De la jungle de Calais au maquis cévenol

Voici un extrait de mon récent reportage chez de jeunes boulangers ayant fait le choix de s’installer à la campagne, dans des villages où les commerces ont disparu. Ici, la rencontre avec Najib Nasary, passé de la jungle de Calais au maquis cévenol. L’exemple concret d’une intégration réussie, au delà des espérances.

« Je fais un pain d’un kilo, qui tient six jours, et tout le monde me l’achète. Je n’ai jamais eu d’invendus. » En chapeau de paille et survêtement, Najib Nasary, 29 ans, a conquis son bout de Cévennes. Cet Afghan, ancien migrant passé par la jungle de Calais, est devenu le premier boulanger de Soudorgues (Gard), paisible village de 300 âmes, qui fourmille d’entrepreneurs : 32 très petites entreprises (TPE) y sont installées, du menuisier-ébéniste à l’apiculteur en passant par le guide de montagne pour randonneurs malvoyants. Un patron de Neuilly-sur-Seine y a même domicilié le siège de son agence de pub, « par solidarité ».

Najib tient son fournil près d’un temple protestant et d’une école dont la classe unique rassemble des élèves de la maternelle au CM2. Il vend sa production dans une supérette dont la marge est dérisoire et où des bénévoles tiennent la caisse. Soudorgues est un savant dosage de résidents secondaires, de néoruraux utopistes, d’artisans courageux et de vieux joueurs de boules votant Front national tout en formant leur boulanger à la pétanque. « C’est un village où l’on aime prendre des initiatives, il n’y a jamais personne pour vous freiner », revendique Jean-Louis Fine, cet adjoint qui héberge Najib. En 20 ans, le village a inversé son ratio de résidents, avec 130 habitations principales et 80 secondaires.

 Najib Nasary est un Pachtoun d’Afghanistan. Il agrandi à Djalalabad, une ville prise par les talibans en 1996. Son père a péri dans un bombardement de la coalition occidentale. Sa mère est morte de chagrin. Neuf mois de marche périlleuse à travers l’Europe ont mené cet enfant unique jusqu’à Paris, puis Calais. « Je me suis installé dans la jungle parce qu’on m’avait dit qu’il y avait beaucoup d’Afghans. Mais, contrairement à eux, je ne voulais surtout pas rejoindre l’Angleterre. »

Dans la jungle, Najib s’est lié avec des bénévoles de l’association Salam, ses premiers amis français. Le 22 septembre 2009, un démantèlement musclé du camp le fait rejoindre Nîmes menotté. Il se retrouve enfermé dans un centre de rétention administrative, aux côtés d’une quarantaine de compatriotes. Un vice de forme – l’absence d’interprète – lui offre un sursis. L’église Saint-Dominique propose le gîte. Le temple protestant de la Fraternité sert les repas. Puis direction Lasalle, dans les Cévennes, où les Afghans côtoient les habitants, participent à des randonnées et à des animations. Le village, indocile, reste fidèle à sa réputation. Pendant la guerre, 15 Justes lasallois avaient accueilli des familles juives. Cet été, le village projette le film anticapitaliste Merci patron !

Najib se retrouve finalement à Soudorgues, un peu plus haut. « Il a montré sa chambre à ses camarades, s’est senti à l’aise tout de suite », relate Wicki Gerbranda, compagne de Jean-Louis. Débouté de sa demande de droit d’asile, il finit par obtenir un titre de séjour d’un an renouvelable, appuyé par une pluie de promesses d’embauche. Un habitant lui offre une Mobylette pour se rendre à Alès, où il décroche son CAP de boulanger. « Je dois beaucoup à mon professeur, Fabrice Hardy », dit-il tout en manipulant la pâte avec dextérité. « J’ai ferraillé pour que Najib ait une démarche exemplaire, obtienne un diplôme. Sans celui-ci, avec un simple titre de séjour, il aurait été trop vulnérable », martèle Jean-Louis Fine.

Son affaire tourne. Najib met même de l’argent de côté. « Il y a six mois, j’ai obtenu mon permis de conduire, et je peux désormais livrer mon pain moi-même. » L’an dernier, il est allé retrouver sa tante, dans un camp de réfugiés au Pakistan. Conformément à la tradition, elle lui a présenté l’Afghane qui lui est promise. « J’espère l’accueillir bientôt. Elle aime beaucoup la nature, nous serons très bien ici. » Ce samedi soir, après avoir enfourné des dizaines de pizzas pour les villageois, le boulanger de Soudorgues se roule une cigarette, ingurgite un litron de jus d’orange et raccorde un haut-parleur à son smartphone gorgé de pop indienne.

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