A la frontière nord-coréenne, la Chine décide de faire peur (Mediapart)

Chapo

Goulag à ciel ouvert aux ambitions de puissance nucléaire, la Corée du Nord est devenue un voisin encombrant pour les Chinois du Yanbian. Lesquels, assoiffés de croissance, succombent aux charmes de la Corée du Sud et bouclent la frontière avec les voisins du Nord. Reportage.

Texte

« La nuit, toutes les lumières sont éteintes, on ne voit que les étoiles ! » Aux visiteurs de passage, madame Piao sert de la soupe de choux, des raviolis de porc et de céleri, arrosés d’une bière américaine. Dans sa pièce baignée de soleil, deux tables sont dressées sur une estrade de lino jaune, chauffée par le dessous. Le téléviseur est branché sur une chaîne chinoise d’informations en continu. Au-dessus du comptoir, la patronne a disposé des bouteilles d’alcool de riz, des cartouches de cigarettes Hongtashan et une statue du général Yu Fei, combattant glorieux sous la dynastie des Song, devenu un symbole de loyauté pour tous les Chinois.

Comme chaque midi, par la fenêtre de son petit restaurant qui borde le fleuve-frontière Tumen, madame Piao observe Sambonggok, une ville de Corée du Nord où les horloges ont une heure d’avance. Guère besoin de jumelles pour assister à la patrouille de soldats nord-coréens, fusil d’assaut en bandoulière, au pied d’une montagne sans arbres, rasée de près. Aujourd’hui, ils ruminent contre deux employés de China Telecom. De l’autre côté des barbelés, ces techniciens fluets installent quatre antennes relais pour le réseau 3G.

Soldats nord-coréens à la frontière avec la Chine

Aucune voiture sur le bitume de Sambonggok. Les gens se déplacent à pied, le long de la voix ferrée, ou à bicyclette. Derrière des ateliers abandonnés, des gamins se bagarrent autour d’une luge rafistolée. Chaque allée de maisons mène vers un étroit tunnel, peut-être un abri antiaérien, creusé dans la roche. Puis une locomotive diesel d’une autre époque pénètre dans une gare ornée du portrait de Kim Il Sung, le fondateur de la Corée du Nord. Le train ramène deux wagons chargés de sacs, peut-être des céréales. Ou du ciment. Deux écriteaux rouges et blancs rendent hommage au nouveau chef suprême, installé à la mort de son père Kim Jong Il, le 17 décembre 2011 : « Longue vie au grand leader Kim Jong Eun ! », « Nous remercions le grand général Kim Jong Eun ! »

 

Une gare en Corée du Nord, à la frontière avec la Chine


« Vous voyez : de loin, ils ne sont pas plus tristes que chez nous »
, plaisante madame Piao. Il y a encore dix ans, une usine à papier – construite par les Japonais pendant l’occupation de la Mandchourie entre 1931 et 1945 – faisait vivre Kaishan, une petite ville chinoise, quelques kilomètres plus bas. En 1984, une société danoise a offert un système de traitement des rejets toxiques. Déversé dans la rivière, le chlore servant à blanchir la cellulose était devenu un objet de discorde avec les Nord-Coréens, qui leur livraient leurs billots de bois via un pont relié directement à l’usine. Quand les arbres ont disparu, l’usine a été plongée dans l’agonie. De 6 000 employés, ils ne sont plus que 400 à travailler dans cette unité de Chenming Group, le géant du papier en Chine.

Poste-frontière de Tumen
Dans la ville de Yanji

 

Les rues de Kaishan sont donc abandonnées, les trottoirs envahis de mauvaises herbes, le pont de béton tout craquelant. Les habitants ont rejoint Yanji, le chef-lieu de la préfecture autonome coréenne de Yanbian (subdivision de la province chinoise du Jilin), pour trouver du travail. Mais madame Piao est restée. Il y a cinq ans, à la sortie de Kaishan, cette ouvrière a racheté l’infirmerie pour une poignée de yuans et l’a aménagée en restaurant routier.

Grâce aux nouvelles voies goudronnées qui desservent les villages frontaliers de Xiahe, Guangzhaocun, Xiaquanping, les commerçants de Yanji se déplacent en camionnette pour s’approvisionner directement chez les paysans. « Ils viennent négocier ici, autour d’une bouteille. Maintenant, il n’y a plus d’intermédiaire. Le maïs rapporte entre 30 000 et 70 000 yuans (8450 euros –ndlr) par an et par famille », se réjouit ce vieux fermier avant d’enfiler une parka et de quitter sa cantine en titubant, assommé par l’alcool de riz.

Une ferme rénovée

 

Par ici, les maisons rurales ont toutes été rénovées grâce à un « programme de développement scientifique » financé par le Parti local. L’été dernier, des toits métalliques rouges et bleus ont remplacé le chaume. Éclairées la nuit aux lampadaires photovoltaïques, les allées de ciment bordant les jardinets servent, le jour, à faire sécher les grains de maïs à l’air ambiant. S’ils avaient souhaité narguer les Nord-Coréens d’en face, avec leurs maisons aux murs décatis et leurs propagandes zélées, les officiels locaux ne s’y seraient pas pris autrement ! Côté chinois, on a gardé ce message de pierres blanches sur la colline, visible depuis les cimes nord-coréennes : « Longue Vie au Président Mao ! »

Le paysage est mirifique, presque enchanteur, pour des Nord-Coréens frappés par une économie exsangue, soumise à un embargo international bloquant leurs exportations. Certes, lors de son discours télévisé du 1er janvier, Kim Jong Eun a atténué sa rhétorique guerrière à l’égard de la Corée du Sud et même évoqué une réunification. Puis il a promis « un virage radical afin de construire un géant économique ». Et le naturel est revenu au galop : « Le pays ne peut se développer qu’à la condition de bâtir sa puissance militaire dans tous les domaines. » Kim Jong Eun n’entend donc pas interrompre ses essais nucléaires.

Dans ces conditions, la Chine est-elle toujours son meilleur allié ? En avril 2012, Dai Bingguo, le plus haut diplomate chinois, recevait son homologue Kim Yong et promettait « d’œuvrer à promouvoir à un stade supérieur les relations sino-nord-coréennes d’amitié et de coopération ». Aujourd’hui, le ton change et la Chine valide les nouvelles sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU contre Pyongyang : « Il semble que la Corée du Nord n’apprécie pas les efforts de la Chine. Si la Corée du Nord se livre à de nouveaux essais nucléaires, la Chine n’hésitera pas à réduire son aide », peut-on lire dans un éditorial du Global Times, le journal officiel.

Une femme se vend entre 600 et 1 200 euros

Sur la frontière entre la Chine et la Corée du Nord

Après la mort de Kim Jong Il, les autorités chinoises ont craint un afflux de réfugiés et rendu plus difficile le franchissement de la frontière. « Ils ont refait tous les barbelés. Les poteaux de bois ont été remplacés par des pylônes de béton plantés à 1 mètre de profondeur », dit madame Piao, notre restauratrice. Des détecteurs de mouvements trônent au bord de la rivière gelée, des caméras de télésurveillance nocturne sont dissimulées dans la canopée. Contre une indemnité, des vieillards en chasuble jaune patrouillent au milieu des champs, une torche à la main, prêts à alerter la police en présence de transfuges affamés. Malgré la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, la Chine s’empresse de les rapatrier, leur offrant un place de choix dans les camps de travail ou le peloton d’exécution pour les récidivistes.

« Avant, les policiers nous terrorisaient en décrivant les Nord-Coréens comme des cannibales. Alors quand quelqu’un franchissait la rivière et arrivait chez nous, c’était la panique au village, les paysans s’enfermaient à double tour. Moi, j’allais me réfugier en ville », se souvient madame Piao. Et puis un jour, sans prévenir, l’un d’eux a déboulé dans son restaurant. Par son accent, sa maigreur, ses braies toute reprisées, il n’avait rien de ces Chinois d’ethnie coréenne formant 40 % de la population du Yanbian. Le jeune homme n’était pas agressif, il voulait simplement manger à sa faim, avant de pouvoir traverser la rivière à nouveau et rentrer chez lui.

La cuisinière n’a pas bronché. « Il a bu et mangé pendant deux heures. Sans interruption et sans dire un mot. Et puis il est mort, en silence…, là où vous êtes assis. Les flics ont emporté le corps dans un grand sac et ont dit qu’ils ne toléreraient plus une telle hospitalité. Je suis triste quand j’y repense. »

Dehors, de nouveaux panneaux en inox et en quatre langues exhortent quiconque à ne pas photographier, ne pas pêcher dans la rivière, ne pas saluer les Nord-Coréens sur l’autre rive. Les sanctions sont redoutables : « 5 000 yuans pour non-délation, 15 000 yuans (1 800 euros – ndlr) pour assistance », chuchote un client assis à la table voisine. « Parfois, notre police les dépose à un poste-frontière. Et les militaires d’en face les réceptionnent en leur transperçant l’épaule ou le nez avec un crochet, Ils les tirent comme des vaches. Tout le monde hurle, c’est épouvantable », assure-t-il, en se tirant les narines avant de se pincer la clavicule.

En remontant vers Tumen, ville frontalière que traversait le train blindé de Kim Jong Il pour se rendre en Chine, nous faisons connaissance avec Hong, chauffeur de taxi. Après une heure de route à longer le fleuve clôturé, il nous explique fièrement comment son oncle s’est converti au trafic d’êtres humains, en vendant neuf femmes nord-coréennes à des paysans chinois esseulés. Tarif : entre 5 000 et 10 000 yuans (1 200 euros) par tête. Des réfugiées qu’il cueillait sans difficulté.

« Je crois qu’elles ne demandaient pas mieux. Et puis, il en a gardé une qu’il n’arrivait pas à vendre parce qu’elle boitait depuis une chute par-dessus les barbelés. Quand ces deux-là venaient manger à la maison, elle ne parlait pas. Donc je ne connaissais rien de sa vie d’avant. Sauf le jour où elle a supplié mon oncle de la laisser retrouver sa sœur, cachée dans le Shanxi. Alors, il a pris sa camionnette et il l’a ramenée ici. Elle était très jolie. » Mais pas de ménage à trois : « Il a réussi à revendre la boiteuse… et il a gardé sa sœur. »

À Tumen, plusieurs centaines d’ouvrières nord-coréennes ont été embauchées l’an dernier par une usine de sous-vêtements, au terme d’un accord expérimental entre les deux pays. On apprend qu’elles vivent et travaillent dans des ateliers séparés, contre 75 euros par mois, heures supplémentaires comprises : un tiers du salaire local ouvrier.

30 yuans la passe : 3,7 euros

Les moins chanceuses deviennent des travailleuses du sexe et échouent dans des bordels de Tumen, Changchun ou Yanji. Comme au Pont de l’Arc-en-ciel, un karaoké poisseux aux néons roses, que nous fait découvrir Hong, notre chauffeur intrépide, également rabatteur à ses heures perdues. À chaque passe de 300 yuans (37 euros), il empoche 100 yuans… contre 30 yuans pour les filles, 15 si elles sont nord-coréennes. Comme l’établissement est modeste, c’est aux filles de gérer seules les clients ivres et violents. Mais que fait la police ? Hong sourit. « Le Pont de l’Arc-en-ciel est en concurrence frontale avec La Rivière dorée et Le Temple de jade… tenus par les flics. À Yanji, ils contrôlent la majorité des bordels ! »

Bordel clandestin à Yanji

Dans un autre bordel tout proche, camouflé en salon de massage, on n’emploie plus que des filles chinoises, souvent de jeunes paysannes, d’ethnie Han, qui rêvent de convoler en justes noces avec leurs clients. « L’an dernier, nous avions une Nord-Coréenne », se souvient Lili, la vingtaine, en chemisier vert et jupette tâchée. Elle est d’astreinte entre midi et 4 heures du matin, dans une cabine exiguë qui infuse le tabac et le déodorisant. « Elle parlait peu mais elle était très belle. Elle vivait enfermée ici. Et puis un jour, son propriétaire l’a reprise car la patronne du salon n’en voulait plus. Au départ, elle était maigre et ça plaisait aux clients. Mais elle mangeait tellement qu’on la croyait enceinte de neuf mois. »

Parfois, les Nord-Coréennes tentent l’exil vers Séoul via la Chine, pays de transit, puis la Mongolie ou l’Asie du Sud-Est, où elles sont prises en charge et envoyées vers la Corée du Sud. Dans leur épuisant périple, elles sont aidées par des associations protestantes sud-coréennes, elles-mêmes subventionnées par les États-Unis. Ces organisations gèrent, en amont, des refuges illégaux, dissimulés dans des immeubles anonymes tout près de la frontière sino-nord-coréenne. Les descentes policières chinoises sont leur hantise.

À Yanji, nous devions retourner voir un orphelinat, où sont accueillis les enfants mixtes de femmes renvoyées en Corée du Nord ou réfugiées à Séoul. Mais le matin du rendez-vous, l’email en anglais d’un pasteur sud-coréen annulait la rencontre : « Malheureusement, l’orphelinat a été fermé après le kidnapping de la journaliste américaine Laura Ling (libérée après une médiation de Bill Clinton en août 2009 – ndlr). Il est toujours périlleux de secourir les orphelins nord-coréens et les films de la journaliste constituaient des preuves de notre action aux mains des autorités nord-coréennes. Nous avons donc retiré notre équipe et fermé l’orphelinat. Heureusement, les enfants vont bien. Certains ont même rejoint la Corée du Sud. »

En juillet dernier, quatre pasteurs sud-coréens incarcérés en Chine pour « atteinte à la sûreté de l’État » furent échangés contre des prisonniers chinois. Si l’on ignore combien de Nord-Coréens vivent illégalement en Chine, ils sont 700 à avoir trouvé refuge en Corée du Sud en 2012, contre 1 400 en 2011.

Ce Chinois d'ethnie coréenne rejoindra Séoul après sa formation
Ce Chinois d’ethnie coréenne rejoindra Séoul après sa formation© Jordan Pouille

Depuis 1992, la Corée du Sud ouvre aussi ses portes aux Chinois dont les ancêtres sont originaires de la péninsule. Et le Yanbian en profite : sur ses 2,2 millions d’habitants, 800 000 sont d’ethnie coréenne, répartis sur les 522 kilomètres de frontière nord-coréenne. Toutes ces familles ont au moins un membre expatrié. La plupart sont embauchés comme ouvriers, sur la chaîne de production des usines LG, Samsung, Kia ou Hyundai. Et envoient leurs salaires directement en Chine.

Grâce à leurs économies, ces Joseonjok – terme employé pour désigner cette diaspora – participent à l’essor d’une nouvelle classe moyenne rêvant d’une berline, d’un appartement spacieux et de virées dominicales dans des centres commerciaux surchauffés.

À Yanji, les promoteurs immobiliers démolissent les anciens immeubles, des blocs sans âme rongés par le vent du Nord, et érigent des tours orange ou bleues de trente étages, aux toits de bardeaux leur offrant un parfum d’exotisme coréen. Les grues jaunes côtoient une voie ferrée suspendue qui, une fois terminée, accueillera le train rapide. À la fin de l’hiver, les maçons reprendront la construction de Baili (« 100 % profit »), une galerie marchande en centre-ville dont les palissades de chantier promettent, par de grossiers photomontages, une boulangerie sud-coréenne Paris Baguette, un Apple Store et une boutique de stylos Montblanc.

Reportage publié le 26 janvier sur Médiapart. A lire ici, sur abonnement.
Octobre 2013: reportage finaliste du prix Bayeux Calvados 2013. 

This entry was posted in mediapart, reportage and tagged , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>