L’inconnu qui aimait le français

A peine ai-je eu le temps de m’asseoir qu’il s’est présenté à moi. “Bonjour cher monsieur, vous parlez français?”. Il en a de la veine. J’étais le seul étranger du café et j’aurais pu être américain ou russe. Un gros bonhomme patibulaire à la peau brune et la démarche pataude. Du genre à surveiller l’entrée du lotissement de Liu Xia.

Je l’invite à me rejoindre. Deuxième question: “Avez-vous votre certificat de résidence?”. Etrange. Après explications, je comprends qu’il dépanne de temps en temps les fonctionnaires de son commissariat de quartier, près de la station de métro de Shuangjing. C’est lui qui imprime les certificats de résidence, fins comme du papier à cigarette.

Hu est un vieux garçon cinquantenaire qui s’apprête à rendre visite à sa mère, âgée de 80 ans. Il me montre sa photo sur son téléphone portable. Une dame fine, en tenue traditionnelle au pied d’un arbre en fleurs. Son père est décédé il y a quatre ans. Il était ingénieur chez un fabricant de grues, au Nord de Pékin.

Lui a appris la langue de Molière tout seul, en autodidacte, grâce, dit-il, à la radio qu’il écoute chaque soir religieusement ! Sans doute les fréquences francophones de la Zhongguo Guoji Guangbo, l’équivalent de notre RFI. Il aurait pu apprendre le coréen, le suédois mais il a choisi le français. ““Notre Dame”, “La Tour Eiffel”, “La Seine”… La France est un beau pays, sa langue aussi”. Il parle lentement. Insiste sur chaque syllabe, les intonations.

Il ne côtoie pas d’expatriés français à Pékin mais se fait parfois plaisir en allant casser la croute au Maxim’. “Mais je vais vous dire. Même le chef ne parle pas français. Ils font croire mais c’est un mensonge. C’est 100% chinois ” dit-il après avoir regardé par dessus l’épaule.

Il me demande mon travail et je lui tend ma carte de presse chinoise, avec “La Vie” marqué dessus. Il entonne une chanson de sa voix puissante et roque. Les clientes du café le regardent, en fronçant des sourcils. Personne visiblement ne connait Michel Fugain. “Chante la vie chante, comme si tu devais mourir demain…”.

Son téléphone sonne. C’est sa mère qui le réclame. “Vous connaissez la schizophrénie. C’est une maladie reconnue en France, pas en Chine. C’est bien dommage“. Il y avait beaucoup de raffinement chez cet homme malgré son allure balourde.  Et cette aptitude à provoquer les rencontres, sans se formaliser. Comme aujourd’hui, au Starbucks de Quangqumen.

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