Chen Guangcheng : « S’en prendre à mes proches est révoltant ! » (Mediapart)

Avec les nouvelles craintes concernant les proches de Chen Guangcheng, voici une nouvelle interview, réalisée vendredi 11 mai par téléphone, cette fois-ci pour le journal Médiapart:

Publié le vendredi 11 avril à 13h.

Cela fait maintenant dix jours que le militant des droits civiques est cloîtré au troisième étage du bâtiment G de l’hôpital de Chaoyang, cerné par des dizaines de policiers avec ou sans uniforme. Pendant que les journalistes du monde entier guettent, devant chaque sortie, le moindre véhicule, Chen Guangcheng espère obtenir un passeport des autorités chinoises qui lui permettra de quitter le pays.

Chen Guangcheng lors de son hospitalisation, le 2 mai.
Chen Guangcheng lors de son hospitalisation, le 2 mai.© Jordan Pouille

Père de deux enfants, cet avocat aveugle et autodidacte, défenseur des victimes d’avortements et stérilisations forcés, s’était réfugié à l’ambassade américaine il y a quinze jours, après avoir déjoué la vigilance de ses gardes postés devant sa ferme du Shandong où il était assigné à résidence. Mais le 2 mai, premier jour de la visite officielle d’Hillary Clinton dans la capitale, il quittait l’ambassade américaine sur les promesses du gouvernement chinois de lui garantir sa sécurité et celle de sa famille. Promesses qui semblent s’être aussitôt évanouies. Après avoir déclaré qu’il souhaitait rester en Chine, le militant Chen Guangcheng réclame aujourd’hui un visa américain. L’affaire embarrasse au plus haut point les États-Unis, soudain accusés de s’immiscer dans “les affaires intérieures” de la Chine.

Hier jeudi, vous expliquiez que des officiels du Shandong avaient commencé à s’en prendre à vos proches, par vengeance. Qu’en est-il à présent ?

Chen Guangcheng. J’ai appris que mon grand frère n’est pas autorisé à quitter notre village. Tous les téléphones, fixes et portables, de sa famille ont été confisqués. Mon neveu Chen Kequi est toujours en détention. Il est accusé d’avoir blessé au couteau des gardiens. Ma belle-sœur a été libérée sous caution, après avoir été accusée de l’avoir hébergé. Enfin, des avocats de ma famille ont été interrogés par les officiels du gouvernement. Comme l’avocat Chen Wuquan : il faisait partie des avocats volontaires pour défendre mon frère mais sa licence lui a été retirée juste avant qu’il n’arrive dans la province du Shandong.

Je n’en veux pas au chef de mon village car il n’est pas responsable. Toutes ces actions très récentes ont été entreprises par les officiels locaux de niveau préfectoral. Après ma fuite, ils ont envoyé des gens sans uniforme ni pièce d’identité pour s’introduire dans la maison familiale, confisquer des objets et menacer mes proches s’ils venaient à fuir.

Que pensez-vous de tels agissements ?

S’en prendre à mes proches est révoltant ! Ces hommes se sont comportés comme des gangsters, sans intégrité. Ce qui s’est passé chez moi depuis le début doit faire l’objet d’une enquête impartiale. Cette manière d’agir en toute impunité doit être abolie. Je me souviens d’un cadre local : il m’avait répondu qu’ils avaient leur propre manière de gérer le territoire et qu’ils n’avaient que faire du gouvernement central.

Cette violence peut-elle finalement vous dissuader de quitter le pays pour les États-Unis ? D’ailleurs, où en êtes-vous sur ce dossier ?

Je souhaite toujours me rendre à New York avec ma femme et mes deux enfants, pour étudier, comme je l’ai envisagé. Après toutes ces années (Chen Guangcheng a écopé de quatre années et trois mois de prison en 2006, suivies de dix-neuf mois d’assignation illégale à domicile – ndlr), j’ai tant besoin de me reposer et de rattraper mes lacunes en terme de connaissances, de savoir. Mais cette période sera provisoire car je souhaite, dans l’absolu, demeurer en Chine.

J’attends donc que les autorités nous remettent un passeport. Un officiel du gouvernement central est venu me rendre visite et m’a fait cette promesse il y a une semaine, mais je n’ai reçu aucune nouvelle depuis… De son côté, l’ambassade américaine a promis qu’elle me délivrerait un visa dès l’obtention de mon passeport. Donc le plus important reste ce passeport chinois. Tant que je ne l’ai pas, je ne peux pas dire quand je pourrai partir.

Comment se déroule votre traitement à l’hôpital ? Comment occupez-vous vos journées ?

Ma condition s’améliore de jour en jour. J’ai reçu une batterie de tests et des radios : je soigne ici un problème sanguin que je n’ai jamais pu traiter quand j’étais assigné à domicile dans mon village, mais aussi une fracture à la jambe (survenue lorsqu’il a quitté sa ferme en pleine nuit, le 22 avril, déjouant l’attention de ses gardes – ndlr). J’occupe mes journées en lisant des livres, en répondant au téléphone, en discutant avec ma famille. Il n’y a pas de radio mais un téléviseur que je n’allume pas.

Devant l'hôpital, des gens en profitent pour présenter leurs pétition aux médias présents..
Devant l’hôpital, des gens en profitent pour présenter leurs pétition aux médias présents..© Jordan Pouille

Faites-vous l’objet de certaines restrictions ?

Ce n’est pas très clair. Mais quand j’ai demandé si je pouvais sortir pour prendre l’air, ils ont refusé tout net. Donc, je reste cloîtré à l’intérieur de l’hôpital toute la journée.

Et votre épouse ? Est-elle libre d’entrer et sortir ?

Elle doit faire une demande. Yuan Weijing a déjà pu sortir une fois pour s’acheter quelques bricoles. Quant aux visiteurs extérieurs, ils ne sont pas autorisés, en particulier les journalistes ou mes amis. Le premier jour de mon hospitalisation, les policiers ont même coupé ma ligne téléphonique pour m’empêcher de communiquer avec le monde extérieur. Mais ils l’ont restaurée depuis.

Il semble que vous ayez subi une très forte pression des autorités chinoises pour quitter l’ambassade américaine. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

J’essaie de rester calme et j’attends simplement de voir comme les choses vont aboutir et si cela permettra à ma famille de vivre en sécurité pour de bon. Un cadre du Bureau des pétitions m’a dit que le gouvernement central l’autorisait à me promettre (sic) qu’il mènerait une enquête sur mes 19 mois d’assignation illégale à domicile dans le Shandong. J’espère donc que tout rentrera dans l’ordre.

Cet entretien est à retrouver ici, sur le site de Médiapart.

A lire aussi:
- Le jour où j’ai photographié Chen Guangcheng

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