Médiapart

En Chine, la filière chimérique de l’agriculture bio

Chapo
Jadis exclusivement réservée à l’export, l’agriculture bio chinoise cherche à séduire les consommateurs chinois. Reportage dans une coopérative sichuanaise en roue libre. (Publié le 23 juin 2013).

Texte
Si les fraises du comté de Shuangliu sont si rouges et si sucrées, les paysans vous diront à l’unisson que c’est à cause du microclimat subtropical. Traversé par sept rivières, serré contre des collines boisées, le village de Hejiang offre chaleur et humidité jusqu’aux confins de l’hiver. Et les fraises y poussent de septembre à juin.

À Pékin, 1 550 kilomètres plus loin, les gens les achètent dans des écrins, présentées comme des calissons de Provence. La clientèle s’en empare sur les étals des supermarchés huppés, dans les halls des palaces, des cliniques privées ou de l’aéroport international.

Yan Shide, 47 ans, est le directeur de la principale coopérative de Shuangliu. Il tient office à l’entrée de l’unique avenue de Hejiang. On y pénètre après avoir franchi un rond-point camouflé en fraise géante. Le siège de la Shida Winter Strawberry Professional Production Cooperative est un garage dont le rideau de fer est cerné de colonnes de stuc. Après des mésaventures dans l’industrie textile et une mission agricole désenchantée au Ghana, il s’est intronisé roi de la fraise d’hiver, la « Fengxiang » ou gariguette chinoise, bichonnée par un millier de petits paysans. Le pantalon retroussé au-dessus du genou, les pieds sur la table basse entre des tuiles de mahjong et un cendrier plein à ras bord, notre homme robuste à la peau tannée passe en revue ses trophées accrochés aux murs : des certificats d’inspection dûment tamponnés et des photos jaunies d’officiels du Parti en visite.

Son empire bio rayonne sur 325 mu (21,6 hectares), dont la récolte quasi-continue est expédiée par avion jusqu’à la capitale. « Mais les meilleures fraises, je les envoie fraîches vers l’Allemagne, la Russie, le Japon et même la France. » À l’appui, cet article du quotidien local Chengdu Daily soulignant un accord commercial avec les supermarchés français Carrefour, signé pendant le Salon de l’Agriculture. Yan Shide s’envole pour la France chaque année où il se fait inviter aux frais de châteaux bordelais et de maisons champenoises, parmi une délégation d’officiels sichuanais.

« Nous les Chinois, on envoie nos meilleurs fruits à l’étranger, les moins bons sont réservés aux officiels et aux militaires. Les médiocres sont pour le peuple… À Taiwan, c’est le contraire ! » pérore-t-il. Yan Shide se saisit d’une fraise, la place au creux de la main droite qu’il recouvre énergiquement de l’autre main. On entend un “pok” ! Les poils d’akènes tombent. Le fruit est prêt à déguster.

Notre guide est entré en religion bio en 2003, après une escapade pékinoise. « C’était l’hiver. Je me suis installé sur un marché près de Wangfujing et j’ai vendu des fraises à 30 yuans (3.70€) le demi-kilo. La CCTV a diffusé un reportage sur moi, ces fraises chinoises propres et rares et tout s’est enchaîné». A l’entendre, Yan Shide a creusé le sillon de la prospérité et suscité l’espoir de villages entiers, renonçant au colza ou aux rizières en terrasse pour la fraise bienfaitrice.

Il s’est associé à deux femmes dégourdies et connectées : une officielle pékinoise, responsable d’un bureau de district de la Fédération nationale des femmes de Chine et madame Zhou, une locale, qui a fait fortune en vendant des meubles modernes à Lhassa. « J’aimais beaucoup mon affaire car les Tibétains sont très honnêtes », dit-elle au volant de sa Honda immaculée, sur la route des fraiseraies.

Yan Shide est fier du travail déjà accompli : « Regardez autour de vous. Il y a dix ans, cet endroit était très pauvre. Les maisons étaient en pisé. Les gens de la ville n’osaient même pas s’aventurer ici le weekend. Aujourd’hui, les fraises bio rapportent jusqu’à 90 000 yuans (11 000 euros – ndlr) par mu (667 m2 – ndlr) et par an ! »

Avant d’arpenter les terres, il aura fallu montrer patte blanche auprès du bureau local du Parti communiste où furent remis à un cadre anonyme le passeport et la carte de presse : « La coopérative travaille étroitement avec le gouvernement », explique Yan Shide.

« Le médicament miracle ! »

Une première halte est proposée dans deux serres modèles de 15 mu (1 ha) chacune, construites il y a cinq ans à peine. L’une est hors-sol : les fraises grandissent dans des bacs de polystyrène superposés. Dans l’autre serre, les fraisiers sont enterrés. Grâce à des machines, la température est constante. « Rien n’a été cultivé sur ce sol les trois années précédentes. C’est le bio qui veut ça. »Des sacs d’engrais organiques, à base d’algues, sont stockés à proximité. « Deux sacs par an et par mu suffisent amplement. »Ici, les ouvriers agricoles touchent 2 000 yuans (246 euros) par mois.

Comme les rivières Qinshui, Yangliu, Jinma et Fuhe mitoyennes ont toujours servi de tout-à-l’égout aux habitants, l’eau d’irrigation est puisée dans une nappe phréatique, à 150 mètres de profondeur. La coopérative reçoit des subventions publiques de 20 000 yuans par mu et par an. Et chaque mu, dit Yan Shide, offre une récolte annuelle de 500 kilos de fraises biologiques, soit moitié moins que pour des fraises conventionnelles. « Au final, puisque la productivité est plus faible, le revenu est le même que dans une fraiseraie ordinaire. Mais nous avons la satisfaction de produire des fraises excellentes pour la santé, gorgées de vitamine C. » Le« médicament miracle ! » disait aussi ce panneau aperçu en bordure de route, à côté d’une bannière de propagande célébrant le « Rêve Chinois » du président Xi Jinping.

Dommage que Yan Shide n’ait pu nous présenter un certificat d’agriculture biologique valide, non périmé. Ni même le moindre reçu estampillé Carrefour. « C’est le secrétaire du Parti qui consigne tout…, et il est en rendez-vous. »

Dans une industrie dominée par des petites exploitations, où les paysans ont gardé la main lourde sur les engrais chimiques, l’agriculture bio doit sa percée à la mondialisation et au bas coût de la main d’œuvre chinoise. Depuis presque vingt ans, des produits bruts, à légère transformation, comme des oignons emballés à la pièce, des cerneaux de noix en sachets, du miel, du sésame, des tomates séchées, des fraises ou framboises congelées, des légumes secs (lentilles, haricots secs) sont expédiés vers l’Europe, le Japon, la Corée ou les États-Unis. À chaque fois, les cartons arborent les certifications biologiques des pays acheteurs : AB en Europe, JAS au Japon, USDA Organic aux États-Unis.

Lait à la mélamine, riz au cadmium, huile frelatée, choux au formol… Parallèlement, une pluie de scandales alimentaires a nourri l’appel du bio chez les consommateurs chinois. Un sondage récent mené par l’Université de Canton a montré que 70 % des Cantonnais étaient prêts à payer le double pour une nourriture saine. Dans les supermarchés des grandes villes, un fruit ou légume bio se vend cinq à quinze fois plus cher que son équivalent « conventionnel ». En 2010, 3,8 millions d’hectares étaient officiellement dédiés à l’agriculture bio pour 120 millions de terres arables disponibles, soit à peine 3,2 % de la superficie (contre 3,5 % en France, début 2012).

Très onéreux, le bio s’offre en cadeau, dans des boîtes décoratives. Des grands parents apportent un carton de briquettes de lait à leur petit-enfant, un amoureux tend un Jin (demi-kilo) de mangues séchées à sa belle. C’est le Centre de certification d’alimentation organique (sous l’autorité du Bureau national des certifications) et non le Ministère de l’agriculture chinois, qui accompagne et certifie les agriculteurs bio chinois. Comme en France, la visite d’inspection est annuelle, mais sur rendez-vous.

Pour faire face aux demandes, le Centre sous-traite sa mission auprès de trente organisations supplémentaires (associations, entreprises privées, inspecteurs indépendants et même l’OFDC, une annexe du ministère de l’environnement). Inégales devant la fréquence et la rigueur des audits, elles sont assermentées pour délivrer des labels bio à toute exploitation agricole répondant aux critères.

Récemment, le Centre de certification a introduit un numéro de traçabilité. Sur chaque emballage, un autocollant à gratter laisse apparaître une combinaison de 17 chiffres permettant, via internet, de remonter jusqu’au producteur. « Quand les consommateurs achètent un produit avec ce numéro, ils peuvent être certains qu’il s’agit du bon producteur », dit Yan Shide. Mais sont-ils sûrs que ce producteur fournit vraiment du bio ?

Les fraiseraies Potemkine

« Il est encore dans les mœurs qu’un inspecteur reçoive un joli cadeau d’une coopérative après obtention du certificat. On ne peut rien faire si le test ultime de la certification est corrompu ! Tant qu’il n’y a pas de contrôle de ces gens là, que  manque la supervision populaire, le doute reste permis », estime Zhou Zejiang, conseiller auprès du Ministère de la protection de l’environnement.

Lui soutient deux labels délivrés exclusivement par son ministère : « Nourriture Verte » et « Nourriture sans nocivité publique », ouverts à un usage raisonnable des engrais chimiques. Et c’est le ministère qui assure les contrôles. « La nourriture bio ne devrait exister qu’en supplément, seulement une fois que la sécurité des aliments ordinaires est assurée. Le bio ne saurait être la solution aux aliments nocifs ! » ajoute Zhou Zhejiang.

La visite guidée touche à sa fin et Yan Shide nous raccompagne aimablement jusqu’à la ville. Le lendemain, nous retournons sur place, sans prévenir. Et il suffit d’emprunter le premier sentier pour comprendre que la coopérative ne se limite pas à des ouvriers agricoles disciplinés et des installations sophistiquées.
« Celles-là, je les vends 40 yuans/Jin (demi-kilo – ndlr) aux gens de Pékin. Je vous en propose 30. Profitez-en ! » harrangue une fermière à des touristes en vtt, ravis d’être remontés à la source.« Le professeur Yan Shide ne va pas être content, mais il faut bien gagner sa vie », dit-elle sans se formaliser. « C’est du bio, c’est vert, c’est bon », chante le voisin du lopin d’à côté, à l’ombre d’un panneau signalant un improbable partenariat avec un laboratoire allemand. « Je l’ai mis pour épater les gens de la ville. Ça marche plutôt bien. »

Ici, les serres protectrices sont introuvables, l’eau d’irrigation n’est plus puisée dans les abysses mais surgit des rivières canalisées grâce aux aides reçues après le terrible séisme du 12 mai 2008 (80 000 morts). Plus loin, les routes goudronnées se transforment en pistes boueuses qui s’arrêtent au pied de terrasses où poussent les cacahuètes et les fraises en pagaille. Des sachets de pesticides usagés traînent sur les murets de pierres maçonnées.

Au sommet, une jeune femme guette en sentinelle, un bambin sur les genoux. Les murs de sa maison sont en pisé. Dans la cour, abandonnés au milieu de poules déplumées, trois sacs de phosphates solubles éventrés. Elle aussi affirme produire du bio, même si l’argent lui manque pour s’en donner les moyens. « Les gens aiment beaucoup quand on leur dit que c’est du bio. »

Plus bas, sur l’autre versant de la colline, madame Zhang alterne la culture du riz et des fraises. Pas de répit pour ses terres liliputiennes dont dépend la survie du foyer. Les genoux à terre, elle se presse pour remplir ses paniers d’osier avant l’arrivée de la camionnette. Celle de la coopérative, qui achète « entre 5 et 8 yuans le demi-kilo », une somme bien dérisoire. « Ces salauds ne prennent pas les petites fraises. Comme je n’ose pas les manger, je préfère les donner à mes poules. » Elle gagne 20 000 yuans (2 430 €) par an pour environ 2 000 yuans d’investissement par mu. « Ici, ce n’est pas du bio. Mais à côté, oui. Enfin, c’est vert… Pour nous, c’est pareil », s’embrouille la fermière. Sa mère la rejoint, tirant un vieux cabrouet lesté d’engrais azotés. « On en utilise depuis les années 80, grâce aux aides de l’Espoir de l’Orient (le nom du fabricant – ndlr). »

La nuit tombe et la confusion est totale. En regagnant la route principale, nous croisons les ouvriers des serres modèles. Eux attendent qu’un bus les dépose jusqu’à un chantier, à 22 kilomètres, pour un job nocturne qui doublera leur paie. Yan Shide est loin et les langues se délient. « Ici, 90 % des fraises sont chimiques. Les terres sont si petites que les paysans se sont toujours intéressés à la productivité, pas à la qualité. Cela ne doit pas être facile de trouver du bio en magasin », reconnaît un travailleur qui a son « truc » pour distinguer le bon grain de l’ivraie : « Mes fraises sont saines et bonnes pour la santé parce qu’elle ont la chair rouge. Celles qui ont grandi trop vite sont toutes blanches à l’intérieur. »

À Shuangliu, les paysans comme les ouvriers ont déjà la tête ailleurs. Un complexe urbain et industriel sort de terre et s’approche inexorablement. Pour espérer poursuivre son activité fraisière, la coopérative loue des champs à 100 kilomètres « dans un coin encore plus pauvre. Une aubaine pour les gens de là-bas », reconnaît l’ouvrier agricole. Lui, comme les fermiers de Shuangliu, sait qu’il deviendra bientôt citadin, happé par l’urbanisation.

 

 

Boîte Noire. Sollicité, le siège parisien de Carrefour a affirmé ne pas connaître Yan Shide. « Carrefour France ne source pas de fraises fraîches (BIO ou conventionnelles) ni auprès de ce fournisseur, ni en Chine », a répondu le service de presse par oral, puis par écrit. Contacté par téléphone par la suite, Yan Shide a perdu son accent sichuanais et raccroché sèchement.

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