Médiapart – Dans une ferme de 1000 vaches, italienne.

Italian dairy farm - work in progress 

En Italie, la ferme aux mille vaches «Go Farm» maximise son business

29 FÉVRIER 2016 | PAR JORDAN POUILLE

Dans la plaine du Pô, en Lombardie, un jeune homme a transformé la ferme familiale en usine à lait comptant près de mille vaches, mêlant génétique, méthanisation, main-d’œuvre étrangère à bas coût et performances laitières… Le tout est censé sauver les fromages du terroir.

Lombardie (Italie), envoyé spécial. - À Casalmorano, village lombard de 1 600 âmes à une heure de route de Milan, les distractions sont rares. Au café-restaurant jouxtant l’église San Antonio di Padova, des retraités savourent un verre de chianti en commentant le décolleté de la présentatrice télé. On pérore aussi sur la nouvelle carte du taulier, proposant une pizza sans gluten, garnie de mozzarella sans lactose. Un comble pour qui vit sur les terres du Grana Padano, symbole de la noblesse fromagère italienne, avec le parmesan.

Leur repas terminé, ces clients affables nous orientent avec fierté vers la ferme de la famille Gozzini, la plus grosse des environs. C’est la « Go Farm », le long de la via Bergamo : une exploitation de 1 800 bêtes, dont 450 taureaux reproducteurs et 920 vaches, de la race Holstein, reconnue pour ses aptitudes laitières. C’est une version italienne de la si controversée ferme des mille vaches créée dans la Somme, et cette usine à lait lombarde n’a pas provoqué d’opposition particulière.

Jusque dans les années 1980, les Gozzini tiraient le lait d’une trentaine de vaches. À la mort du paternel, les fils quittent l’école et le remplacent. La famille Gozzini attendra dix ans pour payer les dettes et s’offrir un employé. Lorsque la mère atteint l’âge de la retraite, Roberto convainc ses deux frères d’entraîner l’exploitation dans l’univers mondialisé de la performance laitière. À 44 ans, il n’est pas peu fier du résultat : « Yes ! 30 000 kilos de lait par jour ! » claironne-t-il sur la page Facebook de sa ferme. Son mur virtuel reçoit chaque jour un déluge d’éloges en plusieurs langues. Et provoque des rencontres. L’été dernier, des éleveurs de la Mayenne se sont offert une immersion dans son exploitation.

Nous rencontrons Roberto sur le parking de sa ferme. L’homme est arrivé en trombe, au volant d’un 4×4 allemand rutilant. Il s’excuse de sa tenue chic, doudoune Moncler et lunettes de soleil Carrera, qui lui confère une allure d’homme d’affaires milanais. Roberto s’absente quelques minutes puis nous reçoit en salopette et bottes de travail. Son après-midi démarre comme sa matinée : un café serré, quelques chèques à signer ou encaisser et un regard vers son écran d’ordinateur. Un camionneur repart avec trois de ses veaux, fraîchement sevrés. Un autre, consultant pour un laboratoire canadien, vient lui vanter la semence de ses taureaux reproducteurs vedettes, le « Genomax », pour des vaches résistantes, et le « Health$mart », pour des vaches à fort rendement.

Les 920 vaches de Roberto n’ont jamais reniflé un brin d’herbe, le pâturage leur est totalement étranger. Bracelet électronique à la cheville, elles naissent et grandissent entassées dans l’un des huit hangars métalliques que compte l’usine à lait. Si les veaux gambadent quelques mois dans un enclos de paille, les vaches obèses demeurent allongées dans leurs « logettes » confinées : des paillassons de plastique recouverts de granulés mous, leurs excréments séchés et recyclés : « C’est gratuit et cela minimise l’entretien », dit Roberto.

Les Holstein ne se lèvent que pour s’alimenter, en passant leur tête sans cornes dans un « cornadis », cet anneau qui se referme et les bloque au cou… ou pour avancer seules vers l’imposante salle de traite de 40 places, lorsque les barrières leur ouvrent le passage. Robin Vergonjeanne, ingénieur agricole français et journaliste pour un média spécialisé, a visité la ferme l’été dernier, avec la délégation mayennaise : « J’ai constaté un manque d’espace. Il n’y a pas assez de logettes pour toutes les vaches. Mais je préfère éviter l’anthropomorphisme. Si des vaches produisent 36 litres de lait par jour et vivent longtemps, c’est qu’elles sont en bonne santé, qu’elles ne sont pas maltraitées. »

L’obsession de Roberto : la productivité grâce à l’amélioration permanente de l’espèce. Sa ferme produit 9,2 millions de litres de lait par an, soit plus que les 8 millions initialement envisagés par la Ferme des mille vaches en Picardie. La Go Farm réalise 350 implantations d’embryons sur la même période.

« Les Sikhs ont sauvé le parmesan »

Ses deux frères exploitent les 180 hectares de champs environnants, à travers la monoculture du maïs destinée entièrement à l’alimentation animale. Un modèle déjà répandu il y a vingt ans, tel qu’on pouvait le lire dans la revue Fourrages en 1995 :« Depuis la fin des années 60, le nombre d’exploitations laitières a été divisé par deux. Parallèlement, le nombre de vaches par exploitation (35 en 1974, 69 en 1995) et la quantité de lait par vache ont doublé… Dans la plaine de Lombardie, l’ensilage de maïs est devenu la base de l’alimentation des vaches laitières. »

Dans sa tâche, Roberto est secondé par sept ouvriers indiens trentenaires qui découvrent chaque jour son management sourcilleux. Ils travaillent sept jours sur sept, comprimant leurs congés pour s’octroyer un mois au pays chaque année. Trois d’entre eux dorment à la ferme, prêts à veiller lors d’une mise bas. La première traite démarre à 1 h 30 du matin, à raison de 170 vaches par heure. Chaque salarié coûte entre 2 000 et 2 500 euros par mois à Roberto, charges incluses.

Le patron-fermier tient ses salariés à l’œil. Plusieurs caméras trônent dans la salle de traite et les hangars à cheptel. Gare à celui qui n’essuie pas les pis des vaches après manipulation. « Cela permet aussi d’éviter les vols de médicaments ou les problèmes d’alcool. » En cas de manquement, des pénalités sur salaire sont prévues. Ou des primes quand la production est exceptionnelle. « Quelques semaines après la naissance d’un veau, je prélève toujours quelques gouttes de sang pour mesurer la quantité d’anticorps. Si le niveau est bas, je sais que sa ration alimentaire n’aura pas été proportionnée. C’est à ce moment que je distribue les amendes. » La méthode est imparable : « Aujourd’hui, le taux de mortalité de mes veaux est de 1 %, contre 11 % pour la moyenne régionale. »

La présence dans une ferme lombarde de travailleurs indiens peut surprendre. Mais elle est très répandue en Lombardie tant cette main-d’œuvre spécifique répond aux attentes des exploitants agricoles : « Ils connaissent les vaches, savent en prendre soin. Ils s’adaptent aux horaires de travail et veulent s’intégrer », nous explique le jeune maire de Casalmorano, Andrea Arcaini. L’école du village scolarise plusieurs enfants sikhs, aux cheveux recouverts par un turban. Un reportage de la BBC explique que toute la filière fromagère de l’Italie du Nord doit sa survie aux immigrés indiens : « Les Sikhs ont sauvé le parmesan », résume le journaliste anglais.

Avec l’effondrement du prix du lait, la majorité des fermes laitières de Casalmorano a jeté l’éponge pour s’orienter vers l’agriculture. Roberto a racheté leurs « contrats de lait », devenant un fournisseur incontournable de la laiterie Soresine, spécialiste du Grana Padano. « Les autres fermiers craignaient d’être dévorés : beaucoup de charges, d’investissements pour satisfaire chaque nouvelle réglementation… Il fallait payer pour obtenir un quota de production et être en mesure de travailler, malgré un prix du lait toujours plus bas. »

Deux fois par jour, plusieurs camions-citerne de la laiterie Soresina, installée à 3 kilomètres, viennent collecter le lait de Roberto. Parce qu’il est destiné à un produit final AOC (« DOP » pour denominazione di origine protetta), le prix d’achat du lait est plus élevé que la moyenne nationale : 420 euros la tonne, sur laquelle sont déduits 10 % de TVA. « Avec la génétique, la méthanisation, je diversifie mes revenus et respire un peu mieux. Je peux donc descendre jusqu’à 380 euros par tonne de lait. En dessous, je suis mort. »

Plus de vaches produisent plus d’excréments, faisant tourner la nouvelle unité de méthanisation de Roberto depuis l’été dernier. Par un procédé de fermentation, une bouse produit du biogaz convertible en électricité que l’Enel, le principal fournisseur d’électricité italien, rachète à prix avantageux. Pendant vingt ans, chaque kilowatt sortant de sa petite centrale va lui offrir 0,236 euro, à comparer avec le tarif français de 0,17 euro. Roberto table sur un chiffre d’affaires de 500 000 euros par an. Si tout se passe comme prévu, il remboursera bien vite son emprunt d’1,8 million d’euros « garanti sans subventions », précise le fermier.

« On peut s’interroger sur l’absurdité du modèle »

Après méthanisation, les excréments de ses vaches sont transformés en granulés à logettes mais aussi en fertilisants : c’est l’épandage, un procédé qui charge les champs en azote. Dans cette partie de l’Italie, les autorités tolèrent un seuil de 340 kilos d’azote par hectare, contre 170 kilos en France. L’ingénieur agricole et journaliste Robin Vergonjeanne tempère : « En Bretagne, sous la terre il y a le granit. Par temps de pluie, l’azote glisse sur la pierre jusqu’à la mer. D’où les marées d’algues vertes. » Au sud de Venise, près du delta du Pô, la lagune a longtemps été frappée par le fléau, avant que l’algue ne soit systématiquement récupérée et transformée.
L’agriculteur-méthaniseur-généticien balaie les craintes provoquées par sa colossale exploitation : « Ma progression a été graduelle et ici, les gens saluent le travail accompli. Ils savent que je ne suis pas un industriel qui avait de l’argent à jeter dans l’agriculture. »

Un jour, les sirènes prospères de la génétique et du biogaz pourraient bien rendre sa production de lait accessoire. À Turin, certains fermiers prospères ont entièrement délégué la traite à un prestataire pour se focaliser sur ces nouvelles activités. « C’est vrai qu’on peut s’interroger sur l’absurdité d’un modèle. Pour les grosses structures comme moi, il devient aussi plus intéressant de se fournir en soja sud-américain pour nourrir le bétail. Je pourrais donc détourner complètement l’usage du maïs cultivé sur place et le jeter directement dans le méthaniseur. Par principe, je préfère en garder la majeure partie pour nourrir mes bêtes. »

Malgré ses journées à rallonge et des lendemains incertains, Roberto sait qu’il peut compter sur la patience de sa jeune fiancée chinoise, Jiajia, 23 ans, fille d’immigrés prospères du Zhejiang, aujourd’hui propriétaires d’un bar-tabac dans le centre historique de Modène. « Il est très rare que nous passions un dimanche à deux. Mais s’il est passionné par son travail, comme pourrais-je lui en vouloir ? »

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