Reportage Mediapart – Dans le Loir-et-Cher, les «gilets jaunes» pleurent l’un des leurs, mort au travail

Figure locale des « gilets jaunes », le chauffeur de poids lourds David Beaujouan est décédé tragiquement sur le parking de la plateforme logistique d’Amazon à Saran, près d’Orléans. Dimanche, à Mer (Loir-et-Cher), une centaine de ses camarades de lutte lui ont rendu un vibrant hommage.

Mer (Loir-et-Cher), envoyé spécial.- C’est avec une rose jaune à la main, tendue vers un ciel nuageux, que cent vingt « gilets jaunes » – ouvriers, chômeurs, retraités pour la plupart – ont marché ensemble dimanche matin, à Mer, du centre-bourg jusqu’au lotissement où leur ami David Beaujouan, 35 ans, louait un pavillon depuis sept ans. Chauffeur routier de profession, le jeune homme est mort cinq jours plus tôt sur le parking de la plateforme logistique d’Amazon à Saran, en banlieue d’Orléans.

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« Il adorait son job mais ça le stressait quand son patron l’envoyait là-bas. Il disait qu’avec Amazon, on savait quand on arrivait mais on ne savait jamais quand on repartait », raconte un proche. David aurait découvert une erreur de palettes en vérifiant son camion, depuis le quai d’expédition. Quelques instants plus tard, il a été pris d’un malaise cardiaque et s’est effondré. Les pompiers, dépêchés rapidement, ont échoué à le réanimer.

Quelques manutentionnaires de l’entrepôt ont, depuis, organisé une cagnotte. Une minute de silence a été observée. La direction d’Amazon, par le biais d’une agence de relations publiques, a rappelé lundi « que les chauffeurs disposaient d’un espace de détente et que tous les protocoles de sécurité avaient été respectés ». Un communiqué du même acabit, accompagné de condoléances à l’entourage de la victime, a été rédigé par la suite.

Même s’il était très fier de son selfie avec Priscillia Ludosky, obtenu lors d’un mémorable pique-nique de gilets jaunes dans les jardins du château de Chambord, David était loin de chercher le devant de l’affiche. Mais un fidèle des premiers jours assurément – un « bon gars », entendra-t-on souvent – toujours de bonne humeur, toujours prêt à covoiturer les collègues dans son monospace, à dégoter du bois pour le brasero, voire un chauffage d’appoint.

Comme beaucoup, David Beaujouan avait dissimulé ses ennuis personnels derrière l’éclat de sa chasuble fluo. Son père était mort d’une embolie pulmonaire il y a douze ans, sa mère ne lui parlait plus.

Au fil des actes des gilets jaunes, David a rencontré Laure, 42 ans, mère célibataire de deux adolescents. Laure a été agent d’entretien. Elle travaillait chaque matin de 5 heures à 13 heures, vidait les corbeilles de bureaux à Orléans, jusqu’à ce que ses épaules et ses genoux ne la tiennent plus. « Je faisais les mêmes tâches depuis quinze ans. J’ai été déclarée inapte au travail il y a un an puis reconnue handicapée. Mais je ne supportais pas l’idée de n’être plus bonne à rien, alors je me suis jetée dans le mouvement des gilets jaunes. »

Laure Palisson a passé ses journées entre le péage autoroutier de Meung-sur-Loire et le giratoire du Super U. Tandis que David se postait chaque samedi aux abords d’un autre rond-point, entre Muides et Mer. De grosses actions, comme le blocage du centre de tri postal de Mer, ont permis de rapprocher ponctuellement les gilets jaunes des différentes communes. Et de favoriser l’union de Laure et David.

« Après bientôt cinq mois de relation, je sortais à peine des antidépresseurs, lui se remettait au sport et on avait un projet de bébé, confie-t-elle. Je devais démarrer une formation de secrétaire-comptable au mois d’août et David me promettait de chercher un toit pour nous quatre. Il avait une belle autorité avec mes deux gamins, il savait les écouter et se faire écouter. Et puis David me poussait toujours en me disant : “Si tu n’as pas tes bras, prends les miens.” Il était mon pilier. »

C’est lors d’une marche de gilets jaunes dans le centre-ville de Romorantin (Loir-et-Cher), durant l’acte XI du 26 janvier, que l’auteur de ces lignes a rencontré David. Un sifflet était suspendu à son cou. Une énorme perruque dorée trônait au sommet de son crâne. Dès qu’il approchait d’un salon de coiffure, il toquait à la vitrine et demandait en riant qu’on lui refasse les boucles.

Ce jour-là, l’une de ses voisines de manif’ était Valérie, 50 ans, ouvrière intérimaire à l’usine de tentes Trigano à Tavers (Loiret). Elle portait une petite pancarte avec écrit dessus : « Stop à la dictature. » Dimanche, Valérie et ses collègues arboraient la même perruque jaune, comme un clin d’œil. « Les gens n’imaginent pas les liens très forts qu’on a pu tisser depuis le 17 novembre. Des personnes de tous âges et de tous horizons qu’on aurait jamais côtoyées en temps normal. »

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Vers midi, la colonne jaune fluo s’est arrêtée, silencieuse, devant la maison de David. Plusieurs gendarmes se tenaient à l’écart, le moteur de leurs véhicules éteints. Une voisine apeurée a appelé son mari en chuchotant. Des gilets jaunes se sont enlacés en sanglots. Les roses se sont accumulées le long de la palissade, des photos aussi. Les flammes des loupiotes se sont aussitôt éteintes. On a entendu aboyer depuis les fenêtres, de plus en plus fort. « Ce sont les trois chiennes de David, il va falloir qu’on s’en occupe, on ne va quand même pas les abandonner à la SPA ! », a lancé une dame.

On a discuté d’une quête pour les funérailles à venir, d’une plaque commune gravée au nom des gilets jaunes de Mer, Blois, Vendôme, Romorantin, Noyers-sur-Cher, Meung-sur-Loire, La Ferté-Saint-Aubin. L’union rejaillit : « Avec le temps, le mouvement avait explosé, on ne savait plus comment se rassembler », confia Sabrina, agent d’entretien de 38 ans. « Mais ce dimanche, David a réussi à nous souder de nouveau. Pour lui, pour les gilets, on ne lâchera rien. »

 

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