Sur la piste aux étoiles du XVIIIe congrès (Médiapart)

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Pékin, correspondance

Branle-bas de combat, les huiles du parti débarquent dans dix minutes.« Je dois vite changer d’uniforme ! »Christie, 25 ans, est en nage. Devant chaque siège de cette grande table verte, elle a consciencieusement disposé trois crayons, trois dessous de verre, une bouteille de « Tibet 5100 » – l’eau puisée sur le toit du monde –, un verre, une tasse, un calepin gris et un mouchoir en tissu dans son écrin doré. Le tout réparti sur un carré imaginaire. La jeune femme veille même à pencher de 20 degrés le couvercle de la tasse en porcelaine.

Christie est une petite main du XVIIIe congrès du parti communiste chinois qui s’est achevé ce mercredi 14 novembre. Tout au long du péplum, elle fut affectée au « Media Center ». Sa mission : bâtir des pyramides de gobelets devant la fontaine à thé du rez-de-chaussée, près du piano à queue. Et préparer le décor des conférences de presse des délégués du PCC, organisées trois fois par jour.

Christie, de parents fonctionnaires, parle français et anglais. Elle s’est formée trois années dans une école hôtelière genevoise, avant d’enchaîner par un stage en Australie. Elle exerçait dans un palace de Chaoyangmen quand elle appris sa sélection dans le corps spécial des « serveuses du thé » du XVIIIe congrès.

Parce qu’elle désaltère aussi les journalistes, Christie connaît tout des « people » de la CCTV, la chaîne de télévision d’Etat. « Lui, c’est Chen Wei Hong », l’homme-tronc du journal télévisé. Patientant pour la prochaine conférence de délégués du PCC, il signe des autographes sur des enveloppes souvenir du parti communiste, que lui tendent des officiels. L’autre jour, Chen Wei Hong a réussi l’exploit de citer les noms de 247 délégués sans sourciller.

Christie est donc aux premières loges pour assister à « la transition politique chinoise de la décennie ». Pendant une semaine, les 2 268 délégués de chaque province ou de l’Armée populaire de libération ont été rassemblés à Pékin pour livrer leur interprétation du rapport de 64 pages du président sortant. Et ils participent, théoriquement, à la sélection du Politburo, qui sera rendue publique ce jeudi 15 novembre. Bien sûr, les noms des principaux membres du bureau permanent du bureau politique sont un secret de Polichinelle : Xi Jinping sera le président et secrétaire général du PCC. Li Keqiang, son premier ministre.

Mais on ignore encore si ce bureau permanent sera de 9 membres ou restreint à 7. Les sinologues se livrent au jeu des pronostics et des prophéties. Le vieux Jiang Zemin a-t-il encore de l’influence ? Hu Jintao placera-t-il des réformateurs ou des partisans du statu quo ? Xi Jinping sera-t-il l’homme de l’ouverture démocratique ? Les proches de Bo Xilai sont-ils tous hors jeu ?

Une chose est certaine : tous ici maîtrisent les « éléments de langages » dictés par le parti. Les termes « réformes », « démocratie socialiste », « ouverture », « bataille anti-corruption » et « développement scientifique» sont assenés à des journalistes hypnotisés jusqu’à la nausée par des délégués euphoriques.

Avec les délégués tibétains

Le XVIIIe congrès est un événement schizophrène, fantastique, irréel même. La place Tiananmen est recouverte de compositions florales luxuriantes, où des policiers en Ray-Ban serpentent à bord de leurs rutilantes trottinettes électriques. Avec leurs combinaisons orange, les «pompiers anti-immolation» sont visibles à un kilomètre. À 600 mètres du portrait radieux du président Mao, figé sur la Porte céleste de la Cité interdite, deux écrans monumentaux scandent simultanément : « La Chine rayonne sous le drapeau du Parti ! » On y admire des Tibétains guillerets, chantant et tournoyant dans la prairie. Déguisés de pied en cap, du haut de leur plateau enneigé, ils admirent, en contrebas, le spectacle décapant du modernisme chinois : tours, aéroports et usines pétrochimiques à foison scintillant comme des étoiles, devant un coucher de soleil violet.

À l’ouest, le Palais du peuple, serti de drapeaux rouges et de tireurs d’élite, est d’un calme olympien. Une fois passé son badge au scanner, franchi trois portiques de sécurité et subi les palpations de militaires en civil, on se retrouve seul à errer, les pieds enfoncés dans une moquette rouge s’étalant à l’infini.

On remarque à peine les souliers noirs des vigiles dépassant de grands rideaux saumon, ou bien les caméras de vidéosurveillance sur les chandeliers des différents salons. Même la boîte à mouchoirs près du robinet des toilettes ou les petits gobelets à côté des bonbonnes portent le blason « Grand Hall du Peuple ».Quelques vieilles pissotières bien lustrées sont siglées « American Standard » : une rare concession au grand rival impérialiste.

Tandis que des adolescents s’immolent sur le plateau tibétain de la province voisine du Qinghai, les délégués tibétains tiennent leur réunion dans un salon dédié, au rez-de-chaussée. Ils sont répartis sur une grande table en U et entourés de tapisseries représentant des scènes de vie traditionnelles. Au centre, en cravate, sont alignés les officiels de haut rang. Sur les côtés, trônent silencieusement les officiels de rang inférieur, représentant un comté ou un village. Chapeaux de cowboy et parures dorées : ils ressemblent à s’y méprendre aux danseurs du film de la place Tiananmen.

Che Dalha, le secrétaire du parti de Lhassa, prend la parole. Il veut convaincre que sa ville est « le lieu où les Chinois sont les plus heureux ». Les délégués déguisés opinent ou griffonnent sur leur petit calepin. Après tout, une enquête de l’agence Chine Nouvelle a placé Lhassa en tête de son classement annuel du bonheur à quatre reprises.

Che Dalha énumère les réussites économiques et sociales de Lhassa sous l’ère Hu Jintao. Et Jampa Phuntsok, le président de la région autonome, promet, en réaction à une question sur les immolations, de renforcer l’éducation des moines. « Après tout, ce sont des citoyens chinois comme les autres. Il faut accentuer nos efforts sur leur éducation patriotique et politique, en créant des dispositifs à l’intérieur des temples. »

Le congrès changera la face du monde »

Ailleurs dans le Palais du peuple, d’autres délégués livrent quelques pépites. Le général Mao Xinyu, 43 ans, petit-fils et unique descendant masculin de Mao Zedong, déclare que « le congrès changera la face du monde ». Ou alors Wang Yang, le chef réformiste du Guangdong, lecteur des essais de Thomas Friedman et souvent freiné par les torpeurs du système: après des scandales en série et l’enquête du New York Times sur la fortune du clan Wen Jiabao, Wang Yang appelle les officiels à rendre public leur patrimoine… sans toutefois consentir à dévoiler le sien.

Et gare à ce journaliste britannique demandant à un officiel du Xinjiang si son amitié affichée avec Jiang Zemin pourrait lui jouer des tours : « Votre connaissance de la Chine est comme celle de votre chinois : à moitié cuite ! » Une pique étonnante pour le cadre d’une province où la population maîtrise moins bien le chinois que la langue ouïgour.

Retour au centre média, où se joue l’acte II de cette grande kermesse communiste. Dans l’auditorium du 1er étage, accessible par un escalier en verre au pied duquel des hôtesses forment une haie d’honneur, les délégués du « grand capital » ont attiré toute la presse chinoise. Fixée à un treuil, une caméra multiplie les contre-plongées sur les bas nylon d’une jeune journaliste. Son tailleur jaune poussin l’aidera à attirer l’attention des délégués, durant la séance des questions-réponses. Comme une bonne centaine de photographes ont sorti leurs téléobjectifs, la salle crépite dès qu’un délégué se frotte les narines. De vains cliquetis puisque les journaux chinois opteront pour les mêmes clichés, montrant ces officiels austères et fiers comme Artaban.

Liu Zhenya entre en scène. Le parti l’a nommé « travailleur modèle de la nation ». Il est le PDG et secrétaire général du comité du parti de la toute-puissante State Grid Corporation, une firme d’État qui contrôle 88 % de la distribution de l’électricité en Chine. La presse financière américaine le décrit comme le 7epatron le plus puissant du monde.

Si, en Occident, certains milieux d’affaires aiment célébrer le capitalisme autoritaire, s’appuyant sur les certitudes rassurantes des économistes d’HSBC ou Merrill Lynch, les indicateurs économiques flamboyants du Bureau des statistiques chinois et enfin les prédictions de l’OCDE plaçant l’économie chinoise au 1errang mondial en 2016, certaines entreprises étrangères ont, à entendre Liu Zhenya, du souci à se faire.

Car ce dernier profite du XVIIIe congrès pour annoncer la généralisation du « smart grid », un système sophistiqué de régulation de la consommation électrique actuellement testé à Tianjin, Pékin et Shanghai. Son « smart grid » (« réseau intelligent »), mis au point grâce à “ (notre) position de leader mondial en Recherche et Developpement et rercherche expérimentale” était jusqu’à présent le cheval de bataille de l’entreprise française Schneider Electric en Chine.

Optimiste, Liang Wengen, le fringant président et secrétaire général du parti de l’entreprise Sany, sixième fortune chinoise selon la liste Forbes, annonce que l’objectif de croissance nationale de 7,5 % est trop timoré ! Liang Wengen cale ses perspectives de développement sur l’agenda des constructions étatiques. Son entreprise d’engins de travaux publics a largement profité du plan de relance de 2008. Le 9 septembre, Pékin a annoncé un deuxième plan de 127 milliards d’euros, qui mettra l’accent sur le réseau autoroutier. Les bulldozers, grues, pelleteuses et autres épandeurs de bitume « Sany » ont encore de très beaux jours devant eux.

Les délégués bling bling

Dai Lin, cet autre délégué milliardaire, affiche la même posture. Il est secrétaire général du comité du parti de Tianjin et PDG de Tiandy Digital Technology, une entreprise privée spécialisée dans la surveillance « audio et vidéo » des lieux publics. Dai Lin se vante d’avoir participé à la création de 15 standards industriels pour le marché chinois, lui permettant de semer la concurrence étrangère. Car l’État chinois dépense plus pour le maintien de la stabilité intérieure que pour son armée. Pendant le congrès, le vice-gouverneur du Tibet a annoncé la mise en place d’un maillage vidéo près des temples, « permettant à la police d’intervenir deux minutes après une immolation ».

Dans ces conditions, comment le PCC compte-t-il favoriser le secteur privé et la compétition, comme l’avait déjà promis Hu Jintao dès le XVIIe congrès ? En Chine, les entreprises privées conquérantes n’ont de privé que le nom. Leurs dirigeants sont pieds et poings liés à la nomenklatura communiste, dépendent des marchés d’État ou des investissements publics pour se développer. Pour racheter Volvo, le constructeur privé Geely a profité d’une grosse enveloppe du sombre fonds d’investissement « Daqing Actifs Publics ». Et doit maintenant délocaliser toute sa production…

On repart donc perplexe devant un tel barnum, quand Jin Yong, une journaliste du Quotidien du peuple, vient nous consoler. Elle nous invite à piller une grande table recouverte d’ouvrages. Sont mis à disposition : Une histoire concise du parti communiste chinoisQue savez-vous du parti communiste chinois ? mais aussiL’Opéra de Pékin en dix leçons et Histoire des céramiques chinoises.

« Faites comme moi, servez-vous et offrez-les à vos amis étrangers. C’est un cadeau de valeur. Il est écrit 99 yuans au dos ! » Jin Yong nous révèle le deuxième bon plan du congrès : la cantine des journalistes. Un buffet à volonté, dans un salon de style « renaissance », contre un billet de 10 yuans (1,25 euro). C’est le parti qui régale.

Lundi, 16h30. Le ministre de l’environnement Zhou Shengxian, 63 ans, est très attendu. En bon élève, cet ancien économiste démarre par une martingale. « Je voudrais dire quelque chose. J’ai étudié le rapport du camarade Hu Jintao intensément et cela m’a beaucoup inspiré. Le camarade Hu Jintao veut créer une Chine magnifique. Mon devoir est que tous les officiels du parti absorbent ce désir de magnificence quand ils œuvrent au développement de la Chine. » Le ton est donné.

Une journaliste hongkongaise demande si son ministère est sensible aux manifestations anti-pollution, aux incidents de masses qui se multiplient en Chine en dépit du mutisme des médias d’État.« Désormais, les Chinois ne veulent plus voir d’usines à leurs fenêtres. C’est un phénomène normal dans une société qui se développe. Et j’en tire un autre enseignement : les gouvernements locaux ne disposent pas des outils nécessaires pour mesurer et prévenir les conséquences sociales d’un nouveau chantier. »

Une logorrhée alambiquée qui ne saurait cacher une réalité : 75 % des rivières et des lacs en Chine sont pollués. Le reste subit l’assèchement. « Ce qui est sûr, c’est que l’on ne pourra plus s’inspirer du modèle occidental, en générant de la pollution avant de la traiter ou même continuer sur notre modèle actuel où l’on traite la pollution d’un côté tout en en créant ailleurs. » Depuis septembre, la Chine dispose de la plus grande capacité d’énergie éolienne au monde. Tout comme elle ouvre une nouvelle centrale au charbon chaque semaine, et siphonne les nappes phréatiques.

Que va faire Xi Jinping ?

Cette immersion dans le décorum communiste chinois ne serait pas complète sans un entretien, en comité restreint cette fois, avec Yan Wenjin, 26 ans, déléguée du peuple de la Chine d’en bas. Habillée en rouge et noir des montures de lunettes jusqu’aux souliers, elle se présentait lundi soir comme une modeste employée d’une usine d’électronique du Guangdong. Quand elle a appris sa nomination, la jeune femme a parcouru la province, au volant d’un fourgon aux couleurs du XVIIIe congrès. Sa mission ? Interroger 1 000 ouvriers sur leurs conditions de vie, de travail et leurs espoirs.

« Je peux vous dire que personne ne m’a parlé de grève ou de manifestations. Les vieux réclament une meilleure prise en charge des soins et les jeunes veulent plus de parcs pour se balader le dimanche, c’est tout. » Son rire désarçonne la journaliste du South China Morning Post. Il tente d’en savoir plus sur son rôle dans le mystérieux processus démocratique interne au parti, permettant la désignation des prochains dirigeants. « Les élections ? Je ne sais pas. Moi, je ne suis qu’une simple employée. Comment pourrais-je vous répondre ? » Un silence gêné suivi d’un rire forcé. Il est 20h30. Le secrétaire général du parti de son usine surgit parmi l’auditoire et annonce, à ses « amis journalistes », la fin de l’entretien.

Face à autant d’esbroufe, de spectacle communiste « aux caractéristiques chinoises », quelle va donc être la feuille de route du futur empereur Xi Jinping ? Parce que son père a rencontré le Dalai Lama en 1954, parce qu’il a grandi et œuvré dans la campagne, gravi chaque échelon avant de rejoindre Zhongnanhai, la résidence des hauts dirigeants du parti, parce qu’il a un doctorat de droit et non pas une formation d’ingénieur comme ses prédécesseurs, beaucoup lui prêtent les meilleures intentions…

Li Datong, ancien chef du supplément culturel du Quotidien de la jeunesse chinoise, limogé en 2006 pour avoir tenté de braver la censure, croit fermement en cette nouvelle relève du pouvoir. Il vit à Pékin, sous la surveillance de trois policiers.

« Le plus gros challenge de Xi Jinping est cette situation dans laquelle la justice et l’équité sociale ont beaucoup souffert ces trente dernières années. Même si en surface, elle brille toujours, la Chine est pourrie de l’intérieur. Il n’y a plus de valeur morale, plus d’intégrité, chez les officiels comme chez le peuple. Xi Jinping pourrait donc commencer à rebâtir la foi envers le parti. Et la tâche est rude : le peuple sait qu’il n’a plus aucune prise sur celui-ci. C’est la raison pour laquelle les Chinois se fichent du XVIIIecongrès. Demandez-leur ce qu’ils pensent de Xi Jinping ou Li Keqiang, et ils vous demanderont aussitôt qui sont ces énergumènes ! Désormais, la Chine ne peut plus se contenter d’un leader charismatique. Il faut que les droits des Chinois se reflètent sur l’élite dirigeante, que leurs revendications influencent les décisions. Si le leader est sensible à cela, le développement de la Chine sera positif. »

Xi Jinping sera-t-il l’homme de l’ouverture politique, de la démocratie ?

« La démocratie demande du temps et de l’adaptation, elle s’apprend. En Chine, je pense que nous allons dans cette direction. Cela viendra le jour où par exemple le gouvernement central ne désignera plus les chefs des provinces mais laissera ces dernières s’en charger. La démocratie est une tendance inévitable pour la Chine, un grand pays qui figure au conseil de sécurité de l’ONU. Pour l’instant, le pouvoir du parti communiste repose sur l’appareil policier et le mensonge. Alors il faudra du temps. Les Chinois sont patients mais les Occidentaux sont trop pressés. Laissons-nous encore trente ans. »

 

 

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