Les Petites Mains d’Apple – Extrait

Chapitre 10. Pixian est l’une des dernières villes-usines chinoises de Foxconn, le géant taïwanais de l’électronique et premier fournisseur d’Apple. Situé en banlieue de Chengdu, province du Sichuan, ce site est entièrement dédié à l’assemblage d’Ipads.

LE TIGRE et le moucheronHD

A Pixian, les langues ouvrières se délient devant un cornet de glace ou un œuf de 100 ans. Yun Zhen vient de remporter un parapluie à la tombola d’une boutique de portables et l’offre à son épouse, qui s’attarde près de lui quelques instants avant de rejoindre son dortoir réservé aux femmes. Le couple a accepté un double poste chez Foxconn dans l’espoir de se renflouer. Yun Zhen vendait des ramettes de papier pour photocopieur. «Avant d’arriver ici, j’étais commercial, payé à la commission. J’ai dilapidé mes économies en voulant faire plaisir aux clients, en les invitant systématiquement au restaurant. Mais ça ne suffisait jamais et si le prix de mes produits augmentait d’un yuan, ces salauds passaient chez le concurrent sans regret. » Sa femme s’occupait de leur enfant à la maison.

La conversation se poursuit derrière un bosquet, à l’écart de gardiens intrigués. Yun Zhen nous raconte comment le comité du village du Parti communiste est venu le démarcher à domicile. Il a carrément signé son contrat de travail chez lui, sur la table du salon. « Un matin, le secrétaire local est venu lui- même frapper à ma porte. Il semblait désespéré. Après m’avoir offert quelques cigarettes, il m’a expliqué qu’il devait livrer les jeunes restés au village à la nouvelle usine de Foxconn pour continuer de recevoir les aides financières du gouvernement de province. J’ai accepté cet emploi en échange d’une aide administrative. Je lui suis reconnaissant d’avoir facilité le mariage avec ma compagne, originaire d’une province voisine. » Yun Zhen connaît les clauses de son contrat dans le détail et assure qu’il pourra quitter l’entreprise quand bon lui semblera. Nous le laissons devant le spectacle de cuisiniers ambulants en fuite, chassés par des gardiens en voiturette de golf.

Le Tigre et le Moucheron: sur les traces de Chinois Indociles. (Les Arènes. Novembre 2014 – 19€80). D’autres extraits de ce chapitre chez Médiapart ou ici:

Dans son atelier de Longhua, en banlieue de Shenzhen, le pupitre de Petit Dragon, 19 ans, regorge des pièces de ces objets maniés chaque jour sans jamais avoir conscience de leur provenance. Batterie, écran de verre panoramique, coque, bouton central et touches latérales, l’employé attrape les pièces dans des casiers de fer à hauteur du menton et les assemble, à toute vitesse, droit comme un i, les pieds joints sur le rectangle d’adhésif jaune qui délimite sa place. Comme souvent, Petit Dragon termine son service bien plus tard que prévu. Il sait qu’en Chine comme ailleurs, la demande de produits Apple est insatiable. Son atelier sort quatre-vingt-dix iPods par minute.

Son patron, qu’il ne verra jamais, s’appelle Terry Gou, un Taïwanais sexagénaire richissime, deux fois marié et père de quatre enfants. Sa fortune, dépassant les 6 milliards de dollars, lui vient de l’empire industriel de Foxconn dont les trente usines chinoises assemblent à moindre coût et en quantités infinies la plupart des articles des grandes marques de l’électronique domestique. Foxconn fabrique un appareil Apple sur deux, toutes les imprimantes et cartouches Hewlett-Packard, les smartphones Nokia, les ordinateurs Dell, les liseuses Amazon et les Box ADSL équipant nos foyers. Foxconn peut ainsi se vanter d’être le premier employeur privé de Chine avec un million et demi de salariés. Le site de Longhua en concentre deux cent quarante mille, lycéens stagiaires, jeunes ingénieurs ou ouvriers sans diplôme.

L’usine se présente comme un bunker de 3 kilomètres carrés, encerclé des dortoirs du personnel. Autour gravitent d’autres ateliers, plus petits, qui l’approvisionnent en composants et matériaux nécessaires.

Quand Petit Dragon pousse le tourniquet à la sortie de son atelier, les traits de son visage se détendent visiblement. Dans la moiteur nocturne, une batterie de cuisiniers ambulants font résonner les casseroles et danser les couteaux à fruits. C’est là que les employés viennent reprendre des forces au terme de treize heures de travail à la chaîne.

Lei et moi prenons place sur des tabourets de plastique, parmi une soixantaine de convives assis autour du triporteur aménagé de M. Bo. Les ouvriers sont affamés mais affables. Tout en préparant ses nouilles, Bo les laisse papoter à leur guise. Après tout, ils pourraient très bien fréquenter la cantine de l’usine où ils disposent d’une carte-repas créditée de 300 yuans chaque mois. « Les chefs font tout pour garder leurs salariés près des ateliers pendant la pause repas. Par exemple, dès qu’on rapplique, ces poils de bite font baisser le prix de la cantine à 1,50 yuan, contre 4 yuans le reste du temps ! » Mais le cuistot dispose d’une réplique imparable avec ses bananes caramélisées… Des pommes d’amour à la chinoise pour les forçats de l’électronique.

Bo connaît la gourmandise des ouvriers. Il fut des leurs. Deux ans plus tôt, il s’étiolait dans l’atelier de laminage des armatures métalliques des ordinateurs portables, MacBook Air. Il se souvient d’une salle mal ventilée et bruyante, de la chaleur suffocante, de cette poussière de magnésium qui pénétrait dans les narines et le faisait saigner du nez. Six jours de travail sur sept, entre dix et quatorze heures par jour jusqu’à, parfois, trois semaines d’affilée. La direction de Foxconn pouvait le faire basculer arbitrairement du service de jour au service de nuit. On ne lui demandait pas son avis. Bo partageait son dortoir avec sept inconnus aux horaires et ateliers disparates. À cette époque, non seulement les ouvriers n’avaient aucun contact avec la hiérarchie, mais les cadres eux-mêmes évitaient toute relation avec leurs supérieurs taïwanais, pourtant décisionnaires. Comme toutes ses demandes de mutation restaient lettre morte, Bo quitta l’usine, las d’une année à s’esquinter la santé. « Maintenant, ce sont mes camarades qui me font vivre », s’amuse-t-il en surveillant la préparation des nouilles aux champignons, la spécialité de sa mère qui le seconde.

Et tant pis si Foxconn a éteint les réverbères sous lesquels s’installent les cuisiniers ambulants. Qu’importe si les rats déambulent sous les tabourets et si la fumée industrielle se mêle au parfum délicat des bananes rissolées. Les affaires tournent.

« Moi, j’aime bien m’installer à la sortie des ateliers. D’autres cuisiniers se postent au pied des dortoirs, dès 6 heures. Les ouvriers attrapent leur petit déjeuner au vol et le mangent sur le chemin de l’usine, comme ça. » Bo fait le pitre, galope entre les tabourets, un bol de carton sur le crâne. Sans le savoir, il offre une satire du travail à la chaîne, tel Chaplin dans l’Amérique industrielle des Temps Modernes, en 1936.

Suicides à la chaîne

Mais, au printemps 2010, Foxconn a été secoué par une vague de suicides. En quelques semaines, dix-huit ouvriers se sont défenestrés. Quatorze d’entre eux ont trouvé la mort. Parce qu’ils n’avaient pas 20 ans, parce qu’ils assemblaient des objets mythiques, leur geste désespéré a provoqué un émoi planétaire. Pendant trois ans, à cinq reprises, j’ai arpenté les dortoirs et sorties d’ateliers de Foxconn à Shenzhen, Chongqing et Chengdu, dans le Sichuan. C’est à Shenzhen que j’ai vraiment pris la mesure de l’expression, si souvent galvaudée, de « marée humaine ».

Il faut imaginer, en sortant à 6 h 15 de l’hôtel, se faire emporter par un flot de deux cent quarante mille ouvriers, envahissant subitement toutes les rues d’une ville. La moitié migre de l’atelier vers le dortoir. L’autre moitié migre du dortoir vers l’atelier. L’image est encore plus saisissante par temps pluvieux, quand chacun déploie son parapluie. Le visage fermé et la bouche muette d’une foule suivant des trottoirs en pente pour faciliter cette sorte de transhumance. Le bruit d’un demi-million de baskets soulevant la poussière. Et puis plus rien… en quelques minutes, une ville redevenue fantôme. (…)

DES PHOTOS ICI http://www.jordanpouille.com/2010/12/22/apple-foxconn-worker/

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One Response to Les Petites Mains d’Apple – Extrait

  1. Armin says:

    oui exactement les petits main qui font le travail, pas les designers a Cupertino

    Ainsi:
    Sweet sweat at Foxconn – wake up Apple!
    http://apple-critic.com/?p=85

    Salutations

    Apple Critic

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