Médiapart – octobre 2013

01 octobre 2013 mediapart jordan pouille

De l’extérieur, le Arts and Crafts Emporium de l’avenue Wangfujing ne paie pas de mine. Comme les Champs-Élysées, la principale artère touristique de Pékin dégaine les boutiques de luxe, fast-foods et enseignes mondialisées. L’Emporium, ce parangon de l’artisanat chinois, se retrouve pris en sandwich entre un McDo et un KFC. Le rez-de-chaussée du magasin est dédié aux métaux précieux : de la chevalière en platine jusqu’à la maquette en or du porte-avions LiaoningDevant chaque présentoir, les touristes comptent et recomptent le nombre de zéros avant de quitter le magasin, hébétés.

Le quatrième étage est un festival de jade blanc et d’ivoire. Dès la sortie de l’escalator, le visiteur affronte une armée de bouddhas, de Guanyin et autres statuettes de divinités finement sculptées, censés apporter fortune et longévité et qu’il est interdit de photographier. Ceux qui ont déjà tout s’intéressent à cette jolie paire de défenses d’éléphanteaux, à 220 000 euros. Les ascètes se contentent de paires de baguettes à 1 700 euros ou d’un bijou. Une jeune cliente en lunettes de soleil Dior essaie un bracelet de la même blancheur lactée que son visage poupon. « Tout est authentique et certifié », susurre une vendeuse en tailleur. Chaque objet de plus de 50 grammes dispose d’un certificat en plastique affichant un hologramme, sa photo “d’identité” et un numéro de série vérifiable sur Internet.

ivoire_emporium_JP_01A l’Emporium, magasin accrédité d’ivoire gravé à Pékin© JP

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L’Emporium est l’un des 135 commerces d’ivoire légaux du pays, se distinguant par le panneau bilingue officiel : « Point de vente accrédité de gravures d’ivoire ». Ils se fournissent auprès de 37 usines de gravure agréées, devant elles-mêmes jongler avec un stock de 61 tonnes de défenses d’éléphants acquis par l’État chinois en 2008 auprès du Zimbabwe, du Botswana, de l’Afrique du Sud et de la Namibie, avec l’accord de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction), mettant un terme à un moratoire de vingt ans sur l’ivoire (le Japon l’ayant brisé plus tôt, en 1999).

Depuis, l’État chinois délivre ses défenses au compte-gouttes : six tonnes d’ivoire par an, sur dix ans. Soit au bout du compte, seulement 44 kilos par magasin : une somme bien dérisoire, aux antipodes de la réalité du marché. Face à une clientèle croissante de nouveaux riches en mal de prestige ostentatoire, l’afflux d’ivoire « frais » et de toute origine est irrépressible.

Le 6 août dernier, dans le port de Kwai Chung, les douaniers hongkongais annoncent une pêche miraculeuse : 1 120 défenses cachées au fond de deux conteneurs marchands en provenance du Nigeria. Un mois plus tôt, ils découvraient une cargaison de 1 148 défenses, principalement d’éléphanteaux, en provenance du Togo. En novembre 2012, 569 défenses apparaissent sous une montagne de graines de tournesol de Tanzanie. Le mois précédent, 1 200 défenses sont extirpées d’un amas de déchets de plastique africains destinés à être recyclés en Chine. Soit un total de 8 tonnes d’ivoire saisies en dix mois, rien qu’à Hong Kong. Les douanes hongkongaises disent détenir 16 tonnes d’ivoire dans leurs hangars. Parmi d’autres actions, une pétition en ligne a été lancée ce mois-ci, afin que le stock illicite soit incinéré.

En déplacement dans l’Anhui en juillet, nous avions rencontré par hasard un jeune menuisier de retour d’une mission de trois ans en Afrique du Sud. Il disait s’être octroyé un salaire confortable de 6 000 euros par mois en planquant de l’ivoire dans les conteneurs chargés de parquet massif à destination de la province côtière du Zhejiang.

Dans une boutique de Pékin.Dans une boutique de Pékin.© JP.
Que les 135 boutiques d’ivoire chinoises autorisées et si bien approvisionnées servent aussi à blanchir l’ivoire braconné est un secret de Polichinelle. Dans un récent rapport diffusé par le Fonds international pour la protection animale (IFAW), les enquêteurs Ning Hua et Juan Wang déchantent : « Au départ, l’intention d’acheter ces stocks de défenses était d’inonder le marché d’ivoire légal afin de faire baisser les prix et dissuader le braconnage. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. L’afflux limité d’ivoire légal sur le marché chinois a renforcé la demande, augmenté les prix et donné naissance à un marché gris dans lequel le marché légal apporte des lieux et des opportunités de vente pour l’ivoire braconné. »

Les ateliers d’Etat

Atelier de gravure d'ivoire, rue Guoru, à Pékin
Atelier de gravure d’ivoire, rue Guoru, à Pékin© JP

Le grand retour de l’ivoire en Chine en 2008 a permis la réouverture de 37 ateliers de gravure. Ces entreprises publiques – Pékin en compte 8 – fournissent uniquement les 135 boutiques certifiées.« Comme les anciens ouvriers ont été mis à la retraite au moment du moratoire mondial sur l’ivoire (en 1989), il nous a fallu embaucher sept nouveaux sculpteurs. Le plus âgé n’a pas trente ans », se réjouit Xu Jian, 35 ans, commercial en bras de chemise et ceinturon Hermès chez l’atelier de gravure des dents d’éléphant de Pékin (Beijing Xiang Ya Diaoke Chang). C’est une usine discrète, cachée derrière la gare centrale depuis 1958. « Ici s’exprime un savoir-faire millénaire », assure-t-il, devant une pléthore de défenses finement ciselées. L’éléphant, qui gambadait encore au nord et au centre de la Chine sous les dynasties Shang et Zhou, doit son succès constant à la similarité entre son caractère (Xiang) et celui de la fortune (Jixiang).

Xu Jian dit ignorer si la marchandise de son atelier provient de mammifères morts de vieillesse ou empoisonnés au cyanure, comme ces  87 animaux du Zimbabwe. Et se moque d’apprendre que le trafic de l’ivoire profiterait aux combattants d’Al Shebab.« Ce n’est pas ce que les clients veulent savoir. Mais grâce aux certificats, ils ont la garantie qu’ils n’achètent pas du mammouth russe », ersatz fossile de l’ivoire africain, libéré des sols gelés sibériens grâce, notamment, au réchauffement climatique. Xu Jian bannit les photos : « L’an dernier, un photographe et un journaliste américains sont venus nous voir. Tout s’est bien passé mais ils ont publié une photo d’un de nos sculpteurs à côté de celle d’un éléphant meurtri. Le collègue était très triste car il est bouddhiste et refuse que l’on tue des animaux. »

Dans une enquête du journal cantonnais Nangfang Weekend publiée le 9 décembre 2011, l’auteur révèle qu’une poignée d’ateliers officiels s’approvisionne auprès du stock d’ivoire étatique, jugé cher et de mauvaise qualité. Ce qui laisse sous-entendre que la majorité achète son ivoire ailleurs, dans des hangars du Guangdong, du Zhejiang ou du Fujian, où échouent les défenses interdites.

Mammouth, ivoire, légal ou braconné : la confusion est grande dans les monts de piété et sur les marchés d’antiquités de la capitale. Comme à Panjiayuan, où exercent 3 000 marchands « civilisés et crédibles » d’après les écriteaux. Figés derrières leurs meubles anciens, les vendeurs sont nombreux à proposer, spontanément, des médaillons en ivoire et sans certificat. Plus loin, dans le marché climatisé de Chengtian, devant lequel stationnent les Audi noires d’officiels en goguette, un commerçant est fier de présenter ses huit grosses défenses certifiées… mais rechigne à montrer la plaque “point de vente accrédité” : « Si vous êtes acheteur, qu’est-ce que cela peut vous faire ? »

Défense de mammouth, au Mont de piété.Défense de mammouth, au Mont de piété.© JP

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Chez ce prêteur sur gage de l’avenue Chang’An, à côté du siège de la fédération nationale des femmes chinoises, deux défenses de mammouth offrent une haie d’honneur. Un coffret de bois laqué est posé sur l’étagère voisine, avec 144 tuiles de mahjong, toutes en ivoire selon le vendeur. Le scénario se répète au Beijing Antics Center, mitoyen d’un concessionnaire Cadillac : la “Boutique de l’Ancien Banquet”, au dernier étage, exhibe elle aussi quelques défenses à la patine chaude et brillante, mais sans certificat ni licence de vente. « Parce qu’elles datent de bien avant la Nouvelle Chine », soutient Deng Yamin, le patron.

Ailleurs, sur l’avenue Jianguomenwai, à l’entrée du quartier d’affaires, quelques palaces plébiscités par les businessmen chinois incitent à l’achat. Le Jinglun ou le China World Hotel ont installé des défenses et des statues d’ivoire incrustées de turquoises à quelques mètres de leurs boutiques de souvenirs.

Bien sûr, l’ivoire s’achète aussi en ligne, en toute illégalité. L’offre est discrète mais tenace car les connaisseurs utilisent des subterfuges pour éviter les ennuis policiers. Dans la barre de recherche du site marchand gucn.com ou du forum feiqu.com, on n’écrit pas « éléphant » mais plutôt « gros mammifère » ou ses initiales. Et parce qu’un nombre de zéros élevé paraîtrait suspect, les tarifs sont parfois remplacés par la mention « à négocier ».

À défaut d’être prohibé par un gouvernement qui en tire actuellement profit, le commerce de l’ivoire ne pourra s’estomper que par le remords collectif. Dans la terminologie chinoise, une défense se dit « dent » et laisse entendre qu’elle tombe de l’animal naturellement. L’association IFAW teste donc une campagne d’information dans les métros des grandes villes et sur les réseaux sociaux. Comme à Pékin, à la station Jiangguomen, sur la ligne 1. Pas de photo barbare, juste quelques mots feutrés et candides pour rappeler que l’ivoire ne s’obtient qu’à partir d’éléphants morts. Sur un millier de badauds sondés par IFAW après avoir vu la campagne, 68 % d’entre eux ont assuré qu’ils ne succomberaient jamais à l’or blanc. Dans le même esprit, l’association WildAid, défendue par l’icône du basket-ball Yao Ming, diffuse un clip dans les rames avec ce credo : « Si la tuerie s’arrête, le commerce aussi. »

campagne d informations metro pekinois.
Ces associations savent bien que leur temps d’action est limité : quand le stock d’ivoire étatique aura totalement disparu dans cinq ans, tous les commerces, légaux ou illégaux, ne s’alimenteront qu’en ivoire braconné.

Le lien vers l’article.

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