Qinhuangdao, la ville qui mise tout sur le charbon

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Les Pékinois suffoquent de l’air vicié, les villes chinoises sont englouties par la pollution. Mais si la deuxième économie mondiale a promis de diminuer sa dépendance au charbon, sur le terrain, les faits sont têtus. Reportage dans le premier port houiller de Chine qui vit pour et par le charbon.

 Province du Hebei, de notre envoyé spécial

Quand les passagers du TGV Pékin-Shenyang profitent d’un arrêt en gare de Qinhuangdao pour une courte pause cigarette, ils s’étonnent de la générosité de la nature. Se doutent-ils que les espaces verts à l’horizon ne sont que de la vulgaire moquette ? Et que le champ de tournesols reproduit sur les palissades camoufle un chantier de construction ? Deux camionnettes arrosent la chaussée pour retenir les poussières au sol. Et un bus électrique multiplie les rotations.

Passé l’avenue Potemkine de Minzu Lu, Qinhuangdao change de mélodie. Les tours récentes côtoient des terrains en sursis entourés de murets aux messages vengeurs, régulièrement ripolinés. « Nous avons été délogés pour que la ville accueille le football lors des Jeux olympiques de 2008. Nous réclamons les indemnités que nous doit le gouvernement escroc ! »

Entre le centre-ville et le front de mer, toutes les routes ont leurs check-points. Une fois ceux-ci franchis, les cuves d’engrais chimique d’une société sino-tunisienne, des cheminées de fours à coke et des centrales à charbon offrent une haie d’honneur aux employés à vélo, dûment masqués contre la pollution de l’air. À Qinhuangdao, la teneur atmosphérique de dioxyde de soufre – née de la combustion du charbon – dépasse de 50 % le seuil limite national.

qinhuangdao_chemineesL’horizon de Qinhuangdao © Jordan Pouille

Puis on s’approche des « terminaux » à charbon, trente enclos métalliques dignes d’un parc jurassique spielbergien. À travers les mailles, on distingue des montagnes noires, des bandes transporteuses et les mâchoires saillantes de concasseurs à charbon. Les navires vraquiers de 200 mètres s’y amarrent au plus près, pour que démarre le chargement dit « à la sauterelle ». En 2013, 250 millions de tonnes de charbon ont transité par Qinhuangdao. Lorsque de nouvelles voies ferrées, exclusivement dédiées à l’acheminement du charbon, atteindront le port l’an prochain, ce sont 400 millions de tonnes que la ville offrira chaque année aux navires vraquiers chinois, permettant au passage de diminuer les importations de minerai australien ou indonésien.

Les voies ferrées du charbonLes voies ferrées du charbon © Jordan Pouille

Cet or noir, que ces cargos s’apprêtent à « caboter », s’en va nourrir les centrales thermiques autour de Shanghai et Canton, la capitale de la province du Guangdong, cet “Atelier du monde” où les usines d’assemblages de smartphones ont remplacé les ateliers de jeans.

« Plus la peine de s’aventurer en mer »

Le village de XielangkouLe village de Xielangkou © Jordan Pouille

À Qinhuangdao, certains habitants auraient préféré ne jamais en voir la couleur. Comme ces deux cents conchyliculteurs de Xielangkou, un village d’irréductibles. À leur gauche, des grues à grappin soulèvent des rouleaux d’aciers fraîchement sortis de leurs hauts-fourneaux. À leur droite, un long mur de béton rehaussé de fil barbelé coupe l’horizon. Au centre, des bateaux de bois encerclant des maisonnettes poisseuses et leurs courées rafistolées. Xieliangkou est comme une mauvaise herbe au milieu de cette « zone franche de développement économique », créée sans leur consentement.

« Moi, je cultive les moules et je ramasse les crabes. D’autres préfèrent les crevettes. C’est moins fatigant. Avec ces putains de quotas de pêche et tout le trafic de navires, ça ne vaut plus la peine de s’aventurer en mer », dit monsieur Guo, 45 ans, qui nous montre les bacs à larves entassés dans la ruelle boueuse. Des oies sales cacardent après son chien de garde attaché par une chaîne. Sa femme ramende des paniers avec une amie.

Signe que le poisson de Qinhuangdao n’a plus d’avenir : le bâtiment de la criée voisine, qui n’a pas dix ans, est déjà abandonné. Tous les poissons servis dans les restaurants de Qinhuangdao proviennent de l’aquaculture. Quant au meilleur hôtel de la ville, le « Holiday Inn » de la rue Donggang, il ne sert plus que du saumon norvégien et des entrecôtes australiennes.

M. Guo et l'une de ses fillesM. Guo et l’une de ses filles © Jordan Pouille

Monsieur Guo a deux filles, un garçonnet de douze ans et un beau-fils qui rechigne à pêcher. « Mais je l’ai accepté car il est malin. Il nous a offert un ordinateur avec l’internet et nous n’avons jamais mangé autant de viande. » Seule une assiette de moules vinaigrées rappelle que nous sommes dans un bras de la mer Jaune. Chaque bouchée s’accompagne d’une gorgée d’alcool de riz et d’une cigarette bon marché. Comme pour prouver qu’il a les moyens, le père Guo annonce fièrement fumer deux paquets deBaisha, ou Sable blanc, par jour. Et secoue le visage joufflu de son obèse rejeton.

Zhang Xin, son beau-fils de 22 ans, n’est pas inquiet « En ce moment, je suis mécanicien sur l’un des terminaux. Je m’occupe de la maintenance des machines pour 3 500 yuans par mois (380 euros). » Un bon salaire quand ses parents ne tirent de la mer que 5 000 yuans (550 euros) de revenu annuel.

Zhang Xin ne veut pas s’arrêter là. Il compte bientôt ouvrir son échoppe, quelque part en ville. S’il vit toujours à Xieliangkou, chez ses parents, ce n’est pas par piété filiale mais parce qu’il espère toucher sa part du gâteau. « C’est encore un peu flou mais le jour où notre village sera démoli, les officiels viendront sans doute comptabiliser le nombre d’occupants par maison pour définir le montant de l’indemnité. Dans ces conditions, je préfère rester. »

Que fera monsieur Guo une fois expulsé ? Lui n’envisage aucune reconversion. Il aspire à une pré-retraite paisible avec petit appartement propret pour expropriés. Et s’apprête à entrer dans cette nouvelle catégorie de population, des paysans chinois paupérisés par l’industrialisation massive puis urbanisés du jour au lendemain, en échange d’une rente compensatoire. « Mon fils n’aime pas se compliquer la vie. Il n’est pas du genre à baisser son froc pour péter, si vous voyez ce que je veux dire », prévient sa mère, en bonnet de laine, guenilles et rubans rouges étrangement noués aux mollets.

Une ville fantôme

Il n’empêche. La prospérité insolente du premier port de charbon chinois laisse songeur. Le dernier plan quinquennal, qui définit les grandes politiques macro-économiques de la Chine de 2011 à 2015, promettait une baisse de 17 % des émissions de gaz carbonique, parallèlement à une transition industrielle, moins énergivore. « L’ambition est de transformer l’économie chinoise d’un modèle fondé sur la surconsommation d’énergie et de force de travail vers un modèle axé autour du capital et de la technologie », écrit Sylvie Cornot Gondolphe, chercheur associé à l’Ifri (Institut français des relations internationales). La Chine introduisait même l’idée d’une taxe carbone, soit un impôt pour entreprises, à prélever sur chaque tonne de CO2 rejetée.

Lors du sommet de Copenhague contre le réchauffement climatique, en 2009, le Conseil d’État promettait de réduire les émissions de CO2 de 40 % à 45 % d’ici 2020, par rapport à leur niveau de 2005…, mais uniquement « par unité de PIB ». La croissance du PIB accompagne donc celle de la consommation de charbon. Et tandis que la demande de charbon mondiale a augmenté de 2,9 milliards de tonnes depuis 2000, la demande chinoise a crû de 2,3 milliards, soit 82 % de ce chiffre !

L’an dernier, le gouvernement central a autorisé l’exploitation de quinze nouvelles mines, principalement dans le Shaanxi et la Mongolie-Intérieure, pour un supplément annuel de production de 100 millions de tonnes. Pour autant, la Chine maintient le cap de 15 % d’énergie « verte » dans sa production totale d’énergie d’ici 2020, grâce à l’éolien, le solaire ou l’hydroélectrique.

Maquette de l'île aux aigrettesMaquette de l’île aux aigrettes © Jordan Pouille

Qui dit charbon dit fortune. Et qui dit fortune dit investissement immobilier. Qinhuangdao offre ainsi ses derniers terrains vacants aux promoteurs les plus inspirés. Comme cette dune prolongée d’une presqu’île naturelle, où des familles aiment rendre hommage aux proches défunts en brûlant du papier sur le sable fin.

Depuis six mois, le lieu n’est plus accessible que par un portique, actionné par deux vigiles affables, déguisés en gardes de Buckingham Palace. Quelques cabines téléphoniques rouges (sans combiné) s’alignent sur les trottoirs longeant l’avenue qui mène aux premières bâtisses. C’est « l’Île aux aigrettes », un territoire naturel, une réserve à oiseaux migrateurs, aujourd’hui travestie en ville fantôme.

L'entrée de l'île aux aigrettesL’entrée de l’île aux aigrettes © Jordan Pouille

Monsieur Liu, agent immobilier stoïque, nous propose le tour du lotissement de 500 appartements à l’arrière d’une voiturette électrique. La cerise sur le gâteau est une visite guidée de deux appartements témoins. Décoration rococo, lustres en cristal, copies de toiles de maîtres et sous-sol aménagé en bar et salon de karaoké : la garçonnière idéale pour nouveau riche.

Cinq lotissements du même acabit et douze tours de vingt-deux étages sont attendus. La presqu’île sera le « carré VIP » du domaine, avec hôtel de luxe, villas et port pour amarrer son yacht « Ce chantier-là commencera en 2016 », assure monsieur Liu, les yeux rivés sur sa brochure. L’Île aux aigrettes, tout comme l’éco-cité de Tianjin, Jing Jin City non loin ou encore Ordos en Mongolie-Intérieure, sont l’illustration d’une fuite en avant vers l’urbanisation, un nouveau modèle de croissance défendu par le premier ministre Li Keqiang mais qui, par sa fulgurance, ne fait qu’accentuer les déséquilibres sociaux en poussant à l’exode les derniers ruraux.

Les bétonnières ont fait leur œuvre mais l’Île aux aigrettes est restée déserte. Bien sûr, quelques oiseaux rares s’aventurent jusqu’à la salle de réception, y admirent la maquette illuminée tout en dégustant un thé au jasmin, bercés par les mélodies d’André Rieu. Mais la magie n’opère pas, les acheteurs potentiels décampent et les dorures des appartements témoins n’y changeront rien. En six mois, le prix du mètre carré est passé de 8 800 à 8 000 yuans (de 970 euros à 880 euros). Derrière son sourire commercial, l’agent immobilier doit se demander quel rupin accepterait de s’installer si près des quais à charbon mais si loin de la première école, du premier restaurant, du premier hôpital. Visiblement pas les ambitieux vraquiers de Qinhuangdao.

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