Le changement, c’est pas maintenant

La pluie a toujours raison des promeneurs. Un ciel laiteux, une pluie vagabonde et nous voici, Lei et moi, réfugiés dans un starbucks (La Nespresso vient de tomber en panne).

En ce moment, je lis “Une année formidable en France”, 100 portraits de français d’aujourd’hui . C’est touchant, humain, très bien écrit. 630 pages de nouvelles, de rencontres écrites par des journalistes ayant fait le choix de quitter la rédaction de leur quotidien national (Le Monde), pour s’installer aux quatre coins de la France, et laisser venir, prendre le temps et  le pouls de tout un pays. “Une bouffée de France” comme il est écrit en préface. Une France de gens simples, travailleurs, modestes mais fiers, courageux et souvent optimistes.

Lei est plongée dans un magazine photo, plutôt technique, qui décortique les clichés pris en studio, des dernières réclames chinoises. Cette berline Geely au sommet d’un plateau tibétain? Une voiturette de la taille d’un gobelet de machine à café sur un fond blanc, copieusement photoshopé.

A ma gauche, 2 couples, habillés de vêtements outdoor “North Face” comme s’ils revenaient d’un trek au sommet de l’Anapurna. Ils se photographient avec leur iphones customisés par des faux diamants. Ils sont des purs produits de la classe moyenne supérieure de Pékin, pour qui le café à Starbuck fait partie de la panoplie.

Au fond un petit groupe de jeunes femmes. Elles papotent en russe et en anglais. Queue de cheval et maquillage impeccables. Peut-être sont-elles hôtesses au salon des propriétés de luxe, au rdc du China World, un centre commercial voisin.

A ma droite, 2 autre couples, pas trop tape-à-l’oeil. Ils bavardent les mains jointes sur leurs gobelets. Je me lance en laissant Lei à sa lecture. Cette bande des 4 s’est liée d’amitié sur le campus de Tsinghua, il y a dix ans. Le plus bavard, c’est Zhang, 26 ans, cheveux courts, jean-baskets et pull-over gris “New Balance”. Appelons-le Zhang, je n’ai pas osé demander son prénom. Comme je n’ai rien d’autre en tête, j’aimerais bien savoir s’il est enthousiasmé par le Shi Ba Da, le 18e congrès du Parti Communiste chinois qui démarre le jeudi 8 novembre et dont les médias chinois nous bassinent du matin au soir.

Zhang tourne autour du pot. Il me dit gentiment: “Même si c’est mon premier job, je travaille au gouvernement”. Veut-il dire par là qu’il serait indélicat d’exprimer son opinion? Pas de quoi se formaliser. Je tente:  ”Très bien, le Congrès a donc de l’importance pour toi, n’est ce pas?”. Zhang transpire. Peut-être a-t-il descendu trop vite son Machiatto, peut-être est il nerveux? Il ne me regarde jamais dans les yeux mais scrute son amie, assise en face et qui, régulièrement, se tourne vers moi. Alors moi aussi. Un contact visuel indirect comme moyen de vaincre nos timidités ou gênes respectives. “Le congrès ne m’intéresse pas vraiment. Que vont-ils changer? Que vont-ils faire pour des gens comme nous? Ils s’aident entre eux, travaillent pour leurs proches. Ca s’arrête là”. “Ils”, ce sont les membres du Politburo.

Zhang a un métier hors du commun et très sérieux. Il travaille au Bureau de la Supervision de la Qualité. Quelle spécialité? “Alimentaire”. Quel aliment ?”Le lait”. Il rigole, un peu gêné. J’ai en tête le scandale du lait contaminé à la dioxine. Il le sait.

Zhang me dit que même si le sentiment d’insécurité alimentaire augmente (48% des Chinois parlent de fléau, en 2008, contre 12% en 2008 ai-je lu dans un sondage du Pew Center), la sécurité s’est nettement améliorée. “Seulement, aujourd’hui, on en parle partout dans la presse, alors les chinois pensent que c’est un problème nouveau”.

Je lui demande s’il s’intéresse globalement à la politique, non pas aux tactiques du gouvernement actuel mais à toutes ces questions qui animent une société civile. “On en parle entre nous, entre amis, sur Weibo”.

Je lui demande s’il n’entretient pas un soupçon d’espoir avec Xi Jinping. Après tout, le futur président peut s’honorer d’un doctorat de droit alors que son prédécesseur était un ingénieur pur sucre, omnubilé par “le développement scientifique”. Je suis maladroit: l’une des deux jeunes femmes est elle-aussi ingénieur ! L’autre est “Forensic Investigator”, dit-elle. Soit une policière scientifique, comme “Les Experts de Miami” finalement. Elle n’a pas de carte de visite. Elle vit à Shanghai mais a été dépêchée à Pékin, le temps du Congrès. Le deuxième garçon est docteur à l’hôpital de Chaoyang, spécialiste du tube digestif.

A chaque question, je fais très attention à ne jamais citer les mots”Parti Communiste”, “démocratie”, ou “gouvernement”. Certains mots en Chine provoquent des poussées d’urticaire: si la nervosité prend le pas sur la convivialité, je sens que la conversation s’arrêtera net.

Enfin, je demande, à voix basse, si le régime saura se maintenir en étant plus strict ou au contraire en osant l’ouverture, la réforme politique. Ils ont compris la question. Zhang: “Je crois qu’il ne se passera rien de leur côté”. De leur côté.

Je lui remet ma carte de visite. Zhang repère tout de suite mon adresse twitter: “Dommage que ça soit bloqué ici, comme le New York Times”.
“Mais tu utilises VPN, non?”, je demande. (Le Virtual Private Network est un outil très populaire pour contourner la Grande Muraille du Web).
“Oui, bien sur”‘.

Le site du quotidien américain est bloqué depuis une enquête sur la fortune des proches de Wen Jiabao. Zhang et ses amis ont lu le sulfureux papier, mis en ligne en anglais et en mandarin.

Alors on se rabat sur l’élection américaine qui vient. Les quatre trouvent le candidat Obama fort sympathique même si le jeune docteur pense que le président est bien trop coriace avec les Chinois. “Au fond, j’espère que la situation chinoise restera comme elle est. Ni meilleure, ni pire”  conclue Zhang, qui part se chercher un deuxième Machiatto.

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