Le Monde Diplomatique – octobre 2013

monde diplo octobre 2013 jpUn soir à la maison, je me suis amusé à regarder toutes les chaînes disponibles dans notre foyer. Lei ne jurait que par des émissions musicales entêtantes de Jiangsu ou Zhejiang tv et je voulais lui prouver qu’il existait sans doute un programme plus digeste. Mal m’en a pris. J’avais compté 230 chaînes. Voici une enquête sur ce que regardent les téléspectateurs chinois. 

Des concours de chant aux jeux matrimoniaux

Que regardent les téléspectateurs chinois ?

Dans les transports en commun comme à la maison, nombre de Chinois sont penchés sur leur écran : en différé ou en direct, ils regardent leurs programmes préférés, qui n’ont rien à envier à ceux diffusés en Occident. Si autrefois les séries historiques occupaient le devant de la scène, désormais les émissions de téléréalité font un tabac… mais sous l’œil vigilant du Parti communiste.

par Jordan Pouille, octobre 2013

Aucun journal n’a jamais traîné sous les sièges du bus articulé 639, qui sillonne chaque matin le nouveau quartier financier de Jianwai Soho. Car les passagers n’ont d’yeux que pour leurs smartphones, sur lesquels se déroulent les joutes verbales entre le charismatique Pan Shiyi, 49 ans, et son invité du jour. Le magnat de l’immobilier anime « Les amis de Pan Shiyi », une émission de débat très populaire diffusée de bonne heure, puis téléchargée pour être visionnée dans les transports.

Il concurrence « L’appel matinal », une causerie en ligne quotidienne de Gao Xiaosong, 44 ans, compositeur aux cheveux longs, ex-juge d’un télé-crochet ayant purgé une peine de six mois de prison pour conduite en état d’ivresse. Durant vingt minutes et sans prompteur, ce faux dilettante livre ses réflexions éclairées sur des sujets décalés : les matchs truqués du football chinois, le code de la route américain, le cinéma européen. Avec trois millions de spectateurs assidus, « L’appel matinal » désarçonne les chaînes traditionnelles, qui se bagarrent pour en acquérir les droits de rediffusion… à défaut d’innover elles-mêmes.

La télévision chinoise et ses quatre cents millions de récepteurs (soit un pour trois habitants) sont un temple du concours de chant. Les chaînes des provinces du Hunan, du Zhejiang ou du Jiangsu adaptent avec brio les émissions de téléréalité musicale étrangères. Cette année, chaque vendredi entre janvier et avril, Hunan TV proposait en première partie de soirée « I am a singer » (« Je suis un chanteur »). Un concept simple : sept célébrités chinoises, taïwanaises ou hongkongaises s’affrontent au micro en reprenant les triomphes du répertoire national. Le moindre élément du plateau — des boissons du jury au justaucorps siglé des artistes — était prétexte à un matraquage publicitaire inédit, permettant d’engranger 300 millions de yuans (37 millions d’euros) de recettes. Grâce à sa diffusion satellitaire garantissant une audience nationale, Hunan TV est devenue en quelques années la deuxième chaîne la plus regardée du pays, juste derrière China Central Television 1 (CCTV-1).

La petite chaîne du sud de la Chine avait frappé fort, dès 2004, grâce à son télé-crochet « Super girl ». Sa conception était originale : les jeunes vocalistes, sélectionnées parmi trois cent mille candidates, étaient toutes non professionnelles, et le téléspectateur avait le privilège de voter par SMS pour sa voix préférée. Toutefois, n’étaient distinguées que les personnalités délurées et les physiques farfelus — ce qui ne manqua pas de susciter des critiques jusqu’au sommet du Parti communiste chinois (PCC). Sous la pression de l’Administration d’Etat de la radio, du film et de la télévision, Hunan TV a mis fin à son programme-phare. Le soir de la dernière finale, le 1er avril 2011, l’émission a réuni quatre cents millions de téléspectateurs.

Des « valeurs pernicieuses »

Cette année, « I am a singer » a damé le pion à « Chinese idol » (« Idole chinoise ») et à « Zhongguo da renxiu » (« La Chine a du talent ») de Dragon TV (Shanghaï), tout comme à « The voice of China » (« La voix de la Chine ») de Zhejiang TV. La chaîne du Hunan ne compte pas en rester là. Elle vient de lancer « China’s strongest voice » (« La plus forte voix de Chine ») et « Super boy », tout en surveillant l’arrivée de « Super star China », produite par Hubei TV. Sans compter la rediffusion aux heures creuses de toutes les anciennes saisons, qui achève de transformer les téléviseurs chinois en véritables karaokés.

« Se contenter d’adapter encore et toujours des concepts de programmes étrangers à succès prouve qu’il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir dans la connaissance du marché chinois », se désole le journaliste Yuan Zhiqiang, du quotidien Global Times. Pour l’instant, les sociétés de production chinoises se préoccupent surtout d’adapter les programmes aux besoins des annonceurs potentiels, sans craindre l’overdose.

Si les soirées sont dédiées à la chanson, l’après-midi est le temps du jeu matrimonial. Depuis le 15 janvier 2010, Jiangsu TV pulvérise l’Audimat grâce à « Feicheng wurao » (« Infidèles, ne pas déranger »), un « Tournez manège ! » adapté aux mœurs contemporaines chinoises. Aujourd’hui, c’est un garçon fluet qui s’avance, en nage, jusqu’au centre de l’arène. Autour de lui, vingt-quatre lolitas l’accablent de questions sur sa situation, la main sur un bouton-poussoir. Si le célibataire déçoit, les prétendantes se retirent en éteignant l’ampoule qui les éclaire. En une heure et demie, « Feicheng wurao » a le chic pour former des binômes improbables : un ouvrier trapu et une Shanghaïenne sophistiquée, un laowai (« étranger ») excentrique et une Tibétaine en tenue traditionnelle…

Sept mois après son lancement, l’émission a provoqué l’ire des cadres du parti et eu un formidable retentissement après qu’une participante a clamé : « Je préfère pleurer dans une BMW que rire à l’arrière d’une bicyclette. » Un autre jour, un candidat séducteur a brandi des photographies de ses voitures de sport et de ses relevés de comptes bancaires. Les journaux ont fustigé Jiangsu TV et ses « valeurs pernicieuses ». Et les autorités ont imposé la présence sur le plateau de deux psychologues pour tempérer les saillies de l’animateur survolté. Reste que, avec une moyenne de soixante millions de téléspectateurs par émission, « Feicheng wurao » a fait des petits, sur Hunan TV (« Women yuhui ba » — « Sortons ensemble ») et Zhejiang TV (« Wei ai xiang qian chong » — « Foncer pour l’amour »), entre autres.

Après la chanson et le marivaudage, le cirque est le troisième concept en vogue. « Le splash des célébrités chinoises », où des vedettes plongent dans un bassin grâce aux conseils de médaillés olympiques, remporte un franc succès sur Zhejiang TV, malgré le décès par noyade d’un technicien, le 19 avril. Sa concurrente Jiangsu TV n’a pas tardé à cloner le programme, rebaptisé « Des stars en danger » et diffusé aux mêmes horaires. Seuls les invités diffèrent…

Sans surprise, les employés de ces chaînes sont aussi jeunes que leur public. Le Canadien Mark Rowswell, alias Dashan, est un humoriste à succès, maître du show individuel (stand up) en Chine. Il enchaîne les performances télévisées depuis bientôt vingt ans : « J’étais récemment à Changsha pour un show sur Hunan TV. J’ai 48 ans, et j’aurais juré que j’étais la personne la plus âgée du bâtiment, nous a-t-il expliqué.Les producteurs, les réalisateurs ou les scénaristes ont à peine 30 ans et me traitent comme une icône, une vieille rock star. »

Les antennes paraboliques sont proscrites — excepté dans les grands hôtels, les administrations centrales, les sièges des entreprises d’Etat ou les quartiers diplomatiques — depuis un décret de M. Li Peng, en septembre 1993. Le premier ministre n’avait guère apprécié une déclaration à l’emporte-pièce d’un certain Rupert Murdoch. Le milliardaire australien et magnat de la presse anglo-saxonne, qui venait d’arracher une participation majoritaire dans une chaîne hongkongaise à la dérive pour la bagatelle de 525 millions de dollars, affirmait : « Les nouveaux moyens de télécommunication se sont avérés une menace directe pour tous les régimes totalitaires à travers le monde. La diffusion par satellite donne la possibilité aux habitants, avides d’informations, de ces nombreuses sociétés fermées de contourner les chaînes de télévision contrôlées par l’Etat (1). » Exit les paraboles.

Toujours pas de British Broadcasting Corporation (BBC) ni de Cable News Network (CNN) pour les Chinois ordinaires, même s’ils accèdent à un large bouquet de chaînes provinciales — chaque province pouvant diffuser une chaîne nationalement via le satellite —, soit une quarantaine de canaux gratuits (lire l’encadré). Ceux-ci s’ajoutent aux dix-neuf de la CCTV, fondée en 1958. Le tout est accessible grâce à un boîtier semblable aux décodeurs de la télévision numérique terrestre (TNT) française, qui équipe aujourd’hui la majorité des foyers.

Au centre du quartier financier de Pékin, le nouveau siège de CCTV, en forme de caleçon, peut être un objet de railleries, mais la télévision d’Etat et ses quatre cents programmes règnent toujours dans les foyers. En moyenne, un téléspectateur chinois regarde CCTV quarante-cinq minutes par jour sur deux heures passées devant le poste (hors téléchargement sur Internet).

13 000 euros la seconde de publicité

« Xinwen lianbo », le journal télévisé (JT) de 19 heures de la chaîne généraliste CCTV-1, repris simultanément par les chaînes d’information de chaque province, demeure le programme le plus regardé du pays depuis sa naissance en 1978, avec cent trente-cinq millions de « téléspectateurs fidèles » en 2013, selon les statistiques officielles. Mais il est souvent très critiqué. Rencontres de chefs d’Etat dans les salons de réception du Palais du peuple, déclarations solennelles des cadres du parti, valorisation des succès économiques du gouvernement : ce JT de trente-quatre minutes est l’instrument privilégié de la propagande politique. Une plaisanterie veut que la seule information véridique qu’il délivre soit sa phrase d’introduction : « Bonsoir, il est 19 heures. Voici le “Xinwen Lianbo”. » Et encore : le journal n’est pas diffusé en direct, mais enregistré quelques minutes plus tôt, afin de permettre aux censeurs de vérifier son contenu…

Autre exemple frappant du contrôle inamovible du parti sur le réseau des chaînes publiques : CCTV-7. Dès l’aube, propulsée par l’hymne national, la chaîne se consacre aux questions militaires. Précédé de publicités pour divers alcools de riz, le « Military report », ou bulletin d’information, est présenté par deux jeunes officiers en uniforme. Il diffuse principalement des scènes d’entraînements militaires et s’achève sur des images de popotes bon enfant.

En soirée, dans un décor digne d’un film de science-fiction, un colosse surgit sur le plateau en treillis, rangers et lunettes noires. D’un ton énergique, il détaille la puissance de feu des chars d’assaut MBT-3000, la rapidité des avions furtifs Chengdu J-20 ou la précision des drones Lijian. Puis de respectables experts de l’Université de la défense prennent la parole et rappellent les ambitions militaires chinoises dans le contexte géopolitique de la souveraineté nationale sur les îles Diaoyu (Senkaku, pour le Japon), en mer de Chine orientale, ou de l’armement de Taïwan par les Etats-Unis. Quand surviennent des séismes ou des glissements de terrain, tragédies aux cours desquelles les militaires sont massivement sollicités pour secourir les victimes, CCTV-7 assure une couverture en direct.

Pour des raisons financières, CCTV est aussi la seule autorisée à couvrir les événements sportifs. C’est donc elle qui a retransmis en intégralité les soixante-quatre matchs de la dernière Coupe du monde de football, à l’été 2010… et qui en a tiré des revenus colossaux, à raison de 13 000 euros la seconde de publicité.

Outre le gala du Nouvel An chinois — qui a fait connaître Mme Peng Liyuan, chanteuse et femme de l’actuel président Xi Jinping —, l’autre programme véritablement intergénérationnel s’intitule « Collections sous le ciel ». Une émission consacrée à la brocante proposée quatre fois par semaine depuis avril 2006, sur la chaîne satellitaire de Beijing TV, à l’image du programme britannique « Antique roadshow ».

Des Chinois de toutes conditions sociales se succèdent sur le plateau, une statue de jade ou un vase de la dynastie Ming dans les bras. Face à eux, quatre experts réputés scrutent l’objet dans ses moindres détails. S’il s’agit d’une authentique antiquité, il reçoit le sceau de « trésor national », assorti d’une évaluation chiffrée. Le candidat regagne alors ses pénates couvert de gloire. Mais si l’objet s’avère n’être qu’une breloque, l’animateur Wang Gang s’en empare et le détruit sur-le-champ, offrant en pâture aux téléspectateurs amusés la mine déconfite de son propriétaire. Une violence toute chinoise à l’opposé du fair-play britannique, où les propriétaires d’objets recalés peuvent, s’ils le souhaitent, préserver leur anonymat…

Jordan Pouille
Journaliste, Pékin

 

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