Au Pérou, des paysans face à un géant minier

 

TITRE

Au Pérou, les Pararani face à un géant minier

CHAPO

Au sommet des Andes, dans la province de Cotabambas, l’État chinois exploite la plus grosse mine du pays depuis quelques mois. Les communautés affectées bataillent pour reprendre leur destin en main.

TEXTE

La compagnie minière leur a d’abord confié les clés d’un village neuf, Nueva Fuerabamba, une cité radieuse de 524 maisons jaunes alignées le long d’avenues parallèles, bitumées et numérotées de 1 à 10. Avec deux églises de béton, une école, une clinique et son héliport, le tout posé sur le flanc d’une montagne pelée comme un fruit. Nueva Fuerabamba est à une demi-heure de route de Las Bambas, le nom donné à la plus grosse mine du Pérou, fonctionnelle depuis le 1erjuillet 2016. C’est pour elle que les Pararani, un peuple de bergers et d’agriculteurs vissés à leurs chapeaux-cloche, ont accepté de déménager. Ils ont laissé derrière eux un village entouré de pâtures, 9700 hectares de verdure camouflant un sous-sol gorgé de métal rouge.

A 4600 mètres d’altitude, perchée sur la Cordillère des Andes, cette mine de cuivre à ciel ouvert fait les beaux jours de Guoxin International Investment et Citic, deux entreprises publiques chinoises, ici associées. Leur firme commune, MMG, opère aussi en République Démocratique du Congo, au Laos et sur l’île de Tasmanie, en Australie. « Nous forons pour que l’humanité progresse, nous explorons courageusement, là où d’autres ne s’aventureraient pas » claironne le site de l’entreprise. L’an dernier, en seulement six mois d’activité, Las Bambas accouchait de 330 000 tonnes de cuivre. « Bien que le transport du minerai à travers les villages constitue un défi, nous poursuivons notre travail avec le gouvernement et les habitants pour favoriser le développement et le dialogue » déclarait son président dans un communiqué en décembre dernier. Et concluait : « Pour 2017, nous allons optimiser la production et réduire les coûts ». La tonne s’échange aujourd’hui à 6000 dollars, contre 8500 cinq ans plus tôt. La stratégie actuelle d’MMG consiste à stocker le minerai en Chine, pour faire remonter les cours.

La réduction des coûts invoquée par la compagnie a eu un impact brutal et direct sur la population andine. Un « minéroduc » fut d’abord annoncé pour transporter le cuivre jusqu’au port marchand de Matarani. Sans concertation, la compagnie minière y renonça pour se cantonner au transport par camion, à travers les villages, sur des pistes élargies mais rarement bitumées. Le spectacle quotidien offert aux paysans est déroutant : près de 800 trucks tirant chacun deux conteneurs serpentent et se croisent dans la montagne, à toutes heures. Des convois bruyants de 5 à 35 camions, précédés de picks-up tous gyrophares dehors. De temps en temps, un véhicule-balais douche la piste pour limiter les nuages de poussières provoqués par cet intense trafic. En bord de route, des enfants sales proposent des figues de barbarie à 1 sol le sachet.

Une majorité des familles déplacées ont vite englouti leurs indemnités – officiellement 56 000 euros par foyer – dans la mine. Sensibles aux promesses de développement économique de l’entreprise, elles ont ouvert de petits hôtels à Challhuahuacho, la commune jouxtant l’entrée du site, ou ont acheté des mini-bus dans l’espoir de transporter les mineurs, des techniciens qualifiés venus d’ailleurs. « Plutôt que de s’en affranchir, les Pararani sont devenus hyper-dépendants de Las Bambas », se désole Ana Leyva, avocate chez Cooperaccion, association de défense des droits des communautés en zones minières, basée à Lima. « Puis la mine a fait volte-face et choisi d’héberger elle-même ses ouvriers à l’intérieur du site. Cela a créé un fort climat de défiance et abimé le tissu social, les solidarités. »

C’est le même constat amer que dresse Timotéo Andrade Huillta, un membre respecté des Pararani. Nous le rencontrons dans le restaurant municipal de Challhuahuacho,  une cantine de notables où les officiels locaux trinquent avec les salariés aisés des entreprises sous-traitantes de Las Bambas. Timotéo a été le président des communautés paysannes du district, entre 2011 et 2013, à l’époque de la construction de la mine et des premières négociations avec les futurs déplacés. « L’entreprise avait divisé le territoire en plusieurs zones d’influences : celles où l’on pouvait discuter et celles où il fallait jouer la montre. Et distribuait les emplois au compte-goutte. Certains décrochaient des contrats de trois mois, d’autres des emplois permanents. C’est à ce moment que les blocages ont démarré. Les paysans paralysaient les travaux et la police intervenait, souvent à balles réelles. Il y a eu des morts». Aujourd’hui, Timotéo ne milite plus contre les fourberies de la mine : ses trois enfants ont terminé leurs études et l’un d’eux cachetonne à Las Bambas.

L’homme nous promène en ville, un bordel sans nom, sans route d’ailleurs, où les maisons poussent tous azimuts, où les chiens errants prolifèrent, où les paysans venus vendre leurs produits se font empapaouter au mégaphone, tantôt par des évangélistes en cravate, tantôt par des conseillers financiers douteux, promettant une rentabilité stratosphérique et des cadeaux à foison. Lors de notre reportage, huit cent personnes manifestaient pacifiquement pour obtenir un système d’assainissement, sous le regard des Forces Spéciales, en tenue de camouflage. « Méfiez vous d’eux, ils ne sont pas comme à Lima ou Cusco, ici les hommes ont des frondes » prévenait un policier, le doigt sur la gâchette de son lance-grenade lacrymogène. « On attend le président ou rien ! Le peuple uni ne sera jamais vaincu ! » scandait la foule. Le 29 septembre 2015, des milliers de paysans s’étaient déjà rassemblés. La police tira, provoquant 4 morts et 15 blessés graves. En octobre dernier, un paysan mourra après avoir tenté de retenir des camions. « Notre message prioritaire pour votre magazine, celui que les médias nationaux ne veulent pas entendre, est que nous voulons vivre chez nous dignement » insistait Nancy Enriquez Mercado, femme menue au timbre puissant, présidente de la section féminine de la Fédération paysanne de Challhuahuacho.

En remontant la rivière, à la sortie de la ville, Felipe Chumbes, 44 ans, nous a montrés sa maison de terre, adossée à un tractopelle. « Ici, 100% du village va disparaître un jour car il y a du minerai dans le sous-sol. Une entreprise est déjà venue faire des relevés. Une autre offre le ramassage scolaire aux enfants. On nous fait les yeux doux mais pas question de vendre nos terres à bas prix. Les négociations sont bloquées. Pour l’instant, on agrandit les maisons pour augmenter l’indemnisation future… et nous exploitons la rivière. Son sable permet de fabriquer du béton ». De quoi contenter les bâtisseurs zélés de Challhuahuacho.

Paysan ou rentier

N’en déplaise à la compagnie minière, Nueva Fuerabamba, la cité modèle des déplacés, est vide à 70%. Quelques vieilles dames solitaires errent sans but. Les irréductibles semblent s’être barricadés derrière des murets, souvent rehaussés de câbles électrifiés ou de tessons de bouteilles. Les seize familles Taquiruta, dernière communauté à avoir signé avec la mine, ont donc emménagé dans une ville fantôme, voire hostile. « J’ai l’impression d’habiter sous terre, ici tu ne vois plus rien, tout est fermé » dit Luz Marina Escudero en cherchant l’horizon à travers la fenêtre de sa chambre. Son frère Joachin, 37 ans et père de deux enfants, limite ses déplacements. « Depuis notre arrivée ici en janvier, il ne se passe pas une journée sans qu’on me demande combien nous avons touché, l’ambiance est vraiment pesante. A croire qu’on pourrait se faire kidnapper. Vous comprenez Docteur, n’est-ce pas ? ». Docteur est un terme d’affection, une manière de montrer de l’estime à Adrian Alvarez, juriste chez CBC ou Centre Bartolomé de Las Casas, une association de formation des paysans, basée à Cusco. Le CBC a accompagné les Taquiruta lors de leurs négociations, en leur proposant des experts fiables pour mesurer leurs terres ou même en travaillant sur l’éloquence et le « leadership » de leur porte-parole, Porfirio Paniura, un cousin de Joachin. Au terme d’une longue bataille judiciaire, les Taquiruta ont reçu beaucoup d’argent. « C’est parce qu’ils ont tenu à négocier collectivement et non famille par famille. Ils ne sont jamais laissés intimider » analyse Adrian. Sur son portable, Joachin nous montre des photos de tombereaux miniers colossaux, des engins de 7.4 mètres de haut, plus grands que leurs maisons, qu’ils frôlaient nonchalamment.

15 kilomètres plus loin, à Huaruma, un petit hameau du district de Mara, les paysans se lèvent aux aurores pour s’éloigner de la route et rejoindre à pieds des parcelles non souillées par la poussière des camions. Ils binent en « V » pour faire pousser la pomme de terre. Nous dormons chez Edmundo Cordova Aquilar, 27 ans et chef de sa communauté. Le jeune homme tient une petite boutique de rechargement de crédit téléphonique. Il vient de refuser l’emploi de gardien que la mine lui a proposé. « Je ne veux pas que Las Bambas devienne mon gagne-pain, ou alors je ne pourrai plus représenter les miens». Pour protéger leurs récoltes des poussières et renforcer leur autonomie économique, Edmundo et quelques voisins inventifs se lancent dans la culture sous serre de fraises et de fleurs, accompagnés là encore par le CBC. L’association finance la moitié de la couverture plastique – assez solide pour résister aux bourrasques andines, plutôt vives pendant la saison des pluies– et fournit une formation  de maraîcher. « Nous voulons convertir 180 personnes d’ici trois ans » explique Adrian. « Cela permettra de réduire l’exode des jeunes vers Las Bambas. Face à la mine, l’agriculture en altitude, où peu de choses poussent, ne doit plus être synonyme de pauvreté mais d’espoir ».

Parution La Vie

http://www.lavie.fr/medias/diaporamas/au-perou-les-pararani-face-a-un-geant-minier-01-03-2017-80297_76.php

This entry was posted in politique. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *