Mme Li et la dentelle de Calais: récit d’un fiasco industriel

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Racheté il y a trois ans par un groupe chinois qui lui promettait la lune, Desseilles, l’un des derniers fleurons de la dentelle calaisienne, vient d’être placé en redressement judiciaire. Récit d’un fossé d’incompréhensions.

Jeudi après-midi, Renato Fragoli, représentant des salariés de Desseilles, est sorti par la grande porte du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, tandis que la patronne Cloris Li et ses avocats parisiens s’esquivaient par l’arrière. Une soixantaine d’hommes et de femmes, quinquagénaires, attendait le jugement, celui que réclamait aussi la direction : un redressement judiciaire. « On obtient trois mois, les gars, on va pouvoir souffler, car on est tendus comme des arbalètes ! Mais il faut un vrai projet industriel, vous le savez, car ce qu’on veut, c’est bosser. On était 73 familles à espérer cette décision. » L’humeur n’est pas aux applaudissements.

Catherine, peau de nacre et lunettes sombres, est dessinatrice chez Desseilles depuis 1986. De sa patronne, elle dit : « On aurait dit une princesse avec un beau jouet offert par son papa. Madame Li ne savait pas s’en servir, elle l’a cassé et maintenant elle s’en va. »Un résumé pétri d’amertume.

 

Devant le tribunal de commerce, jeudi 6 juin 2019. © Jordan PouilleDevant le tribunal de commerce, jeudi 6 juin 2019. © Jordan Pouille

Fondée en 1847, l’une des dernières usines de dentelle de Calais fut rachetée fin mars 2016 par le groupe chinois Yong Sheng pour 300 000 euros. Pendant trois ans, le groupe a payé les salaires et le loyer rubis sur l’ongle, 250 000 euros en moyenne, puis, brutalement, il a décidé d’arrêter les frais. Dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, il prétextait une impossibilité de sortir des capitaux de Chine pour financer une entreprise étrangère, a fortiori déficitaire et de « basse » technologie.

Cette firme de Hangzhou (province du Zhejiang) produit du textile synthétique en rouleaux depuis 1993. Plus tard, elle a ajouté la fabrication d’imprimantes 3D et le placement financier à son éventail d’activités. Avec l’acquisition de Desseilles, Yong Sheng s’offrait sa première usine en Occident. Son fondateur Cheng Li, dans les petits papiers des officiels communistes du Zhejiang si l’on se fie aux articles de presse locaux relatant d’innombrables cérémonies, décida d’y envoyer à la présidence Cloris Li, sa fille, sortie diplômée de l’université polytechnique de Hong Kong quatre ans plus tôt.

L’auteur de ces lignes a rencontré la jeune femme en décembre 2017 puis en mai 2018, au milieu des métiers à tisser, avec l’espoir de documenter cette rencontre entre deux mondes. Des ouvriers en bleu de travail lui faisaient la bise dans les couloirs décatis et Cloris Li, enveloppée dans son carré Hermès, promettait d’ouvrir à Desseilles les portes hermétiques du marché chinois, de moderniser l’outil, de développer la vente en ligne. Elle changea le logo, apporta un scanner, améliora l’éclairage des machines pour soulager la vue des techniciens vieillissants et organisa une exposition à Shanghai… avec des pièces et des dessins de valeur : certains ne revinrent jamais.

Puis au printemps 2018, l’atmosphère se raidit : Cloris Li remercia son chauffeur-interprète, une Chinoise installée depuis longtemps en France, très appréciée des salariés pour sa simplicité et son franc-parler. Elle recruta, en qualité de vice-présidente, Louise-Chen Zhou, formée en France et cadre chez SunCity Group, une société basée à Tremblay-en-France et produisant en Chine des vêtements sous licence Avengers, Game of Thrones ou encore Disney.

Sous ses vastes hangars de tôle, Desseilles n’a rien d’un parc d’attractions mais le lieu vaut le détour tant il mêle une production classique de dentelle sur des métiers électroniques de type Jacquard et une production traditionnelle sur des métiers de type Leavers, des colosses de fonte assourdissants datant du XIXe siècle et qui ne sont plus fabriqués aujourd’hui.

À la Cité internationale de la dentelle et de la mode, édifice calaisien futuriste inauguré en 2009, on explique, outils multimédia à l’appui, que la dentelle Leavers est « la seule qui parvient à reproduire le travail des doigts agiles des dentelières ». Cette dentelle noble nourrit les fabricants de lingerie renommés tels Aubade et Chantal Thomass. « C’est d’une solidité et d’une finesse incomparable ! J’en ai acheté pour ma femme il y a 15 ans, elle les porte encore », raconte Olivier, 50 ans, esquisseur chez Desseilles « passé par presque toutes les dentelleries de Calais à Caudry », dont celles où, malgré la crise accélérée par la levée des quotas d’importation sur le textile chinois en 2005, « les patrons se comportaient comme des rois du pétrole et osaient même revendre des métiers à tisser d’occasion vers la Chine et la Corée ».

Les ateliers Desseilles sont voisins de la dernière teinturerie calaisienne, Color Biotech, elle-même en redressement judiciaire, après avoir déjà beaucoup licencié. Les grandes surfaces de vins et spiritueux pour touristes britanniques complètent le périmètre. L’an dernier, un long mur de béton rehaussé de fil barbelé à lames de rasoir est venu encercler la station de service Total mitoyenne et son parking à camions en partance pour l’Angleterre. « Ça, c’est pour les migrants », nous confie la caissière.

Grisée par une poussée de commandes provisoire, Madame Li refusa de recruter des intérimaires… pour mieux embaucher. « On ne va pas se plaindre mais c’était quand même insensé. On était en difficulté chronique et on passait de 60 à 73 salariés en quelques mois. Moi, j’avais 53 ans, je postulais pour un CDD et on me proposait un CDI direct, quelle aubaine ! » dit un ouvrier-ourdisseur, sur le parking de l’usine. Son collègue, licencié sous l’ancienne direction, fut même réembauché, avec l’ancienneté.

« Vous travaillez pour le prestige »

Olivier l’esquisseur intégra également Desseilles sous l’ère chinoise. « Je suis arrivé trois mois après l’arrivée de Madame Li. Je quittais une société qui venait d’être liquidée. On me proposait 2 600 euros net, le même salaire depuis 15 ans, mais je n’allais surtout pas me plaindre. Le premier jour, j’ai fait le tour de l’usine avec l’un des anciens dirigeants. Je lui ai dit : “Tu te rends compte de l’état des machines que tu vas laisser ?” Il m’a sorti : “T’inquiète pas, ils n’y verront jamais rien parce qu’ils n’y connaissent rien.” Alors, pour moi, les Chinois se sont fait avoir : ils ont acheté une mariée déjà bien habillée. » La direction ne procèdera à aucun audit : ni sur les machines, ni sur les finances. Et ne procédera jamais aux investissements nécessaires, estimés récemment à 400 000 euros.

« C’est simple, tous les devis de rénovation envoyés par nos tullistes restaient lettre morte. Pour les machines Leavers, il fallait juste 80 000 euros pour la maintenance et le retour sur investissement aurait été immédiat. Quel gâchis ! » Des salariés racontent comment, dans ces conditions, les délais de fabrication s’allongeaient jusqu’à l’absurde. « Pour obtenir 10 bonnes pièces, il fallait en produire 15 au minimum. » Ou alors : « À l’arrivée, on sortait des trucs invendables, alors que les dessins étaient prêts depuis longtemps. » Ou enfin : « Chez Noyon [le principal concurrent – ndlr], on commençait le dessin et on livrait la marchandises trois semaines plus tard. Chez Desseilles, avec les Leavers qui se bloquaient sans cesse, ça prenait deux mois ! » Les préconisations répétées d’aménagement de plusieurs postes de travail par la médecine du travail n’ont semble-t-il pas été entendues. Les sièges de bureau cassés et hors d’âge n’étaient jamais remplacés.

 

Cloris Li dans l'usine. © Jordan PouilleCloris Li dans l’usine. © Jordan Pouille

Sans surprise, l’espoir collectif d’un accès privilégié au marché chinois, à cette clientèle aisée amatrice de Made in France, s’est avéré chimérique. « Avant l’arrivée de Madame Li, nous vendions déjà pour Aimer, une marque basée à Pékin. Mais avec elle, c’était le comble : leurs commandes ont chuté. On ne va pas me faire croire que nous n’étions pas capables de produire de la dentelle de luxe pour la Chine ! », confie une opératrice qualité.

« C’est pour ça que pas plus tard qu’il y a deux mois, lors d’une réunion du CE, l’un de nous a demandé à la vice-présidente quel était notre seuil de rentabilité. Vous savez ce qu’elle lui a répondu en souriant ? “Ce n’est pas important. Vous travaillez pour le prestige, pour l’image de marque.” Pour nous, ça n’avait pas de sens. C’est là qu’on a compris que Desseilles allait imploser. »

Hugo Winckler est avocat d’affaires à Neuilly-sur-Seine. Il accompagne les investisseurs chinois dans leurs transactions et tourments administratifs. Sollicité brièvement lors du rachat de Desseilles, il explique que le rachat par des Chinois d’entreprises françaises en difficulté est de plus en plus rare, mais il reconnaît que, dans certains cas, « ces patrons chinois cherchent à arborer une filiale à l’étranger. Cela permet d’obtenir une posture internationale juste avant une valorisation boursière en Chine par exemple ». Yong Sheng était pourtant déjà cotée à Hong Kong.

Le faire-valoir français de Yong Sheng ne bénéficiera pas des méthodes éprouvées de gouvernance chinoise, celles des entreprises modernes, où la compétition en interne est valorisée. Madame Li décide au contraire de placer deux des trois anciens propriétaires à des postes de direction décisifs (commerce et création), fonctions qu’ils occupaient déjà, avec un succès relatif. « C’était, disaient-ils, pour faciliter la transmission mais ils nous mettaient des bâtons dans les roues. L’un d’eux imposait une politique de création qui ne correspondait plus à l’époque actuelle, tout en s’octroyant un salaire mirobolant, à cinq chiffres. Il facturait aussi ses services à une autre société, en Espagne. Tout ça, ç’a été découvert par hasard, dans des poubelles. Quand Madame Li a mis le doigt dessus fin 2017, ça n’a pas duré, elle l’a viré ! Moi, j’avais l’impression qu’il restait pour continuer à plomber la boîte et peut-être récupérer le bébé derrière. On ne sait pas », dit un salarié. On reprocha au directeur commercial de ne pas aller chercher les nouvelles commandes, de ne plus rencontrer ses clients, tout en privant sa collègue de son précieux fichier. « Au bout du compte, on n’avait personne pour trouver les clients à l’international. Nos rivaux s’étonnaient même de ne plus nous voir dans la compétition. Lui, il aura fallu deux ans pour l’éloigner », apprend-on.

Natacha Bouchart, maire de Calais, va en Chine

Dans un contexte morose, Desseilles s’appuie sur des commandes cycliques, rythmées par la solidarité de la profession. Les Aubade, Chantelle, Simone Pérèle font ainsi tourner les commandes parmi les derniers fabricants de dentelle Leavers comme Noyon, Codentel à Calais ou Sophie Halette, Solstiss et Jean Bracq à Caudry. « Afin de nous maintenir à flot chacun son tour, dit une ouvrière. Comme ce n’était pas notre année pour les Leavers, on a connu une chute. Mais on se maintenait plutôt bien sur les Jacquards. »

À une demi-heure de route de l’usine, et en dépit des cris intempestifs de goélands, le trottoir du tribunal du commerce devient exutoire. Les instructions subites et mal digérées remontent à la surface. « Un jour, Madame Li nous demanda une écharpe tricotée d’1 m 50 de long. Elle disait que c’était pour elle et pour ses amies riches qui l’achèteraient sans doute 400 euros », se souvient Évelyne, affectée aux ventes. « Avec les moyens du bord et cette peine à obtenir des sous pour les fournitures, comme c’était laborieux ! Il a fallu deux mois pour faire le dessin à quatre, un mois pour perforer le carton qui servait à programmer la machine. Et on ne sait pas ce qu’elle a fait de tout ça. On ne savait jamais rien. Il n’y avait aucune communication, sauf lorsqu’elle avait besoin de quelque chose en urgence. Est-ce comme ça que les choses fonctionnent en Chine ? », nous demande Catherine, la dessinatrice.

« Comme c’est la patronne, je ne disais rien, mais Madame Li me demandait souvent d’envoyer nos dessins vers la Chine. Ce n’était pas plus gros qu’une pièce jointe classique. Sur l’adresse mail, il était écrit “Hua Ling” », explique-t-elle.

Hua Ling est un fabricant de dentelle et teinturier basé à Xiamen, dans la province du Fujian, au sud de la Chine. Deux cents tonnes de dentelle sortent de cette usine tous les mois, pour rejoindre des manufactures de lingerie au Bangladesh, au Vietnam et en Thaïlande notamment. « Au départ, Cloris Li n’allait chercher que des dessins anciens. Puis les dessins qui l’intéressaient étaient de moins en moins anciens. Or, ceux-là devaient rester en réserve pour nos gros clients. Certains dessins qu’elle me demandait d’expédier étaient si récents qu’ils n’avaient pas encore été envoyés au client ! Vous imaginez ? Mais madame Li s’en fichait, elle faisait son petit marché. J’ai bien dû en envoyer une centaine à sa demande. »

Le délégué syndical Renato Fragoli fut alerté : « Nous savions qu’une partie de la production de notre collection était produite en Chine pour certaines commandes, mais l’argent ne revenait jamais à Calais, alors que nous en avions tellement besoin. Pas même un euro de royalties. J’imagine que tout revenait au groupe Yong Sheng, mais dans quelle ampleur ? C’est l’opacité totale. »

En consultant une base de données chinoise, on découvre que le groupe Yong Sheng a déposé en Chine trois marques en relation avec Desseilles : soit le nom « Desseilles » en mai 2017, son équivalent phonétique en mandarin le mois suivant et « Dentelle Royal »en août 2018. M. Fragoli, secrétaire du CE, tombe des nues. Il n’en savait rien. « Et maintenant qu’ils partent, vont-ils vraiment abandonner ces marques ? En douce, la vice-présidente était allée photographier les dessins d’archives le jour de l’audience. Ils font ça maintenant, car rien ne les en empêche. Ce sera moins facile quand viendra l’administrateur, pendant le délai du redressement. »

 

Le groupe Yongsheng a déposé trois marques en Chine : "Desseilles" en mai 2017 dans les catégories fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; 黛萨尔 (équivalent phonétique en caractères chinois) : fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; "Dentelle Royal".Le groupe Yongsheng a déposé trois marques en Chine : “Desseilles” en mai 2017 dans les catégories fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; 黛萨尔 (équivalent phonétique en caractères chinois) : fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; “Dentelle Royal”.

 

Le divorce est donc consommé entre la présidence et les travailleurs de Desseilles. La maire de Calais, Natacha Bouchart, espère que les derniers matériaux seront bien achetés pour continuer de produire. « Les salaires vont être versés par le régime AGS pendant trois mois, mais il faut souhaiter que le père de Cloris Li envoie bien les 200 000 euros nécessaires pour honorer plus de 600 000 euros de commandes restantes, explique la maire, qui avait voyagé jusqu’en Chine fin mars pour rencontrer le paternel. Il m’assurait alors que Yong Sheng ne lâcherait jamais Desseilles, tout en confiant qu’il lui était devenu très difficile de sortir des capitaux de son entreprise et qu’il puisait dans sa cassette personnelle. »

Une réunion entre le sous-préfet et le président de région Xavier Bertrand est annoncée le 14 juin pour tenter de trouver un avenir à Desseilles et plus généralement à la dentelle calaisienne, si menacée. « Certains diront que c’est l’Arlésienne, puisque nous en parlons à chaque redressement, mais la meilleure solution serait une mutualisation des forces, un regroupement des dernières entreprises en une seule et solide entité, pour que tout le savoir-faire reste à Calais. » Avec une perte d’emplois importante à la clé, en attendant le sursaut.

Car la ville entretient un vivier de futurs travailleurs, grâce au maintien d’un établissement de formation unique en France, pour une douzaine d’étudiants : il mène en trois ans vers un bac pro « pilote de ligne de production en dentelle ». Le lycée professionnel qui la dispense vient même de s’équiper d’un métier à tisser à commande numérique, « pour être au plus proche de ce qui se fait dans les entreprises du secteur », assure le proviseur.

Une formation qui n’aurait pas été de trop pour la présidente Cloris Li : il y a quelques semaines, elle s’intéressait enfin au fil, au chemin qu’il parcourt sur un métier à tisser, entre les peignes, les chaînes et les grosses bobines. Elle posa des questions techniques à des salariés médusés mais coopératifs. « Au bout de deux ans et demi ! Ah ça non, Cloris Li n’était pas à sa place », regrette l’un d’eux. Privés de dirigeants, les salariés aimeraient tout de même que Desseilles fasse bonne figure au prochain salon « Interfilière » des métiers de la lingerie qui se tiendra Porte de Versailles dans un mois.

Le tribunal de commerce a promis une audience intermédiaire le 18 juillet, pour s’assurer qu’un repreneur est activement recherché.

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