Enquête sur l’industrie numérique chinoise (Usine Nouvelle)

C’est un dossier qui fait la Une de l’hebdomadaire. Il propose :

- A quoi ressemble l’écosystème numérique chinois?
- PPTV, Taobao, etc: quelles sont les pépites de la toile chinoise?
- Entretien avec le fondateur du site leaders de voyages ‘Qunar’
- Etude des opportunités françaises en Chine.

Article principal:
A quoi ressemble le marché florissant de l’internet chinois ? Qui sont ses figures de proue? Où trouvent-elles leurs idées et leurs financements ? Plongée dans un monde numérique impitoyable…

Il y a un an, devant un parterre d’étudiants chinois de Stanford bien décidés à devenir les prochains Steve Jobs chinois, Hongyi Zhou, le co-fondateur de Qihoo 360, champion national du logiciel antivirus, tenait un langage peu orthodoxe: « surtout, n’essayez jamais d’être cool (sic) en Chine ».

Par ces quelques mots, cet entrepreneur milliardaire résumait tout l’écosystème de l’internet chinois, aux antipodes du modèle américain, où les Facebook, Flickr, Tumblr, Pinterest, Spotify et autres Instagram font l’unanimité chez les internautes, du fin fond du Texas à Wall Street.

Mais ici bas, ces sites américains branchés – quand ils ne sont pas censurés – ou leurs équivalents en mandarin ne fascinent qu’une génération de cols blancs … et d’enfants gâtés d’officiels corrompus, attendant l’arrivée du prochain Iphone comme le messie.

Le véritable marché de l’industrie numérique est tout autre. Il inclut ces 160 millions de travailleurs migrants, les 470 millions de ruraux, les 400 millions de citadins des villes petites et moyennes n’ayant jamais franchi la porte d’un Apple Store. Ils ne cherchent ni à se faire mousser, ni à collectionner les « followers » mais simplement se divertir.

Parce qu’ils n’ont pas d’ordinateur mais moins de 1000 yuans pour s’offrir un smartphone chinois, la majorité des utilisateurs d’internet le sont par le téléphone. Et un nouvel internaute sur deux habite à la campagne.

Ces derniers doivent beaucoup aux opérateurs téléphoniques d’Etat, China Telecom, China Mobile et China Unicom, ayant dépensé sans compter pour couvrir l’ensemble du territoire national en moins de trois ans. Au printemps 2012, la Chine dépassait le milliard d’utilisateurs de téléphone portable dont la moitié était connectée au réseau internet 3G.

Le pain et les jeux

Sauf si leur travail l’exige, ces utilisateurs n’ont généralement pas d’email, juste un identifiant « Tencent QQ », l’équivalent d’MSN lancé en 1999, pour tchatcher avec les amis ou faire du e-shopping. QQ se vante d’avoir 752 millions d’utilisateurs actifs… et dépensiers. « Contrairement aux geeks qui savent où tout télécharger gratuitement, ces  utilisateurs acceptent volontiers de perdre quelques yuans pour s’amuser » explique Simon Chen, contributeur chez mindmeters.com. En Chine, la population des joueurs en ligne double tous les deux mois.

Fort du même constat, « l’anti-cool » Hongyi Zhou a vite choisi d’offrir son antivirus Qihoo aux internautes – coupant l’herbe sous le pied de tous les contrefacteurs patentés. Sa générosité s’arrête ici. Une fois installé l’anti-virus sur un téléphone ou un ordinateur, chaque session internet déclenche une page de garde toute simple, mais bardée de liens vers des jeux sponsorisés ou des clips des chanteurs populaires, souvent victorieux de la Star Academy chinoise. «C’est une page très pédagogue, où l’on guide l’utilisateur pour trouver facilement ce qui l’intéresse : les jeux et les sonneries » dit Zhou. Et chaque clic apporte de l’argent à Qihoo 360. Une machine à cash !

En créant « The Nine», une société de jeux vidéo en réseau qui distribua les versions chinoises de World of Warcraft et Fifa online, Zhu Jun, 46 ans, est devenu milliardaire. Il a depuis racheté le club de football Shanghai Shenhua et s’est offert à grand frais, les talents de Didier Drogba et Nicolas Anelka. Inutile de préciser que les joueurs servent autant à promouvoir ses jeux en réseau qu’à pousser le ballon.

Subventions étatiques et dumping fiscal

Comme le nucléaire civil, l’automobile ou le panneau solaire, le gouvernement chinois a mis les bouchées doubles pour soutenir l’industrie numérique. D’abord avec la généralisation du réseau 3G, la porte d’entrée vers la société de consommation et de divertissements numériques. Un investissement de 1000 milliards de yuans fut réalisé entre 2009 et 2012, d’après Liu Liqing, responsable de l’Association Chinois des Entreprises de Communications. Et depuis le 21 septembre, même le sommet de l’Everest, versant tibétain, dispose de son réseau 3G.

Dans le district de Haidian, à l’Ouest de Pékin, c’est tout un « hub » que l’Etat chinois a mis sur pied. Zhongguancun, ou « Hutong Valley » pour les intimes, est la première technopole de Chine, à deux pas des meilleures universités scientifiques du pays et officiellement destinée, par le Conseil d’Etat, a devenir l’un des piliers mondiaux de l’innovation numérique d’ici 2020. Les Baidu, Youku, Dangdang ou Lenovo y ont implanté leurs sièges. Publiques ou privées, ces boites chinoises profitent d’allègements fiscaux, de subventions à la recherche et même de crèches et d’appartements gratuits pour leurs cadres méritants. Mais les étrangers ne sont pas en reste : en cas d’embauche à Zhongguancun, ils peuvent prétendre à un permis de résidence chinoise permanent, le Saint-Graal de tout expatrié ! D’après le China Daily du 9 mai 2011, d’autres villes chinoises chercheraient à « copier » le modèle de Zhongguancun. «Mais tant que les universitaires de renom, les scientifiques et les étudiants chinois d’élite resteront ici, notre succès ne pourra jamais être égalé” conclue Xia Yingqi, un responsable modeste de ce parc scientifique.

Pourtant, les plus doués des jeunes ingénieurs chinois ne se pressent pas au portillon de l’industrie numérique nationale. Les « tortues de mer », ces jeunes cracks partis se former à l’étranger, rechignent à répondre aux attentes du marché chinois, tant leur modèles s’appellent Mark Zuckerberg ou Evan Williams.

Et pour 55% des ingénieurs sortant des universités chinoises comme Beida ou Tsinghua, la panacée est encore d’entrer au gouvernement – police scientifique, armée, académie des sciences sociales et consorts – synonyme de grande vie et de privilèges illimités : le « bol d’or » dit-on.

Le mythe des « Business Angels » chinois

Le chiffre est sans appel. Même si la Chine est devenue la « première puissance de l’énergie éolienne », 80% de son électricité provient du charbon. Et la Mongolie Intérieure, principale province charbonnière, est devenu un vivier à nouveaux riches. Perplexes par les aléas de la spéculation immobilière, c’est ailleurs qu’ils cherchent aujourd’hui à investir leurs milliards : l’art contemporain, les casinos de Macao … et les startups de l’internet chinois.

En revanche, le goût du risque ne les passionne guère tant ils préfèrent financer des recettes déjà éprouvées. C’est l’une des raisons pour lesquelles les réseaux sociaux chinois sont avant tout des copies améliorées de ce qui carbure  en Corée, au Japon ou aux Etats-Unis. De Pinterest à Facebook, chaque site étranger possède au moins cinq copies chinoises. « Les entrepreneurs copient parce qu’ils ont la trouille de se planter. Ce n’est pas par manque d’éthique ou de créativité » ajoutait Hongyi Zhou, le patron « anti-cool ».

La trouille aussi d’être écrasé comme une crêpe par les géants du net chinois. « En Chine, aucune régulation n’interdit le monopole. Et donc rien n’empêche les grosses boites comme le moteur de recherce Baidu d’écraser le marché en volant les idées et produits des petits nouveaux sans scrupule » poursuivait Hongyi Zhou. Depuis l’arrivée de Tencent, Alibaba, Sina et Baidu à la fin des années 90, aucune autre entreprise du net chinois, à part la sienne, n’a jamais atteint leur envergure.

Bref, la Chine figure là encore aux antipodes du modèle américain, où les start-ups prometteuses salivent à l’idée se faire racheter par les grosses boites. Mais la tendance pourrait s’inverser. En juillet 2011, Baidu s’offrait le site leader des voyages discount pour 237 millions d’euros (lire notre interview par ailleurs)

Jack Ma, un milliardaire qui réinvestit

En 1999, cet ex-prof d’anglais de l’université de Hangzhou a créé le fameux Alibaba : un site rapprochant fournisseurs et clients du monde entier. Puis il a lancé Taobao en 2003, l’Ebay chinois. Aujourd’hui bien consciente du raz de marée de l’internet mobile, la 55e fortune de Chine vient d’injecter 200 millions de dollars pour peaufiner son bijou, le système d’exploitation « Aliyun OS ». Objectif avoué : détrôner l’ « Android » de Google.

Que l’on se rassure, ces féroces industriels ont aussi du savoir vivre. Ding Lei, le fondateur de NetEase et 19e fortune de Chine, a annoncé son désir d’acquérir bientôt un prestigieux château bordelais et son domaine.

Pdf sur simple demande à jordanpouille @ gmail.com

A lire aussi:
- Dans les entrailles de Baidu, à Zhongguancun (Métro)

Une autre enquête pour l’Usine Nouvelle:
- Leshan, temple chinois du solaire

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