Dans leur usine sarthoise, des ouvriers licenciés continuent d’espérer «pour ne pas mourir comme des chiens»

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machines-en-veille- Mediapart.fr

A Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, les salariés licenciés de la papeterie géante d’Arjowiggins n’ont pas abandonné leur usine. Ils maintiennent les machines en veille, dans l’espoir d’un sursaut de l’État.

Bessé-sur-Braye (Sarthe), de notre envoyé spécial.– Deux mannequins pendus, des croix blanches alignées de chaque côté de la chaussée, un « patron = meurtrier » peint en lettres rouges sur les murs extérieurs : rien n’a bougé aux abords de l’usine de papier Arjowiggins de Bessé-sur-Braye (Sarthe), depuis l’annonce de sa liquidation judiciaire le 29 mars dernier. Un décor lugubre qui a manifestement dissuadé Jacqueline Gourault, la ministre de la cohésion des territoires, de s’en approcher. Lors d’une récente visite de soutien à l’industrie sarthoise, elle évita cette papeterie bicentenaire pour qui le glas avait sonné.

L’usine, propriété d’une holding financière jusqu’à sa cession, fut pourtant le fournisseur des affiches de papier ignifugé du métro londonien, un des leaders de la carte à jouer et le fabricant exclusif des cartes Pokémon à collectionner. Le PDG du groupe a ordonné l’arrêt de la production deux jours après l’annonce du redressement judiciaire le 8 janvier. « J’étais de l’après-midi », se souvient Stéphane, un employé. « On était en train de remplir les cuves de pâte à papier, j’avais des compos dans les pulpes que je commençais à peine à envoyer. À 15 heures, le téléphone a sonné : “On arrête l’usine, terminé”. J’ai été abasourdi. »

Le 24 avril, l’un des 568 salariés mis au chômage s’est suicidé quelques jours après avoir reçu sa lettre de licenciement. Il avait un enfant, et trente-trois ans de maison.

Malgré la fermeture, personne n’a encore éteint les néons de la « papèt’ ». Une trentaine d’anciens salariés, ingénieurs ou contremaîtres payés à 150 % de leur ancienne paye par le mandataire judiciaire, se relaient jour et nuit. Ils ont déjà dressé l’inventaire des machines et engins de manutention, évalué le stock des matières premières, repéré tous les déchets et fait expertiser la valeur des machines. Quand ils ne chargent pas les camions d’anciennes commandes à honorer, ils tuent le temps dans les bureaux, devant des écrans de télésurveillance. Ils sont la « cellule de garde ». 

« Mais n’y a-t-il pas, parmi eux, des gens qui nous savonnent la planche ? se demande un ouvrier. Parce que quand ils nous annoncent trois camions, il y en a sept qui débarquent. Il suffit qu’une seule machine parte en catimini, qu’un seul maillon de la chaîne de production disparaisse et on est mort. » Avec une douzaine de camarades vigilants, il joue les sentinelles devant l’entrée principale, sous un abri. Un pot à tabac, un thermos de café et quelques saucisses froides s’étalent sur une table pliante. Ils forment, pour ainsi dire, la « contre-cellule de garde ». 

« Vous voulez visiter l’usine ? Tant qu’on est là, profitez-en. » S’ensuivent trois bonnes heures de déambulation guidée, qui permettent de prendre la mesure d’un gâchis industriel. À Bessé-sur-Braye, quatre usines dont une filature et une imprimerie ont fermé ces dix dernières années, entraînant la perte de 330 emplois. « Nous sommes isolés, loin des axes routiers. Heureusement, il y a encore Arjo, sinon la commune pourrait disparaître », disait en 2012 le maire de la commune. À chaque fois, Arjowiggins – aux carnets de commande pleins — servait de bouée de secours pour les chômeurs dont les contraintes les empêchaient de quitter le territoire.

Les bâtiments de la papeterie s’étalent sur sept hectares, une rivière tumultueuse traverse le site. Le premier hangar est déjà hors normes : une montagne de balles de pâte neuve de 250 kilos chacune, en provenance de forêts scandinaves ou sud-américaines, avoisine une autre montagne de pâte à papier recyclé, produite dans une usine Château-Thierry, elle aussi du groupe, mais récemment cédée à un papetier allemand.

La machine à papier no2 et sa grande sœur, la no3 sont deux cathédrales d’acier qui, ensemble, inondaient le monde d’un papier couché – idéal pour imprimer des photos – de la meilleure qualité. La 3 est aussi haute qu’un immeuble de quatre étages et atteint 200 mètres de long. On y grimpe par un dédale d’escaliers métalliques. Le flux de pâte arrive à la « caisse de tête », pour mieux s’étaler sur une « toile de formation », toute bleue, et former une grosse feuille de papier, épaisse et gorgée d’eau.

« Moi, quand je vois ça, j’ai mes poils qui se hérissent », dit Michael, un colosse. Laurent, son collègue, poursuit : « Tout le boulot de la machine à papier consiste à étaler et enlever l’eau ajoutée en amont. On passe de 1 % de fibres et 99 % d’eau à 3 % d’eau et 97 % de fibres à l’arrivée. »

Le savoir-faire est partagé par des techniciens aux appellations uniques : un “gouverneur” qui surveille l’épuration, un “sécheur” et ses cylindres alimentés en vapeur, un “conducteur général” et un “conducteur des cassés”, qui réintroduit le moindre déchet interne dans le cycle de fabrication. Au bout du rouleau, dans un vacarme assourdissant, une bobine de papier était attendue.

Lorsqu’elle atteignait 25 tonnes, après 40 minutes seulement, on la déplaçait vers la machine suivante, la « coucheuse ». Grâce à une valse de rouleaux compresseurs, les travailleurs pouvaient changer la texture, l’épaisseur et l’apparence du papier, selon les besoins. Toutes ces machines ronronnent et clignotent encore. Une fine poussière blanche recouvre les écrans de contrôle : tout est en veille.

« Il faudrait les ingrédients nécessaires pour faire mes sauces, soit du latex, de l’amidon, du carbonate… Mais une journée suffirait pour tout remettre en marche ! » assure Laurent, le chef de « cuisine » qui se demande tout de même s’il aura la force de se remettre aux 5×8, soit deux matinées, deux après-midi, deux nuits suivies de quatre jours de repos. « Si l’usine reprend, on sera quelques anciens à ne pas vouloir être ré-embauchés parce que c’est un rythme éprouvant. Mais ceux qui resteront ne feront que du papier qualitatif, pas du prospectus. Alors l’usine sera vraiment rentable. »

Les salariés reprochent à Pascal Lebard, le PDG de Séquana Capital, d’avoir gaspillé les 200 millions d’euros d’argent public injectés par la Banque publique d’investissement (BPI) – qui détient 15,42 % du groupe – et accéléré la chute de la production papier pour que s’affranchisse Antalis, le bras commercial d’Arjowiggins, devenu leader européen de la distribution de papier.

« Nous vendions 30 à 40 % de notre papier à perte, le papier glacé, pour qu’on reste compétitif, mais ça n’empêchait pas Antalis de se prendre une grosse marge en le revendant. Surtout que de nombreuses commandes ne transitaient même pas vers leurs entrepôts », affirme un ouvrier amer devant des bobines emballées, étiquetées Antalis et promises à une imprimerie polonaise. « Des routiers nous disaient qu’ils allaient directement vers les imprimeries. Alors Antalis était payé à quoi faire ? »

Depuis l’arrêt de la production, Antalis propose à ses clients imprimeurs français du papier recyclé autrichien, d’un papetier sud-africain. « Pour l’instant, ce n’est pas la même chose. Le toucher n’est pas le même. Je ne vous parle même pas des cartes à jouer », assure Laurent, le chef de « cuisine », en expliquant les spécificités selon les pays demandeurs. « Entre les fines feuilles cartonnées, on mettait de la colle bleue pour les clients japonais, de la rouge pour les Turcs. Et de la noire bien épaisse pour les casinos de Las Vegas… » Un filtre idéal pour ne pas exposer son jeu.

Naturellement, cette fermeture brutale assomme déjà plusieurs commerçants et artisans de Bessé-sur-Braye et des environs. Le fabricant de palette sur mesure s’est retrouvé avec 200 000 euros d’impayé et a dû licencier. L’électricien qui intervenait à toute heure, à la moindre défaillance du transformateur, a perdu son principal client. L’opticien qui fournissait les ouvriers en lunettes de sécurité fait grise mine. Dolorès Bourgouin tient la boulangerie-pâtisserie du Pétrin qui chante à Bessé, rue Jean-Jaurès. « Depuis l’arrêt d’Arjo, mes ventes de casse-croûte ont chuté de moitié. Alors j’ai renoncé à refaire la devanture et je ne reprendrai plus de jeune en alternance. Maintenant, on serre les dents. »

À Saint-Calais, une commune voisine, la bijoutière âgée venait tout juste de retrouver un repreneur, qui se ravisa à l’annonce de la fermeture d’Arjowiggins. « Pour faire changer une pile de montre et remplacer un bracelet, c’était elle ou Vendôme, à 30 km », regrette Béatrice, la cinquantaine. Salariée d’Arjo depuis trente ans, au service des expéditions, elle est retournée à l’usine pour récupérer ses derniers Chèques-Vacances. « Je serai sans doute au Smic, avec zéro ancienneté, mais je réfléchis à devenir aide à domicile auprès des personnes isolées, car, ici, c’est tout ce qui va rester. Je serais prête à démarrer tout de suite, mais le prestataire de Pôle emploi nous tanne pour suivre des formations en tout genre. Je lui ai pourtant bien expliqué que je ne quitterai pas la vallée : mes parents sont très âgés. »

Depuis un mois et demi, une pétition circule sur les marchés comme sur la Toile pour obtenir une nationalisation provisoire – à l’instar du chantier naval STX à Saint-Nazaire en 2017 – le temps de retrouver un acheteur sérieux. Forte de 8 900 signatures, elle sera remise au préfet de la Sarthe lundi 17 juin à midi, en présence de toutes les confédérations syndicales et d’élus locaux. « Parce qu’on refuse de vivre dans un désert et d’y mourir comme des chiens », justifie Nadia Mattia, habitante retraitée du petit village voisin de Lavenay et à l’origine de cette mobilisation.

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