La Vie – Rencontre avec Chen Guangcheng (17 septembre)

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Un reportage dans le Shandong, chez un autre avocat aux pieds nus

Il était là, à émietter un cookie au rez-de-chaussée d’un petit hôtel de Saint-Germain-des-Prés. Assis, droit comme un pic, chemise blanche, pantalon noir et cein- turon luisant, comme un officiel du Parti communiste chinois. Devant lui, Weijing son épouse, admirant l’écran de son iPhone. On y voit M. Chen face à l’océan, une écharpe de soie rouge soulevée par les embruns. « Nous venions d’arriver aux États-Unis, nous ne savions pas qu’il venait de poser pour un magazine de mode », rit-elle.

Pour les Américains, Chen Guangcheng est le Daredevil chinois, ce super-héros de l’univers Marvel, un avocat non voyant qui se déguise pour attraper les malfaiteurs. Pas de tunique ni de gadget pour M. Chen, juste une connaissance aiguë du droit, qu’il met au service des laissés-pour-compte. Le dissident publie aujourd’hui sa biographie. Aveugle depuis l’enfance, cet enfant de paysans pauvres, devenu avocat autodi- dacte, a combattu les avortements forcés, le racket, la corruption, la pollution industrielle. Le perturbateur est jeté en prison en 2006 pour « trouble à l’ordre social », puis placé en résidence surveillée dans sa propre ferme du village de Dongshigu, comté de Linyi, province du Shandong. Des voyous à la solde des offi- ciels locaux encerclent sa maison, le tabassent, le dépouillent régulièrement, terrorisent son entourage et bâtissent malgré eux la popularité du justicier.

Dans la nuit du 21 au 22 avril 2012, favorable d’après le calendrier lunaire, Chen Guangcheng fait le mur. Il échappe à la vigilance des cerbères et rejoint Pékin affamé, un pied cassé. Il trouve refuge dans l’ambassade américaine. Une fuite rocambo- lesque. À la veille d’une visite officielle d’Hillary Clinton, secrétaire d’État venue jouer les VRP, le demandeur d’asile devient subitement encombrant. Les diplomates le remisent dans un hôpital de Pékin, où Chen Guangcheng se rebiffe et attire les médias du monde entier. Le dissident obtient finalement le droit de séjourner aux États-Unis, avec un visa d’étu- diant. « L’État chinois promettait de mieux le traiter, grâce aux négociations des Américains. Mais au-dessus de la cour de notre ferme, les officiels étaient en train d’installer un filet électrifié », se souvient son épouse.

J’ai vécu à Pékin de 2008 à 2014. Comme d’autres journalistes, je me suis aventuré aux abords de Linyi et j’ai fait le pied de grue devant l’hôpital Chaoyang de Pékin, surveillé par 400 policiers en uniforme ou dégui- sés en infirmiers. J’en décrochai un scoop : la seule photo du dissident durant sa fuite, prise en cachette,

au 9e étage de l’établissement. Elle donnait un visage au phénomène qui ébranlait l’appareil sécuritaire chinois : un petit homme à lunettes noires, en fauteuil roulant. Le livre de M. Chen est précieux. Il y détaille son enfance et cette pauvreté qui l’a privé de soins. « C’est le Parti qui m’a rendu aveugle », résume-t-il. On comprend ainsi que la dissidence n’est pas simplement attisée par « des influences étrangères » comme aime à le répéter la presse étatique. « Interdit d’école, j’ai grandi avec des contes, des pensées chinoises que me transmet- tait mon père, alors que les autres enfants subissaient la  propagande. » À le lire, on se prend à imaginer une colonne de paysans humiliés mais prêts à se soulever, conscients de leurs droits. « Aujourd’hui, la majorité des Chinois sont critiques envers le gouvernement. Le Parti a compris qu’il ne peut pas arrêter autant de monde mais qu’il doit, pour sa survie, servir enfin le peuple.

Chen Guangcheng ne pense pourtant rien de bon de Xi Jinping, le président actuel, lorsqu’il pré- tend combattre « les tigres et les moucherons » cor- rompus de l’administration. « Comment peut-on le croire s’il n’opère aucun changement systémique ? Ses rivaux disparaissent pour d’obscures raisons. » M. Chen vit désormais dans un pavillon de la banlieue paisible de Washington. Il fait pousser de la ciboulette dans son jardin « en bon paysan du Shandong ». Sa mère l’a rejoint, son neveu a été libéré cet été, ses deux enfants apprennent l’anglais : le voici apaisé. On le sait guidé par Bob Fu, dissident chinois devenu pasteur au Texas. Après une année houleuse à l’université de New York, Chen Guangcheng a été admis à l’université catholique de Washington. Et affirme ne pas s’être encore converti au christianisme, contrairement à la grande majorité des dissidents chinois en exil.

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