Reportage à Wukan pour La Vie (08.03)

« Introduisons durablement la démocratie au village. Les droits des habitants doivent être protégés dès la racine » D’après les mots écrits sur ce lampadaire, pas de doute, nous sommes bien à Wukan, un village de pêcheurs de coquillages au sud de la Chine. Plus aucune barricade à l’horizon mais des affiches rouges collées sur les murs de temples magnifiques, dédiés aux ancêtres. Elles invitent tous les habitants à se rendre aux urnes pour élire leurs nouveaux dirigeants. 120 petits isoloirs, des caisses de bois posées sur des tables d’écoliers, sont disposés dans la cour de l’école où l’on passe en boucle des chants patriotiques à la gloire du Parti unique.

Le suffrage universel direct est rarissime en Chine car même si une loi des années 80 garantit les élections locales dans les campagnes, peu de chefaillons s’empressent de les organiser. Jusqu’à samedi 3 mars à Wukan, sur les neufs membres du « comité des villageois », cinq étaient en place depuis l’arrivée de Deng Xiaoping à la fin des années 70 !

Mais depuis le mois de septembre 2011, les 13 000 wukanais, hommes et femmes, jeunes et vieux, font le ménage de leurs petits dictateurs corrompus. A commencer par Xue Chang, le secrétaire du Parti local et Chen Sunyi, le chef du village, qui pendant des années se sont entendus pour liquider les terrains communaux à un richissime homme d’affaires installé à Hong-Kong. Peu à Wukan le savaient. Jusqu’à l’an dernier, quand Lin Zuluan, l’un des rares instruits du village, rassemble des preuves accablantes. Les paysans multiplient les pétitions auprès de la préfecture puis de la province, jusqu’à ce que la police se décide à assiéger le village pour traquer les contestataires. « Il ont débarqué la nuit dans les ruelles en frappant sur un gong pour nous réveiller en sursaut » se souvient une adolescente. L’un des meneurs de la colère paysanne meurt au commissariat, officiellement de « crise cardiaque ». L’affrontement devient alors inévitable, jusqu’au barricades du mois de décembre, devant les caméras du monde entier.

Mais désormais au village, les élections s’enchaînent, frôlant l’overdose démocratique ! D’abord en janvier pour choisir le « comité électoral » puis en février pour sélectionner les 107 villageois qui joueront les assesseurs. Et enfin ce samedi 3 mars où l’on a désigné le nouveau « comité des villageois » dont la principale mission sera de récupérer les terres volées et de mettre un coup d’arrêt à la corruption. « C’est la première fois que je vote, en effet… Mais c’est surtout la première fois que je vois un chef accéder à son poste sans l’avoir payé » explique Chang Jilan, qui transporte les villageois jusqu’à la gare routière de Lufeng, la ville voisine, sur son petit triporteur électrique.

Partout en Chine, il est commun d’acheter son poste de serviteur de l’Etat. Et le tarif peut même être exorbitant. En 2003, le chef d’un petit village du Shanxi, avait déboursé 300 000 euros pour une fonction indemnisée 40 euros par mois ! Sans surprise, ces « parvenus » espèrent rentabiliser leur investissement au maximum. Et c’est par le biais des terres, propriété publique en Chine, que l’enrichissement devient possible. Selon Li Fan, responsable d’un think-tank pékinois, au moins la moitié des 625 000 villages chinois sont confrontés à ce fléau d’abus de pouvoir et de corruption.

En siphonnant les recettes publiques, les officiels de Wukan ont surtout privé leur village du moindre essor. Aujourd’hui, beaucoup de familles y vivent dans une misère difficilement concevable sur cette partie de la Chine, si proche de l’opulente Shenzhen, première zone spéciale économique de Chine et temple du fameux « made in china ».

Chez les Hu, par exemple, on a appris à survivre avec moins de 4 euros par jour. C’est bien peu pour deux adultes et six enfants, dont deux non déclarés par peur de l’amende suffocante du bureau du contrôle des naissances. Tous dorment sur deux lits superposés et font leur toilette dans la rue. Les parents ne parlent ni mandarin, ni cantonnais ; juste un dialecte local. Les enfants sont assidus à l’école mais la plus grande, 17 ans, n’ose envisager de poursuivre ses études. « Je vais bientôt rejoindre un atelier d’une usine de Shenzhen. Le patron fournit le repas et le dortoir aux ouvriers ».

Lin Zuluan, jadis meneur de la fronde wukanaise et désormais désigné aux fonctions de chef du Parti et du comité des villageois, parviendra-t-il à récupérer les terres spoliées ? Les paysans en doutent. «Mais nous avons retrouvé notre dignité. C’est une grande avancée » explique monsieur Wang, qui aurait même renoncé à la bouteille depuis que l’espoir est revenu au village.

Se faufilant au milieu de la foule d’électeurs après avoir déjoué la vigilance des policiers, des paysans des villages voisins viennent rappeler aux journalistes que la détresse des Wukanais leur est aussi coutumière. « Chez moi, toute personne qui se plaint se fait systématiquement arrêter » murmure une dame. « Le chef du village se sert des ressources et le peuple prend ce qu’il reste » dit une autre. « Un prêt de dix millions de yuans a été accordé par la banque à notre commune et le chantier n’a jamais vu le jour » martèle un homme persuadé d’avoir été suivi et ne sachant plus trop comment lutter. « J’ai toutes les preuves dans cette pochette. Je compte sur vous» lance-t-il avant de disparaître.

La terre, première cause de conflits sociaux

Ce ne sont pas les droits de l’homme ou les bas salaires qui soulèvent massivement le peuple chinois mais la perte des terres. Car la majorité des « incidents de masse » passés officiellement de 8700 en 1993 à 90 000 en 2006 mais plus guère rendus publics depuis, sont causés par des expropriations forcées et des pertes de terrains cultivables, le plus souvent sans aucune concertation préalable entre les paysans et les officiels qui les dépossèdent pour accélérer l’urbanisation … ou remplir leurs comptes en banque. Ce qui pose aussi la question de la sécurité alimentaire : avec moins de terres arables disponibles, la Chine pourra-t-elle longtemps nourrir 1.4 milliards d’individus ? A Tianjin, les autorités ont pris les devants en louant des hectares bulgares pour y faire pousser du mais massivement.

Texte et photos Jordan Pouille.
Plus de photos ici
Un grand merci à Tom Lasseter et Stéphane Lagarde.

 

This entry was posted in la vie, politique, reportage. Bookmark the permalink.

One Response to Reportage à Wukan pour La Vie (08.03)

  1. Jacquem says:

    Bonjour Jordan,

    J’ai dévoré votre article sur Wukan dans le numéro de “la Vie” qui y était consacré. Très instructif et avec un éclairage très intéressant.

    Continuez, j’aime beaucoup vos reportages

    Jacquem (on s’est croisé sur twitter ^^)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>