Monsieur Wang, l’indigné indemnisé de la Révolution culturelle | Mediapart

A lui-seul, monsieur Wang est un contre exemple du refoulement collectif de l’Histoire – le thème central du roman de Chan Koonchung que j’avais interviewé pour Mediapart. Voici son récit.


Les festivités du Nouvel An chinois sont achevées mais, pour rien au monde, Wang n’enlèverait ses décorations de la porte d’entrée. Trois phrases écrites au pinceau sur de longues bandes de papier rouge et qui s’offrent au regard de ses camarades paysans, dont beaucoup portent toujours casquette et tunique bleues. Même si Wang souhaite bien volontiers de la «prospérité», de la «joie» et de la «longévité» aux 1 500 habitants de ce village niché la Grande Muraille, sa prose ne ressemble en rien aux formules de circonstances. On lit :«Souffrance infinie. Mille ans ont passé et il est toujours difficile de rétablir l’esprit de Confucius. Dix années de Révolution culturelle ont transformé les êtres humains en animaux.»

L'entrée de la maison de Wang Jing Yun
L’entrée de la maison de monsieur Wang © Jordan Pouille

 

Rien de subliminal dans ses propos. A tous les habitants de ce petit village, Wang s’efforce chaque année de rappeler une réalité que les manuels scolaires d’histoire ignorent, que le Musée national de Pékin effleure à peine et que la plupart des Chinois esquivent dans les conversations : les violences de la Révolution culturelle.

De quoi s’agit-il ? De 1966 à la mort de Mao en 1976, la Chine s’est employée à réintroduire l’« esprit révolutionnaire » parmi tout un peuple. Des millions d’étudiants et d’adolescents fanatisés par le Petit Livre rouge et rebaptisés Gardes rouges sont partis insuffler l’esprit de Mao aux paysans et ouvriers du pays. Cinq « catégories noires » ont dès lors subi la haine des révolutionnaires : propriétaires fonciers, paysans riches, contre-révolutionnaires, «mauvais éléments» et autres «droitiers». Sitôt étiqueté, il devenait impossible pour l’individu d’accéder à un emploi payé, à une vie normale, et les humiliations furent permanentes. Cette « grande avancée de l’esprit humain », selon des maoïstes occidentaux de l’époque, fera 1 à 3 millions de morts d’après les historiens.

«Long vie à Mao», est-il inscrit.
«Long vie à Mao», est-il inscrit.© Jordan Pouille

 

Ici au village, quelques murets défraîchis conservent les stigmates de cette période. Sur la devanture d’une ancienne épicerie, on lit toujours «Vive le président Mao». A l’inverse, l’église gothique, convertie à l’époque en entrepôt à grains puisque toute pratique religieuse était bannie, a retrouvé sa splendeur. Le jeune prêtre Zhang, formé au séminaire national de Pékin, y baptise les villageois retraités à tour de bras.
Si Wang peut apercevoir l’église depuis sa ruelle, jamais il ne se rendra à la messe. «Ma religion, c’est l’argent. Et mon Dieu, c’est Deng Xiaoping depuis ses grandes réformes économiques qui ont libéré les Chinois», s’amuse-t-il à dire avec un brin de cynisme.

L'église de Yongning.
Une église non loin du village © Jordan Pouille

81 jours de rééducation, 10 ans de travaux forcés

Il y a quatre ans, Wang a obtenu de l’Etat chinois une réparation financière pour avoir été victime de la Révolution culturelle. Son traumatisme ? 81 jours de « rééducation » sauvage dans une prison de Yangqing suivis de dix années et demie de travaux forcés. «La haine de 81 jours est gravée dans mes os. La haine de dix ans et six mois est gravée dans mon cœur», a-t-il écrit sur une feuille collée au mur de sa petite chambre, juste au-dessus de l’horloge.

Wang Jing Yun, chez lui.
Monsieur Wang, chez lui.© Jordan Pouille

 

Un lourd châtiment condamnant son lien de parenté avec un agriculteur aisé. «Pendant dix ans, dès l’âge de trente ans, je n’ai pas reçu le moindre yuan. Dix ans d’une misère infinie, où personne au village ne m’adressait la parole.» Il ne pouvait pas fuir. Et son sort aurait été semblable où qu’il aille.

«Au village, il y avait un ami, mort aujourd’hui, qui a été battu devant tout le monde, humilié puis arrêté. Son seul crime a été d’utiliser un vieux journal pour isoler le mur de sa maison. Car à l’époque, nos murs étaient en terre et l’air passait à travers. Manque de chance : la photo de Mao figurait sur le papier journal et il l’avait mise à l’envers.»

Au début des années 1980, Wang a relevé la tête. «J’ai demandé aux villageois de rassembler leurs griefs, leurs souffrances de l’époque pour constituer une demande de réparation que l’on présenterait au bureau des pétitions du gouvernement local de Yangqing.» Monsieur Wang devenait alors un « pétitionnaire », une figure commune en Chine.

Assez vite, des officiels du Parti local ont eu vent de ses activités. Sans prévenir, ils ont frappé à sa porte. «Ils m’ont clairement averti que toutes mes demandes ne serviraient à rien, que c’était du passé.» Pas de quoi refroidir notre paysan. «A la mort de Mao, j’avais 40 ans, j’étais pauvre et aucune femme ne voulait d’un gars comme moi.» Sans descendance pour lui assurer sa retraite, sa demande de réparation devenait pour lui une évidence.

La télé, la clim et un réfrigérateur

«Regardez : jusqu’à il y a encore quatre ans, je vivais avec 300 yuans (35 euros) par mois. Il m’a fallu épargner une année pour m’offrir ce vélo», dit-il en indiquant un pittoresque Pigeon Volant devant l’entrée. Entre deux cigarettes, Wang remplit nos gobelets d’eau chaude et tousse, avant de cracher pudiquement dans un mouchoir.

«Alors, j’y suis allé seul.» Un matin, Wang a pris le train jusqu’à la capitale. Il s’est rendu au bureau national des pétitions et jusque devant l’une des portes de Zhongnanhai, la résidence forteresse des leaders du Parti communiste. Celle où vivent aujourd’hui Xi Jinping, Hu Jintao et Wen Jiabao, hauts dignitaires du Parti. «J’ai même pensé me rendre au bureau de l’ONU.» Un pèlerinage qu’il répétera pendant quinze ans.

Et puis en 2008, à quelques jours des Jeux olympiques, la bonne nouvelle est tombée. Wang a reçu une lettre tapée à l’ordinateur et lui demandant d’ouvrir un compte en banque. Pas d’excuses mais de l’argent, comme il espérait tant. Il recevra chaque mois une indemnité retraite de 400 yuans (réévaluée cette année à 700 yuans) ainsi que 276 yuans d’autonomie vieillesse et un forfait de 100 yuans par mois pour ses dépenses de santé. Pour se chauffer cet hiver, quelqu’un glissera même 400 yuans dans sa boîte aux lettres avec un petit mot, «acheter charbon». Wang pense dur comme fer que les officiels locaux se sont fait taper sur les doigts par un cadre pékinois, d’où ses allocations en série, à faire pâlir de jalousie ses camarades.

«Maintenant, je revis. Avec ce revenu (de 128 euros – ndlr)mensuel, j’ai même de quoi m’offrir une télé, la clim et un frigidaire.» Fixe ou portable, Wang le solitaire refuse encore le téléphone.

Quant au téléviseur, qu’il protège des curieux par un morceau de carton contre le carreau, il lui a ouvert de nouveaux horizons.«L’an dernier, sur la chaîne télévisée de Shanghai, un professeur de Fudan a raconté que le Grand bond en avant avait causé au moins 11 millions de morts (on parle généralement de 30 millions de morts – ndlr). Il disait que Mao donnait toute la nourriture aux pays amis.» Une révélation qui confirmera ses doutes. «Jusqu’en 1961, je travaillais dans une usine de briques à Tianjin. J’y ai vu des wagons remplis de grains partir vers la Russie alors que nos ventres étaient vides. Ce n’était pas lié à un quelconque désastre naturel.»

«Bonheur», est-il inscrit sur une maison voisine.
«Bonheur», est-il inscrit sur une maison voisine.© Jordan Pouille

 

Aujourd’hui chouchouté, Wang n’en reste pas moins sur ses gardes. Il y a quatre mois, son muret principal est tombé subitement. «C’est à cause des tunnels que l’on construisait partout durant la Révolution car Mao était parano et craignait les attaques étrangères. Le mien s’est effondré.»

Une semaine plus tard, des ouvriers en ont bâti un nouveau, très robuste, avec un atelier en prime. « Les gars ont voulu sculpter le mot “bonheur” sur mon mur, pour faire comme les autres. » Il a refusé, tout net.

Publié le 03 mars 2012.

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