télévision chinoise). » Tout juste nous a-t-on laissé apercevoir les banderoles géantes devant les ateliers, appelant au respect des règles de sécurité et rappelant le besoin impérieux d’atteindre les objectifs de production.

Qu’il semble loin le temps du développement nonchalant, quand le solaire chinois n’en était encore qu’à ses balbutiements. En avril 2010, non loin de Chengdu, nous visitions sans entrave le chantier d’une usine baptisée 739. Propriété d’une division de l’Armée populaire de libération, jusqu’alors focalisée sur les semi-conducteurs et les circuits imprimés, elle se lançait elle aussi dans la valse solaire.

A l’extérieur : de nombreux dortoirs, des terrains de basket, une belle route bitumée à quatre voies. A l’intérieur : des dizaines de machines italiennes, suisses, japonaises ou allemandes dernier cri, encore sous plastique. De très jeunes ingénieurs shanghaiens s’amusaient à les apprivoiser. Cette usine nouvelle de polysilicone jouxtait une autre unité de Tian Wei New Energy employant 1000 jeunes ouvriers dociles à 1000 yuans par mois (120 euros), et délestant ses déchets solides dans un terrain vague. L’armée et l’Etat s’apprêtaient donc à entrer en concurrence, sur le terrain du photovoltaïque.

Le temps des regrets ?

A l’époque du sommet de Copenhague contre le réchauffement climatique, fin 2009, certaines ONG financées par des industriels comme The Climate Group, de Tony Blair, ont poussé sans relâche les puissances occidentales à favoriser les transferts massifs de technologies vertes vers les pays en voie de développement prêts à les acheter, sous prétexte de réduire leurs propres émissions de carbone. Ce qui a permis aux industriels chinois d’atteindre très rapidement leurs objectifs de production et d’inonder le marché mondial, aujourd’hui ralenti par la suppression des subventions à l’installation comme en France ou en Grande-Bretagne.

« Confrontée à la surproduction, l’industrie chinoise, forte de 35 producteurs, devrait n’en conserver que 4 d’ici trois ans », spéculent même des analystes du cabinet Macquarie. Mais c’est sans compter sur le marché domestique naissant du photovoltaïque, désormais officiellement fermé aux investisseurs étrangers. L’Administration chinoise de l’énergie a annoncé une hausse de 50 % des objectifs d’installations de panneaux solaires dans le pays, pour atteindre une capacité de 15 GW d’ici 2015.

Mais pour avoir chamboulé les hégémonies allemande et américaine, le pays peut tout de même se targuer d’avoir garanti l’accès à cette énergie verte au plus grand nombre. Comme en Inde, où l’usage du solaire chinois se généralise à mesure que son prix se rapproche de celui de l’essence.

Les Américains ne sont pas de cet avis. La très officielle Commission américaine pour le commerce international vient de reconnaître que l’industrie solaire chinoise, par ses subventions étatiques massives, avait sciemment violé les règles de l’Organisation mondiale du commerce et mis en péril sa propre industrie. Craignant des sanctions fiscales imminentes de la part de l’administration Obama, les bureaux de représentation aux Etats-Unis des fabricants solaires chinois tentent coûte que coûte d’importer une quantité optimale de leurs marchandises.

Le 21 décembre, le géant Suntech Power a déposé 77 containers de panneaux solaires sur le sol américain. Du jamais vu. Trina Solar, un autre fabricant chinois, lui aussi d’Etat, dopait ses livraisons de 209 % en décembre. Et tous deux s’apprêtent à louer des hangars de stockage supplémentaires, laissant présager de nouveaux arrivages.

Cette prise de conscience tardive de l’Occident, désemparé face à son industrie solaire sinistrée, pourrait bien s’élargir au secteur éolien, qui emprunte le même chemin.  Propriété de l’Etat chinois, Sinovel vient de vendre 23 éoliennes au Brésil et devra honorer des commandes en Australie, en Grèce, en Irlande ou dans le Massachusetts, avec pour objectif de dominer le marché mondial d’ici 2015.

Dans le même temps, l’espagnol Gomesa délocalise 70 % de sa production d’éoliennes vers la Chine, pour diminuer ses coûts de production. Le danois Vestas, leader historique de l’éolien, est passé de 180 millions d’euros de bénéfices en 2010 à 60 millions d’euros de pertes l’année suivante. Et il vient d’annoncer 2335 suppressions d’emplois…

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