Reportage Médiapart

Rien à faire : ce matin, le GPS est comme déboussolé, perdu dans ses calculs latitudinaux. Après 28 kilomètres à longer des tours vides et des bretelles sans nom, la route express à quatre voies s’arrête brutalement, en impasse. Les conducteurs ébaubis ne savent plus rejoindre la campagne en voiture.

Tianfu New City est une ville naissante bien déroutante, dont la construction démarre de la banlieue sud de Chengdu, la capitale du Sichuan, pour s’étendre jusqu’à l’horizon. Ce projet fou a été lancé fin 2011 par la municipalité, avec l’appui du gouvernement central. 1 578 km2 de terrains ont été réquisitionnés (soit à peu près 15 fois la taille de Paris), dont 650 km2 à bâtir sur les ruines de deux villes moyennes et trente-sept villages.

Grâce aux subventions publiques déversées après le tremblement de terre du 12 mai 2008, le périphérique suspendu et les routes express sont presque achevés. Gonflée par Tianfu, Chengdu n’ambitionne rien de moins que de devenir la nouvelle grande mégalopole chinoise, devançant Shenzhen ou Shanghai et toutes les villes côtières ayant déjà connu leur âge d’or.

Chengdu forgerait ainsi « un bassin de croissance » avec Chongqing, une mégalopole à 300 km au sud-est et traversée par le fleuve Yang-Tsé. Celle-ci a accédé au statut de « municipalité autonome » après l’absorption de 3,5 millions de déplacés du chantier du barrage des Trois Gorges à partir de 1993.

La naissance du mastodonte « New Century Global Center » est un avant-goût concret de cette ville nouvelle. Offrant 1,76 million de mètres carrés, pour 500 mètres de long, 400 mètres de large et 100 mètres de haut, ce bunker à la carapace en miroir accueillera appartements, hôtels, centres commerciaux et parc aquatique : « Le plus grand bâtiment du monde », rappellent modestement les dernières palissades.

Depuis le 23e étage, l’immensité désarçonne. Quatre tours grises dessinent une cour carrée, traversée par un tunnel translucide semblable à un terminal d’avion. Cet appendice abritera une plage artificielle de 5 000 m2 avec écran plat de 150 mètres de long pour admirer à heures fixes les levers et couchers du soleil. En phase de test, les pales géantes des climatiseurs produisent un ronronnement saccadé.

À moins d’un miracle, le chantier ne sera pas terminé pour la visite du président Xi Jinping, annoncée pour le 6 juin. « La semaine dernière, un laveur de carreaux est tombé de quinze mètres. Aucun hôpital ne l’a accepté parce qu’il n’avait pas les bons papiers. Il est mort et les ouvriers ont menacé d’arrêter le chantier. Cela arrive souvent ici », explique l’un des 240 surveillants stagiaires, envoyés ici bon gré mal gré.

Liu YiLiu Yi© JP

Malgré son 1,55 m, Liu Yi est affectée à la traque des chapardeurs de métaux. La vigile est originaire du Yunnan, payée 1 600 yuans (200 euros) par mois pour 40 heures de travail par semaine. Et doit en reverser la moitié à son lycée professionnel, « mais le dortoir est payé par l’employeur ». Au rez-de-chaussée, Zhang Jie, ouvrier sichuanais, supervise l’installation de 200 palmiers factices qui entoureront la plage artificielle. Une mission d’un mois, à 6 000 yuans (750 euros) : il est comblé.

Le New Century Global Center est à un jet de galet de « L’arche de la Défense » (« La De Fang Si » en chinois), certes un peu plus petit et plus sombre que l’édifice des Hauts-de-Seine. Arrivé en éclaireur, l’Eupic, un organisme européen de coopération entre entreprises high-tech, prête des bureaux à Eurocopter et la nouvelle Chambre de commerce et d’industrie française (CCIFC) de Chengdu. « Nous avons choisi ce bureau pour sa proximité avec les nouveaux bureaux des autorités chinoises, qui ont emménagé pratiquement en face », explique Nathalie Aniel, responsable à Chengdu de la CCIF.

© JP

À côté, « Le Nouvel Espoir de L’Orient », empereur des engrais phosphatés en Chine, peaufine son gratte-ciel à la façade alvéolée. Ensemble, ils sont les pionniers de cette « zone fonctionnelle high-tech » de Tianfu, elle-même adossée à la « zone fonctionnelle de recherche et développement » encore vierge, et à la « zone fonctionnelle des industries à forte valeur ajoutée » où l’on attend le lancement imminent de la nouvelle ligne de production Volvo. Suivront Bosch et ses châssis, Kobelco et ses grues, Volkswagen, puis un fabricant chinois de batteries pour voitures électriques.

Loger les cols blancs

Plus à l’est, le lac Sancha et la montagne Longquan sont désormais frappés du sceau de « zone fonctionnelle touristique internationale ». Quant aux champs vallonnés du comté voisin de Shuangliu, où un demi-million de paysans labourent encore à la charrue au milieu d’épouvantails en haillons bleus, ils entrent dans le giron de la « zone fonctionnelle de technologie agricole »promettant de la rizière bio et de la culture maraîchère hors-sol.

Par une déclinaison inédite de l’espace en six zones, cette ville du futur entend concentrer toutes les facettes de l’économie. « Les nouvelles politiques d’aménagement du territoire en Chine mettent en avant le rôle structurant des métropoles et au-delà des régions urbaines ; l’idée étant de structurer l’économie autour de grands pôles économiques. On parle ainsi du Grand Wuhan, du Grand Xi’an, du Grand Chengdu comme on parle du Grand Paris », analyse Jean François Doulet, maître de conférences à l’Institut d’urbanisme de Paris (Université Paris Est-Créteil).

South LakeSouth Lake© JP

 

« Quand les entreprises viendront investir ici, dans les zones high-tech, R&D et industrielle, les résidences trouveront leurs habitants », assure, confiant, l’un des agents immobiliers de South Lake International Community. Ses trente tours brunes sont serrées comme des biscottes mais proposent un parc stupéfiant avec maisons amstellodamoises ou victoriennes, canaux brugeois et gondoles vénitiennes. Une fausse église mêlant stroboscopes, boules à facettes et mobilier liturgique célèbre déjà les mariages à la chaîne. « C’est un modèle scénique décoratif que nous expérimentons ici et qui devrait se développer à travers les villes plus petites, de 2e et 3e rang. »

South Lake sera bientôt concurrencé par « CiticCité » du promoteur immobilier d’État « Citic Real Estate ». Le complexe résidentiel de 717 mu (48 hectares) se positionne sur le créneau de « la vie à la française », en promettant des répliques de monuments parisiens et de ruelles provençales. Des étudiants distribuent les prospectus et proposent un achat sur plan. Par ici, chaque mu (667 m2) de terre agricole a été saisi aux paysans contre 70 000 yuans (8 770 euros) et revendu 900 000 yuans (112 750 euros) par les officiels locaux au puissant promoteur étatique. Les paysans ont été relogés ailleurs, dans des immeubles frugaux construits à la hâte, en rase campagne. Ils travaillent déjà comme main-d’œuvre besogneuse, balayeurs de bitume ou dérouleurs de gazon le long des chantiers routiers.

Si tout fonctionne comme prévu, en 2030, la population de Tianfu New City aura atteint 6 millions d’habitants, portant la municipalité de Chengdu à 20 millions au total. Sûr de son coup, le secrétaire du Parti local, Huang Xinchu, a le sens de la formule :« Parce que nous sommes pionniers, nous ferons tous les efforts possibles pour faire de Tianfu une ville millénaire. »

South LakeSouth Lake

 

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