Les filles du Marché de la Soie

J’ai une amie, appelons-là Jing. Elle vient du Henan, elle est très courageuse. Elle n’est pas allée au delà du collège mais parle anglais, espagnol, russe, arabe et français. Jing a 23 ans, comme toutes ses camarades qu’elle appelle affectueusement ses “soeurs”. Son jargon favori? “Je te donne un bon prix, c’est pas cher, tu es mon ami, regarde, regarde!“.

Avec son boléro rouge, son sac banane à paillettes et sa queue de cheval, Jing vend du faux Ralph Lauren au Marché de la Soie de Jianguomen, à Pékin. Celui que toute bonne agence de voyage qui se respecte programme scrupuleusement dans la liste des visites, entre la journée à la section Badaling de la Grande Muraille et la balade dans les allées de la Cité Interdite.

C’est ce Marché de la Soie où l’on fait croire aux touristes qu’ils pourront s’offrir une chemise ou une veste cousue sur-mesure par un authentique tailleur chinois. Et comme de bien entendu, ils repartiront avec des sacs plastiques remplis de vêtements contrefaits. Du loubavitch au diplomate égyptien, de la famille russe au couple de backpackers américains: tout le monde y passe, sans exception.

Et apparemment, les affaires tournent. Les patrons du Marché de la Soie aiment exhiber leurs grosse berlines noires avec chauffeur, sur le parking juste à côté des bus à touristes. Le big boss, lui, s’offre le privilège de stationner son énorme pick-up Ford “King Ranch” sur la place réservée aux handicapés. Tout autour, les enseignes “Subway”, “Segafredo” ou “KFC” fourguent leurs victuailles à deux fois le prix du marché… à des touristes épuisés d’avoir si âprement marchandé leurs souvenirs quelques minutes plus tôt. Devant l’entrée sont alignés une palanquée de chauffeurs de taxi refusant de faire marcher le compteur, des distributeurs à billets capables de vous glisser quelques fausses coupures à chaque retrait et un poste de police propret où l’on regarde paisiblement les mouches voler.

Jing ne mange pas de ce pain là. Et même si elle vous harcèle de “looka looka, I give you a good price !” avec un sourire commercial, elle aura bien mérité son salaire de 3000 yuans à la fin du mois, commissions comprises. Car ce matin, Jing m’a tout raconté. Elle travaille tous les jours de la semaine, avec deux jours de repos par mois. Postée devant un box bien achalandé de 4 m2, elle fait le pied de grue de 9h du matin à 21h du soir. Chaque midi, Jing s’autorise une pause déjeuner de 20 minutes. Un moment important car le seul durant lequel elle peut s’asseoir. Elle et ses “soeurs” ne vont pas à la cantine mais cuisinent elles-mêmes au sous-sol. En général, un peu de riz, des oeufs brouillés, avec un rond de tomate. Pourtant, Jing ne se plaint pas. A la différence d’un ouvrier Foxconn, le sous-traitant d’Apple, on lui permet de bavarder avec ses copines de temps en temps. Jing en est certaine: un jour, elle ouvrira une petite boutique de vêtements dans son Henan natal. Et comme à chaque fois, elle m’a bien demandé si j’étais marié.

 

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