Reportage Le Monde – En Loir-et-Cher, la deuxième vie des Autolib’

Depuis plusieurs mois, un garagiste de Romorantin reconditionne les Bluecar de Bolloré, pour les revendre à petit prix. Des familles à revenus modestes découvrent la mobilité électrique, sans renoncer à l’essence. 

Disparues des rues de Paris depuis juillet 2018, les Autolib’ s’offrent une renaissance inattendue en Loir-et-Cher. « L’autre jour, j’ai croisé une de nos Autolib’ repeinte à la bombe, raconte David Cavarec, gérant d’un garage à Romorantin. Comme la carrosserie est en alu, le résultat était vraiment sale, ça débordait de partout, même sur les joints. Mais le gars s’en fout, il est content parce qu’il ne s’arrête plus à la pompe. » Depuis la fin de l’épopée parisienne d’autopartage, achevée par la résiliation du contrat entre la Mairie de Paris et le constructeur Bolloré, une flotte de 3 500 véhicules a rejoint à l’automne un ancien parking de l’usine Matra – fermée en 2003 – dans la capitale solognote. Le garage Cavarec a été le premier à les reconditionner et à les revendre à l’unité.

Les 250 premières Autolib’ d’occasion ont été « bradées » en novembre 2018, à 3 700 euros pièce, batterie incluse. Certains clients ont profité d’une prime à la conversion de 2 000 euros. Le garage Cavarec vend désormais son Autolib’, de type Bluecar, à 4 500 euros. « Nous avons des voitures de 2011 avec 11 000 kilomètres et des sièges lacérés, d’autres de 2015 avec 40 000 kilomètres au compteur. Les batteries sont censées tenir 400 000 km, donc c’est le prix juste », affirme David Cavarec.

Les nouveaux usagers de l’Autolib’ n’ont cependant pas renoncé à l’essence. « Nos clients sont d’abord des travailleurs. Les retraités et étudiants sont moins nombreux. Ils prennent la Bluecar pour se rendre au boulot et gardent la voiture à essence pour le week-end et les vacances. » C’est le cas d’Elisabeth, déjà propriétaire d’une Laguna diesel, dont le lieu de travail est à plus de 70 km de son domicile. « On vit à la campagne, à l’extérieur d’Orléans. Mon mari me dépose au bureau avec l’Autolib’, puis rejoint le sien. En comptant le retour, on fait 150 km par jour, soit presque une charge complète ou 3 euros d’électricité. C’est déjà une grosse économie. » Lionel, son mari, est moins convaincu. « Je dirais qu’on n’a pas assez de recul et pas mal de pépins techniques. L’autre jour, le témoin de charge était en panne, maintenant c’est au tour de la fermeture centralisée. On avait choisi une voiture un peu cabossée mais à la mécanique saine. Mais pour moins de 4 000 euros, c’est difficile de se plaindre. »

Josette Musiat vit à Champigny-en-Beauce. Elle est aide-soignante à l’hôpital de Blois, 20 km plus au sud. Son mari travaille de nuit, au centre de tri postal de Mer. Leur voiture électrique se distingue par un habillage jaune citron. « Je m’en sers la première, durant la journée. Puis c’est son tour. » Leur démarche, dit-elle, est surtout écologique. « A la maison, on mange bio et on limite nos déchets au maximum. On voulait aller plus loin en roulant électrique au quotidien, mais une Zoé, c’est autour de 25 000 euros, sans compter la location de la batterie. Là, on en a eu pour 2 700 euros grâce la reprise d’une ancienne Renault. » Josette et son mari conservent une Citröen C4 diesel. « Elle a dix ans. A l’époque, on ne savait pas que le gazole était mauvais. »

La batterie des ex-Autolib’ a une particularité : elle doit être maintenue entre 60 et 80 degrés en permanence, même à l’arrêt, pour ne pas s’abîmer. Une spécificité rebutante pour Rémi, agent SNCF, qui avait pourtant embelli sa voiture de vitres teintées et d’une peinture nacrée. Aujourd’hui, il songe à la revendre. « J’ai appris il y a quelques jours qu’on m’envoyait en formation dans une autre région. Pendant un an, je ne pourrai plus utiliser ma Bluecar les jours de semaine. Pour faire des économies, j’évite de laisser mes appareils électriques en veille. Pourquoi le ferais-je avec ma voiture ? »

Maxime Minerbe, magicien-illusionniste installé à Blois, prête une attention particulière à ses costumes et ses accessoires de scène. Alors pas question de rejoindre une salle de spectacle au volant de sa voiture gris alu, aux sièges en similicuir. « Elle est peu confortable, avec un look affreux qui ne respire pas la réussite sociale mais plutôt le côté économe, commente-t-il. A la maison, on l’appelle la canette, parce qu’elle est tout en aluminium et froissée par endroits. On ne s’en sert que pour les courses et autres petits déplacements courants. »

Une petite communauté de propriétaires d’Autolib’ romorantinais s’est créée sur Facebook. On y apprend à remplacer l’écran d’accueil par un autoradio, installer un radar de recul ou se débarrasser de cette étrange boîte noire, dotée d’une carte SIM et dissimulée derrière la boîte à gants. L’un des membres, boulanger de campagne aux tournées quotidiennes de 80 km, y dévoile son dernier exploit : la transformation de son engin en utilitaire, assez grand pour 70 baguettes et 45 pains.

Une partie de la flotte de Bluecar a quant à elle quitté le Loir-et-Cher pour rejoindre le Morbihan. Le garage Autopuzz de Lorient a acheté 1 000 modèles, et en a déjà écoulé 600. « Chaque jour, un camion part de Romorantin et nous ramène dix Autolib’. Après travaux, elles se revendent comme des petits pains. Nos derniers clients sont deux petits maraîchers bio », se réjouit Julien Raymond, commercial

Jordan Pouille (Romorantin (Loir-et-Cher), envoyé spécial

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