Les dernières larmes de Hongjiannao (Mediapart)

Un reportage publié le 7 février

Dans son 12e plan (2011-2015), la Chine, premier émetteur de C02 au monde, a mis le cap sur la croissance verte. Mais hors des villes vitrines comme Pékin, Canton ou Shanghai, la croissance du pays a la couleur du charbon. Reportage au nord du Shaanxi où le plus grand lac chinois en terrain désertique s’assèche à vue d’oeil.


La poudreuse tombée tôt ce matin dans le Shaanxi ralentit à peine le flot des camions benne. Lestés de charbon, ces milliers de « Dongfeng » traversent la région de Yulin. Et longent Hongjiannao, le plus grand lac en terrain désertique de Chine : 4.100 hectares d’eau douce entre le désert Muus et le plateau d’Ordos, en Mongolie-Intérieure. La municipalité l’appelle modestement « la perle scintillante de la mer de sable ». Entouré de marais, le lieu est classé « réserve naturelle ». Rien n’indique qu’il est voué à disparaître dans dix ans.

Le lac Hongjiannao
Le lac Hongjiannao© JP

La légende veut que les larmes de tristesse versées jadis par la déesse de Hongjiannao devant la misère des gens du Shaanxi aient donné naissance à ce lac immense, plus vaste que le lac du Bourget, en France. Les officiels du régime ont découvert depuis des gisements de charbon, de pétrole et de gaz naturel à foison. La province détient encore 170 milliards de tonnes de houille non exploitée.

A seulement trois kilomètres du lac, les fours à coke, mines et centrales thermiques tournent à plein régime. Pour étancher leur soif, il aura fallu détourner plusieurs cours d’eau et siphonner les nappes phréatiques. Comme la rivière Yingpan, qui fournissait 40 % de l’eau du lac. Depuis cinq ans, le gouvernement l’a fait dévier vers le réservoir de Shangluo, qui abreuve la zone industrielle, en amont.

Des pontons au bord du lac Hongjiannao
Des pontons au bord du lac Hongjiannao© JP

La presse locale s’en est émue: « Le niveau deau du lac est resté stable jusquà lan 2000 puis il a commencé à baisser, voire dégringoler à partir de 2005. Il faut le voir pour le croire », s’emporte Li Wenyi, un responsable du lac dans le journal local. La profondeur du lac baisse de soixante centimètres chaque année, le faisant reculer de huit mètres sur certaines rives, où viennent désormais s’aventurer sans crainte quelques troupeaux de vaches. Les pontons neufs qui s’avancent sur le lac ne servent à rien: il n’y a déjà plus d’eau sous les pilotis.

Pour Chen Kelin, le responsable chinois de l’organisation Wetlands International, le lac disparaitra « dans dix ans ». Et Hongjiannao connaîtra le même sort que le lac salé du Lob Nor, dans le Xinjiang, à l’extrême Ouest de la Chine. Autrefois le plus grand du pays, le Lob Nor a longtemps servi aux essais nucléaires chinois avant de s’assécher totalement en 1972. Un scénario similaire dans la province pauvre de l’Anhui, à l’Est : la sécheresse chronique et la pollution aux engrais agricoles font baisser la quantité de poissons du lac Chao de 20 % chaque année depuis 2007. Dans le Hubei, au centre, le lac de Dongting disparaît à vue d’œil depuis l’arrivée du barrage des Trois Gorges, quand il ne sert pas de déversoir de crue au fleuve Yangtze. Le lac Poyang, dans le Jiangxi, vient d’atteindre son plus bas niveau depuis les premières mesures en 1952. La faute aux cimenteries et à l’urbanisation galopante, tout autour. Voisin du Shaanxi, le lac Hulun de Mongolie-Intérieure est privé d’approvisionnement en eau, au profit d’une nouvelle mine de cuivre.

A cause de l’activité humaine, la Chine perd au moins vingt lacs naturels chaque année, selon l’Institut des sciences environnementales de Nanjing.

Priorité au tourisme

Conscients du drame, les officiels de Hongjiannao se savent impuissants face à l’industrie minière locale, contrôlée par Shenhua, une entreprise étatique gérée par le gouvernement central. Eux préfèrent tirer de leur lac les ultimes bénéfices. Depuis un an et demi, le lieu est officiellement touristique, bientôt noté « AAA » par le bureau national du tourisme et déjà au menu des principaux tour-opérateurs du pays.

A en croire la nouvelle signalisation, les visiteurs peuvent y admirer les dernières mouettes asiatiques. « Hongjiannao est la patrie des mouettes reliques, une espèce d’oiseaux en danger. Car ici toutes les mouettes pataugent joyeusement et gazouillent harmonieusement. Quelle parfaite symphonie ! », s’émeut cette pancarte bilingue devant les nouveaux tourniquets délimitant l’entrée – payante – du lac. Officiellement, 90 % des mouettes reliques y ont élu domicile. Mais foi de paysan, personne ne se souvient avoir vu ce spécimen à col noir et front gris depuis belle lurette.

Statue de la déesse au bord du lac
Statue de la déesse au bord du lac© JP

 

Qu’importe. Le spectacle est assuré. Une statue monumentale de la déesse a été posée au pied du lac, des milliers d’arbres ont été plantés à équidistance, un carrousel fait tournoyer des mini-avions de chasse de l’Armée populaire de libération et un cinéma 3D est à la disposition des visiteurs.

Plus haut, le long d’une belle route goudronnée, s’alignent des restaurants de poissons aux noms poétiques. Une sorte d’avenue Potemkine où les enseignes rivalisent d’imagination : « La Table du vieux pêcheur » côtoie le fameux « Poisson divin des flots harmonieux ». On y mange le Shuizhuyu, des filets de carpes herbivores bouillis dans l’huile pimentée. Leurs patrons reconnaissent que les carpes sont un peu fades. « C’est parce qu’elles viennent des fermes d’élevage du Heilongjiang. » Et pour cause: il n’y a plus de poisson à Hongjiannao.

« Comme l’ eau du lac diminue, son acidité augmente et le poisson disparaît », reconnaît Li Weiping, directeur de la station provinciale de surveillance du poisson, dans Le Quotidien du peuple du 23 décembre. Et pas de poisson, pas de mouette relique !

Couple de pêcheurs
Couple de pêcheurs© JP

Les pêcheurs à la retraite qui, il y a encore dix ans, travaillaient d’arrache-pied sur le lac pour la pêcherie d’Etat, contemplent aujourd’hui la catastrophe. Comme monsieur Lifong, 58 ans, ils sont une cinquantaine dans de vieilles maisonnettes de briques, sans chauffage ni téléphone, et cachées derrière une palissade. Lui a troqué ses vieux filets contre une lampe torche et un gourdin : il est gardien de nuit autour de la statue divine. Son épouse, ex-videuse de poissons, balaie devant les restaurants. Leur paie est correcte pour la région : 5.000 yuans ou 620 euros par mois à eux deux.

Les ratés du passé

« Le poisson était déjà mort bien avant que le lac ne commence à s’assécher. A cause de ce stupide Japonais ! » râle madame Lifong Lan. Le Japonais ? Un poisson argenté introduit en 1997 par le visionnaire secrétaire local du Parti communiste de Yulin.

« On nous racontait que les gens de Macao ou Hong Kong nous achetaient ça et en faisaient des produits cosmétiques. Cela a très bien marché, on vendait à 40 yuans par jin (9 euros le kilo) et le poisson se reproduisait facilement. » Mais comme le perche du Nil dans le lac Victoria de Tanzanie, le petit vertébré nippon s’est révélé très vorace et a tout décimé sur son passage. Dès 2000, le couple Lifong et leurs camarades ne remontent plus rien dans les filets. L’espèce est épuisée, l’écosystème détruit. Alors le Parti ferme la pêcherie, revend les bateaux au prix du bois, abandonne les maisonnettes aux pêcheurs… avant d’accorder une dernière licence de pêche exclusive à un homme d’affaires du Hebei.

« Ils l’ont roulé dans la farine. Au bout de quelques mois, après avoir ratissé tout le lac, il est reparti bredouille. »

Maisons de pêcheurs
Maisons de pêcheurs© JP

Quelques irréductibles croient toujours au poisson de Hongjiannao. Avec son beau-fils, Fan Guong Yao – d’ethnie Han – a installé deux coquettes yourtes mongoles avec places de parking et vue imprenable sur le lac. Soit deux chambres d’hôte, à 110 yuans ou 13,5 euros la nuit romantique. Fan Guong Yao achève aussi de creuser un large bassin et espère se lancer dans le poisson d’élevage… S’il parvient à surmonter les obstacles : ici, le Parti réclame sa dîme.

« Les chefs ont inventé une taxe. Comme le village bordant le lac vient d’être déclaré zone touristique, on doit payer une patente pour vendre un poisson qui porte le nom du village ! »

Tandis qu’à deux pas, le gouvernement local dispose de son propre élevage piscicole, la ferme étatique contrôle 29 bassins, produisant chacun 500 kg de poissons chaque année. Pour réduire les coûts de production, elle utilise des farines industrielles et de la main-d’œuvre bon marché : quatre migrants du Henan. L’exploitation aquacole est imposante mais le bénéfice dérisoire, explique le gardien peu farouche. « Ici, il y a beaucoup de contrôles. On voit parader les fonctionnaires de tous les services. »

Avec son bâton, il dessine lentement le symbole du yuan dans la neige. « Voilà ce qu’ils viennent chercher comme des vautours. L’argent ! » En nous accompagnant vers la sortie, le gardien montre des joncs poussant au milieu des bassins gelés, comme pour dénoncer leur piètre entretien. « En réalité, personne ne sait comment sera Hongjiannao dans dix ans, ni le peuple, ni les chefs. Tout est trop instable, alors il faut faire de l’argent. Au plus vite ! » s’exclame-t-il, en exhibant ses dents en or blanc.

Toutes les photos ici

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