Sans-abri à Paris

Ils vivent et dorment sur un carré de mousse, sur le trottoir, devant une station Autolib. Nous sommes aux abords du métro Plaisance, dans le paisible XIVe arrondissement de Paris.  Un mini-poste de radio diffuse les tubes de Rihanna, une assiette blanche est posée sur le macadam, saupoudrée de monnaie cuivrée. Il fait frisquet. Bibi arbore un pull-over élimé, une coupe à la garçonne, de beaux yeux verts sur un visage très rond. Dodo porte une casquette Mercedes, une barbe blanche sur une peau sèche et rouge. Dès le matin, cramponné à son fauteuil roulant, Dodo sirote son rosé. L’homme a perdu sa jambe droite dans un accident de RER en 2010 “après une bousculade”. Pour calmer la douleur, il prend des cachets d’aspirine, “mais de la forte, codéinée à 400 mg”. Même s’il ne marche quasiment pas, Dodo nous montre cette prothèse qu’il garde sous le genou en permanence, même la nuit. “Il y a de la choure parfois, c’est un peu risqué de l’enlever”.

Les deux amis – peut-être sont-ils en couple – goûtent peu aux hébergements pour sdf. “Souvent les types du Samu social s’arrêtent ici et me proposent une place en foyer d’urgence. Ils sont bien gentils c’est vrai, mais j’ai tellement de sacs à trimballer, de la nourriture. Si je veux retourner faire la manche, comment je fais?”

Un grand échalas aux cheveux bruns est assis derrière, sous un arbre et nous observe en silence. C’est Nouri. “Attention, moi je ne vis pas dans la rue. Mais j’ai du temps libre, alors je viens partager du tabac à rouler, une bière, avec Dodo et Bibi. Et je mets des tartes à ceux qui leur manquent de respect”. Me voilà prévenu. Nouri propose de couper un peu leur matelas, en arrondi. Afin qu’ils puissent tenir dans la tente “duo” de Dodo, celle qu’il faudra bientôt sortir avec l’arrivée du froid.

Bibi s’attarde sur une rencontre désagréable, qu’elle n’attendait pas. “Tout à l’heure, une dame qui marchait vers l’hôpital Saint-Joseph s’est arrêtée devant mois. Elle répétait qu’elle avait été alcoolique, toxico même, et qu’elle s’en était sortie. Elle m’a engueulé parce que j’avais une bière à la main, et une cigarette. Elle disait que je ne voulais pas m’en sortir, qu’elle avait des billets de dix dans la poche mais qu’elle ne me donnerait rien. Elle parlait toute seule, sans s’arrêter. Je crois que cette dame avait juste envie de se défouler”. Bibi, son moment préféré, c’est le mercredi, à 11h. “C’est l’heure de la Mobil’douche. Je prends une douche chaude dans un camping-car tenu par des bénévoles, une dame me donne des protections et on papote pendant une heure”.

La question qui tue: j’ai finalement demandé pourquoi Dodo dormait dans la rue. Il a soupiré. Puis il m’a expliqué qu’il avait trois assistantes sociales et qu’aucune n’était fichue de lui donner une pièce à lui. “Alors que je vois des familles arriver de l’étranger et s’installer ici, sur un trottoir avec leurs gosses. Une semaine plus tard, la mairie leur trouve un appartement, comme ça. C’est incompréhensible” lance-t-il, amer. Dodo a une fille à Lorient. “Elle vit bien, je ne veux pas l’embêter. Et puis ça serait trop compliqué pour moi d’aller là-bas. Faudrait que je récupère des papiers, tout ça…”.

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