Dans les embruns du Hebei

Connaissez-vous Changli? C’est la patrie du Cabernet Sauvignon national, à 2h40 de train de la capitale. Je ne veux pas être chauvin mais les bétonneuses y sont plus nombreuses que les tracteurs. A se demander si ces domaines viticoles n’ont pas été inventés juste pour permettre aux promoteurs immobiliers (et les officiels locaux par la même occasion) de s’en mettre plein les poches avec leurs lotissements de standing construits tout autour. En tous cas, « les voitures de plus de 200 000 yuans peuvent rouler sans plaque et sans être inquiétées par la police » nous garantit un chauffeur de taxi au volant de sa vieille vw.

C’est aussi une région caressée par l’air iodé de la mer, toute proche. Le long de la bien nommée « plage dorée », se dressent des dizaines d’hôtels construits par les entreprises d’Etat installées à Pékin, Tianjin, Harbin ou même en Mongolie Intérieure. Dans la plus pure tradition communiste, le danwei (unité de travail) fournit un lieu de détente agréable et bon marché pour les serviteurs de l’Etat, de juin à septembre. Ici, la compagnie du gaz de Tianjin, la société des chemins de fer d’Harbin, le parti communiste de la zone industrielle de Teda ont pignon sur dunes. Dans une moindre mesure, cela me rappelle les camps de vacances ccas où j’ai passé ma jeunesse, étant enfant d’un “ayant-droit” ou ouvrier GDF.

Alors on erre en solitaire dans cette station balnéaire de Changli, entre les hôtels démodés de la Société des Tabacs de Pékin ou de l’Académie des Sciences Sociales et le spa tout neuf du bureau des péages autoroutiers du Hebei.

Avec le sable fin, la houle bleu-grise, ce vent fort et frais qui fouette les visages, on se croirait volontiers sur les plages de la mer du Nord, si bien racontées par Alain Souchon dans “Le Baiser“. On en chercherait presque les machines à (faux) sous de La Panne, les vendeurs de gaufres d’Ostende ou les restaurants à moules-frites de la digue de Malo les bains. Mais à la place, on découvre de pédalos rétro ensablés, une cabane de secouristes camouflée en temple confucéen et des filets de pêche abandonnés. Puis on fait la connaissance avec un bande de jeunes gens enthousiastes, du lycée agricole de Chengde. Ils sont partis très tôt ce matin pour passer un examen à Changli. Et terminent leur journée à la plage, munis d’un sachet plastique, bien décidés à le remplir de coquillages colorés charriés par les vagues.

La plupart de ces ados n’avaient jamais vu la mer et encore moins trempé leurs pieds dans l’eau salée. Ils retroussent le pantalon au dessus du mollet, se donnent la main, dessinent de grands coeurs sur le sable mouillé. Mais avant de rejoindre le bus, encore émerveillés par leur baptême de l’eau, ils s’arrêtent un instant devant ces vendeurs de poupées ou de cendriers en coquillages, étalés le long de la rue numéro 1. Une adolescente échangera son billet de 50 yuans pour un drôle de sac à main fait de paille et de bigorneaux. Une autre craquera pour une coquette boite à mouchoirs en coquilles de moules. Sous le regard amusé d’ouvriers qui terminent de rénover un hôtel, dont les balcons de ciment et les climatiseurs de fer portent les stigmates d’embruns voraces, une année à peine après l’inauguration.

Dans moins d’une heure, ces hommes poseront leurs outils et s’enfonceront dans la rue numéro 2 où l’épicière leur a préparés un plat de riz sauté. Son petit magasin est sans doute le paradis de l’ouvrier maçon, avec des chaussures de chantier à 12 yuans, des souliers de coton noirs certifiés par l’Armée Populaire de Libération, des nouilles instantanées de tous les parfums et même des objets d’occasion comme cet épais manteau kaki avec l’écusson « prison de hebei » sur la poitrine ou même ce vieux casque de motard policier.

Le soir, pour 200 yuans, nous dormirons dans l’un des spacieux bungalows d’un lotissement désertique, séparé de la plage par quelques faux palmiers. D’après le maître des clés, l’eau chaude nous est garantie entre 6h30 et 8h30 puis entre 19h et 21h. « Mais si quelqu’un demande ce que vous faites là, dites bien que vous venez d’acheter la maison». Après tout, dans une station balnéaire pour fonctionnaires chinois, les visiteurs étrangers sont un peu des intrus.

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