Reportage Médiapart

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C’est à Jinan, sur les terres des 108 bandits du roman classique Au Bord de l’Eau, attribué à Shi Nai’an, que le parti a choisi de poursuivre Bo Xilai. À 64 ans, l’ancien secrétaire ambitieux du parti de Chongqing y est jugé depuis 8 heures 30 ce jeudi matin pour des crimes de corruption, pots-de-vin et abus de pouvoir.

La presse étrangère accréditée est cantonnée à l’extérieur du palais de justice. En 1980, durant le procès de la Bande des Quatre, ces dirigeants maoïstes accusés d’avoir été les instigateurs de la Révolution culturelle, des caméras offraient une couverture télévisée. Aujourd’hui, les journalistes comme les quidams, doivent se contenter de messages diffusés avec parcimonie sur le compte Weibo (l’équivalent chinois de Twitter) officiel du tribunal populaire de Jinan. Comme cette photo de Bo au prétoire, en bras de chemise et rasé de près, la première depuis dix-sept mois. Détail de la mise en scène : du haut de son mètre quatre-vingt-six, Bo Xilai est escorté par deux policiers, bien plus hauts que lui.

Lribunal populaire de Jinan où se tient le procès de Bo XilaiLribunal populaire de Jinan où se tient le procès de Bo Xilai© Jordan Pouille / MP

Les accusations de corruption ne portent pas sur des méfaits en tant que ministre du commerce, ni même comme chef du parti de Chongqing, son dernier fief où il jouissait d’une forte popularité grâce à sa campagne musclée contre la pègre locale, le rôle renforcé de l’État par la construction de logements sociaux à foison ou la remise au goût du jour des chants révolutionnaires. Le juge Wang Xuguang se penche plutôt sur des pots-de-vin reçus quand Bo Xilai était le maire de Dalian et son épouse prospère avocate d’affaires.

Le prince rouge est combatif et réfute véhémentement. Il nie les 21 millions de yuans offerts par le milliardaire Xu Ming, appelé comme témoin après un an et demi de détention. Et n’est pas au courant du voyage en Afrique, de cette carte de crédit, de la scolarité britannique huppée payée à son fils ou de la villa niçoise offerte à sa femme par monsieur Xu. À propos d’épaisses enveloppes reçues par l’homme d’affaires Tang Xiaoling : « Devant les enquêteurs du comité de discipline du parti, j’avais admis avoir reçu cet argent contre ma volonté. J’étais faible. » Cette confession durant l’audience, diffusée par le tribunal, semble montrer la partialité de l’enquête. Mais cela peut aussi servir à illustrer « l’objectivité » de la justice auprès de l’opinion publique.

La conférence de presse du tribunalLa conférence de presse du tribunal© Jordan Pouille / MP

L’accusation d’abus de pouvoir est évoquée par le porte-parole du tribunal, lors d’une conférence de presse, à midi, de huit minutes chrono. Et Bo sera entendu demain à ce sujet. « Bo Xilai a utilisé son pouvoir pour freiner l’enquête sur le meurtre d’un citoyen britannique par son épouse Bo Gu Kailai, puis pour propager la fausse information que le chef de la police Wang Lijun était en vacances », alors que ce dernier cherchait à fuir la colère de Bo Xilai en allant se réfugier dans le consulat américain de Chengdu, en février 2012.

Mais rien n’indique que les tortures et emprisonnements arbitraires infligés par Bo à ses ennemis de Chongqing ne soient évoqués durant ce procès. Là-bas, Bo avait fait jeter en prison quelques entrepreneurs prospères et respectés. L’exemple le plus notoire reste celui de Li Qiang, membre de l’Assemblée populaire locale et premier transporteur privé avec mille taxis et dix lignes de bus sous son contrôle.

En 2008, Li Qiang rejette une offre municipale de rachat de sa société. Peu après, une grève de 8 000 taxis paralyse la ville. Plutôt que de réprimer le mouvement, Bo Xilai dialogue avec les chauffeurs en colère et son prestige en ressort grandi. Mais au même moment, Li Qiang est kidnappé et maintenu assis, un sac sur la tête, pendant 81 jours. Suffisamment longtemps pour permettre à Bo Xilai de s’emparer de ses bus et taxis, torturer six membres de sa famille et siphonner leurs comptes bancaires. Après six jours d’audience et une presse à charge, réclamant la peine de mort pour l’accusé, Li Qiang est reconnu coupable d’avoir fomenté la grève et versé des pots-de-vins aux officiels du Bureau local des transports. Verdict : vingt ans de prison. « Je n’ai fait que suivre les règles du marché. Les entrepreneurs publics font la même chose mais seuls les entrepreneurs privés sont condamnés », dira-t-il à la barre.

 

 

La politique de Bo Xilai menée dans son fief de Chongqing de décembre 2007 à mars 2012 n’est pas remise en cause. «Parce que le président Xi Jinping emprunte la même direction que Bo avec de légères corrections. Par exemple, il n’est pas aussi ferme sur la marginalisation des capitalistes privés, même si à l’échelle locale, cela ne cesse jamais », explique Wu Qiang, professeur de l’Université de Tsinghua, à Médiapart. Mais le renvoi des cadres à la campagne, la généralisation des chants rouges dans les écoles, parcs et entreprises et biensur ces campagnes de lynchage public des adversaires de Bo ont réveillé à Pékin le traumatisme de l’histoire. «L’influence des erreurs et du féodalisme de la Révolution culturelle n’a pas été complètement éradiquée» avait déclaré l’ex-premier ministre Wen Jiabao le 14 mars 2012.  L’ambitieux et ostentatoire Bo Xilai, persuadé qu’il atteindrait un destin national grâce à son “Modèle de Chongqing”, devait être freiné. Le 15 mars, Bo Xilai fut limogé de son poste de chef du Parti de Chongqing.

Mais en refusant à la justice de Jinan de se pencher sur les dérapages cruels de Bo, le système rechigne à reconnaître qu’il fabrique toujours des despotes. Xi Jinping devrait, en revanche, se servir de ce procès comme une preuve de la réussite de son combat contre la corruption chez « les tigres et les mouches » de l’administration.

 Devant le tribunal, un pro-maoïste venu soutenir Bo XilaiDevant le tribunal, un pro-maoïste venu soutenir Bo Xilai© Jordan Pouille / MP

« Même si là encore, rappelle l’historien pékinois Zhang Li Fang, rien de nouveau. Un procès est la dernière étape d’un combat politique. L’ancien maire de Pékin, Chen Xitong, grand rival de Jiang Zemin, fut purgé pour ces même motifs de lutte déterminée contre la corruption. » Avec une peine de seize années de prison, prononcée en 1998. Chen Xitong avait d’ailleurs, lui aussi, rejeté plusieurs accusations.

Pour le quotidien officiel Huanqiu Shibao, le procès de Bo Xilai reste « une étape de plus vers la réalisation d’un État de droit ». Et le Quotidien du Peuple d’ajouter : « les poursuites contre Bo manifestent la dignité et l’autorité de la loi. »

Ces deux journaux ne mentionneront pas les pétitionnaires venus manifester à proximité du tribunal, et emportés aussi vite par des agents en civil de la Sécurité de l’État.

Des manifestants, éloignés par des membres de la sécurité de l'ÉtatDes manifestants, éloignés par des membres de la sécurité de l’État© Jordan Pouille / MP

 

 

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