L’Arbre à Singes (Carnets d’Asie)

En quatre années de correspondance chinoise, je pense avoir un peu bourlingué. Dans mon fidèle sac à dos, coincé quelque part entre l’ordinateur portable, l’appareil photo, le calepin, les boules Quiès, le passeport et les dosettes de Nescafé, il y a toujours une place pour un livre de voyageur.

Ma bible a longtemps été « le Grand Voyage de la vie » de l’italien Tiziano Terzani, ancien correspondent expulsé de  Pékin, puis le « When a billion Chinese jump » de Jonathan Watts, le reporter « Environnement Asie » du Guardian, devenu un ami et aujourd’hui installé au Brésil. Et puis là, je découvre “l’Arbre à Singes“, de Vincent Hein. Il est Français et vit à Pékin avec son épouse chinoise et Edgar, leur enfant.

Vincent Hein est un voyageur, un vrai. De ceux qui observent, sentent et décrivent avec une justesse de peintre et une jubilation enfantine. De ceux qui retiennent aussi bien la couleur du rideau que la conversation de l’hôte. Lorsqu’il s’installe, sans bruit, quelque part, dans un taxi comme un bouiboui, Vincent met ses sens en alerte et voit tout ce que nous ne voyons plus.

En ce moment, je me dis qu’il faut que je quitte ce fichu pays (que j’adore), que je me déconnecte des réseaux sociaux sur lesquels j’en suis souvent réduit à ne décrire qu’une réalité immédiate, pour prendre du recul, de la latitude et trouver le temps et la façon de raconter toute ces rencontres imprévues et improbables avant que celles ci ne se dérobent et ne disparaissent de ma mémoire. Retrouver ses souvenirs, pour se retrouver soi-même.

« L’Arbre à Singes » est une cure de jouvence mémorielle, un « reboot » de l’étonnement, un outil pour recoller tous les synapses de ceux et celles qui s’expatrient, tant ce récit de voyages fait honneur à nos souvenirs oubliés, voire ignorés. Après avoir lu quelques pages, je me suis d’abord dit que bon sang, ma modeste épicerie de quartier ne manque finalement pas de cachet, avec ses pochons de lait entassés, ses bouteilles d’alcool de riz en pagaille, ces pattes de poulet sous vide, ces saucisses de porc gorgée de clenbuterol et cette petite échelle s’engouffrant dans le faux plafond où partira se coucher le vendeur après une journée de 18 heures …

Quelques morceaux choisis :

« A l’entrée du temple, une jeune fille de l’Association des étudiants anglophones propose de me servir de guide. Je la trouve mignonne avec ses genoux en dedans, ses jambes arquées, ses dents de guingois et son gilet trop court. J’accepterais volontiers, mais son anglais est déplorable et mon japonais proprement inexistant. Alors nous perdons vingt minutes à nous dire à coups de sourire et d’inclination que nous n’avons pas réellement besoin l’un de l’autre ».

« Autour ce sont des boutiques de quatre sous et de petites fermes construites en brique rêche. Elles n’ont l’air de rien, mais si on pousse la porte, on tombe sur des basses-cours avec de l’ail appendu sous les toits, du mais mis à sécher contre les murs, de la vigne grimpante qui s’attache aux tuiles, une glycine parfois, des pivoines, de la coriandre et du jasmin en pots. Elles sont reliées entre elles par des ruelles terreuses où l’on croise des cochons noirs, des chiens qui se chauffent au soleil et des couvées de poussins qui empestent la fiente, pataugent et picorent le long d’un filet d’égout ».

« Je n’y achète jamais rien, ou pas souvent pourtant, mais l’étonnante superfluité d’objets que l’on y trouve, leurs couleurs, leurs formes, leur exotisme, les histoires qu’ils racontent en douce et parfois cette inanité, cette inutilité fantasque qu’ils revendiquent, me plaisent, me fascinent, me captivent, et je suis comme au spectacle ».

« Plus avant, c’est un bouquet d’immeubles filiformes, côtelés de climatiseurs hors d’âge, décatis, patinés à coups de typhons et suintant d’une graisse brunâtre rejetée par les hottes aspirantes des appartements ».

Comme vous, comme moi, l’auteur n’a pas le destin d’un Ernest Hemingway et ses promenades asiatiques sont d’une simplicité insolente. Mais son ouverture d’esprit, son aptitude à la rencontre, son extrême sensibilité, son souci presque scientifique de nous donner à voir, sentir, toucher transforment chaque moment en expérience enrichissante.

Cet épicurien du mot et du temps, manie la langue française avec une gourmandise palpable et nous fait comprendre combien les moments simples peuvent revêtir une beauté exceptionnelle.

« Chaleur d’étuve. La lune fond en faisant des bulles comme un beurre noir ».

Et puis ce gentleman-baroudeur n’emploie jamais de ton précieux, des fois qu’il aurait aimé en mettre plein les mirettes. Modeste, il donne même à voir ses doutes de voyageur-écrivain, comme dans un journal intime.

« J’ai passé l’après-midi à travailler. Du moins j’ai essayé. Mais rien n’est venu, ou rien de bon, et devant ce vide embarrassant les bras me sont tombés et je me suis senti le souffle court. Je suis sorti faire quelques pas dehors, puis je suis rentré, j’ai grillé une cigarette alongé sur le lit et j’ai attendu de voir ce qu’il en sortirait. Pas grand-chose, ou bien si : un peu de fumée âcre, une petite braise qui a fini dans le col de ma chemise, un hoquet… Finalement juste de quoi remettre l’écriture à sa véritable place, se la rendre accessible, la sortir du sacre ».

L’auteur nous parle comme un ami, un compagnon de route avec qui on aimerait bien ouvrir une bouteille de pinot noir chilien et se poser dans un petit village à la sortie de Pékin, à regarder les gens vivre, tout simplement. Et alors nous prendra l’envie de griffonner des mots sur un bout de papier, en déchirant un paquet de cigarettes vide, pour ne rien laisser filer.

L’Arbres à Singes – éditions Denoël

 

———-

 

En terminant ce livre, j’ai ressenti l’envie d’aller fouiller dans mes photos et de me faire un “shoot” de souvenirs chinois, pour que resurgissent les émotions de rencontres passées, comme Vincent Hein a su si bien faire partager les siennes.


funérailles à Chongqing. Photo: JP – 2012

Lycée professionnel à Qingdao. Photo: JP-2012

Travailleurs de Foxconn, usine de Shenzhen, après leur shift. Photo: JP – 2012

Chorale de l’Eglise Nantang à Pékin. Photo: JP – 2012

Un pétitionnaire chez lui, à Yongning. Photo: JP – 2012

Un paysan devenu balayeur dans la ville fantôme de Kangbashi, Ordos. Photo: JP – 2011

Des catholiques souterrains en Mongolie Intérieure. Photo: JP – 2010.

Mariage à Urumqi – Xinjiang. Photo : JP – 2009

Une école de village, dans la campagne du Hubei. Photo: JP – 2008

This entry was posted in culture, daily life and tagged . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>