Les Fantômes Rouges de Chongqing. Extraits

A l’été 1967, des milliers d’ados s’affrontent et s’entretuent dans la ville de Chongqing. Gorges tranchées, crânes défoncés: on compte 645 morts parmi deux bandes rivales. Affolées, les autorités locales ont laissé faire… avant d’effacer soigneusement toute trace du massacre. Aujourd’hui encore, on ne trouve aucune mention de l’évènement dans les archives, aucune pancarte commémorative. Comme si tout cela n’avait finalement jamais existé. Les chefs de bandes eux, sont toujours là, bien vivants au milieu de cette amnésie collective. Et nous racontent cet épisode macabre de la Révolution Culturelle. Voici les tout premiers paragraphes du Chapitre 9.

 
LE TIGRE et le moucheronHD

Chapitre 9. Le Tigre et le Moucheron: sur les traces de Chinois indociles.

En un beau dimanche printanier, il fait bon batifoler sur les pelouses de l’université des arts et des sciences, à l’ombre des ginkgos. Un havre de paix au cœur de Chongqing, à l’écart de ses 30 millions d’habitants, sa myriade de gratte-ciel, de ponts en béton serpentant entre les deux rives escarpées du plus long fleuve d’Asie, le Yang-Tsé. Des étudiants flirtent sous les bustes de bronze des savants Galilée ou Faraday, loin du regard pesant de leurs parents. Les statues rythment les allées pavées du campus. Sous des paniers de basket, des garçons en sueur, aux maillots des Spurs de San Antonio – où brilla la star Yao Ming –, se mesurent, admirés par une vingtaine de jeunes filles émoustillées. Chacune protège sa peau nacrée sous une fine ombrelle et entonne quelques refrains de Jay Chou, un bellâtre taïwanais. Cézanne ou Monet en auraient été inspirés.

Lei s’amuse plutôt des ronflements montant d’une guérite de plastique où somnole un gardien de dortoir, avachi dans son espace climatisé, son képi gris enfoncé jusqu’aux oreilles. « Je crois que c’est le moment », murmure Huang Shunyi en nous invitant à enjamber une balustrade. Après une rapide inspection des lieux, le vieil homme, vêtu d’une redingote noire, s’agenouille sur le bitume, tire une enveloppe cartonnée de son attaché-case et, tout en se mouvant à quatre pattes, étale une vingtaine de portraits plastifiés. Des visages d’anges couleur sépia aux airs d’enfants bien coiffés avec une raie de côté. « Voilà ! Je vous présente mes camarades. Ils étaient gardes rouges pendant la Révolution culturelle et j’étais leur chef de faction à l’université. » À chaque portrait posé au sol correspond l’emplacement d’une dépouille. Bien qu’aucun plan ni panneau ne l’indique, le parking à vélos sur lequel nous piétinons recouvre le terrain d’un cimetière. « Juste sous vos pieds reposent vingt- sept étudiants. Ils se sont entretués sur le campus à l’été 1967. Moi, je les ai enterrés ici, avec le maître des corps que je vous présenterai. » Une photo témoigne de tombes splendides, aujourd’hui disparues. « Dans les années 1980, le recteur a démoli toutes les sépultures et fait construire ce putain de dortoir pour accueillir neuf cents étudiants étrangers. Des Pakistanais qui parfois prient dehors, sur ce parking, alors que moi, je n’ai jamais réussi à faire mettre une plaque. » On y tolère tout juste quelques bâtons d’encens plantés dans un bidon de plastique recyclé en cendrier pour étudiants.  (…)

Fin de l’extrait.

A l’autre bout du spectre, à la demande du magazine 6Mois, Lei et moi étions partis à la recherche d’un ancien photographe du régime durant la Révolution Culturelle. Weng Naiqiang vit en banlieue de Pékin, seul au sommet d’une tour sans âme. J’ai rédigé son portrait et 6mois a publié ses plus belles photos.

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